Ouvr. cité, p
débutera par cette proposition : « Le Monde est ma représentation ». Les lois du ciel sont celles de l'esprit luimême. Cependant nous n'insisterons pas sur ce point de ressemblance, car, au delà des poètes, c'est chez Kant qu'il faudrait chercher l'âme des origines communes du subjectivisme romantique et de celui de Schopenhauer. Mais voici un trait de parenté plus immédiat.
Le second caractère du romantisme allemand est l'intuitionnisme. Pour Novalis, Tieck et Fr. Schlegel, l'œuvre de la « fantaisie » n'est pas pure illusion. L'invention est en même temps découverte. Par delà la réalité sensible, objet de l'expérience vulgaire, l'imagination retrouve d'emblée, par cela seul qu'elle crée, une réalité supérieure à l'autre, et dont celle-ci n'est que l'ombre confuse. En un mot, imaginer, c'est « voir » aussi; la « fantaisie » est « intuition » (Anschanung) : le sujet pur aperçoit l'objet pur qui échappe à la grossièreté des sens. Par suite, le savant par excellence, le vrai philosophe, c'est le révélateur, le « voyant », le poète. De là le merveilleux privilège du génie : « Le poète comprend la nature mieux que la tête scientifique... Si tu veux pénétrer au cœur de la physique, fais-toi initier aux mystères de la poésie. » Et qui parle ainsi? Est-ce Lucinde? Henri d'Ofterdingen? Non, c'est le plus rassis de tous les romantiques, Guillaume Schlegel1. Il n'est pas surprenant, dès lors, que toute l'école, en réaction contre le rationalisme sec de YAafklàrung et du dix-huitième siècle français, se soit posée en champion du mysticisme et de l'irrationalisme. Affirmer, voilà l'essentiel; la démonstration n'est qu'accessoire.
i. Cité par K. Joël, ouvr. cité, p. 254.
LES SOURCES
Novalis lui-même, «le philosophe du romantisme », n'a que mépris pour l'intelligence qui « pétrifie » les libres créations du génie. Celui-ci, en revanche, a sa logique à lui, logique rapide, grâce à laquelle, par des voies secrètes, il rejoint le réel; car le réel est, dans son fond, poésie lui-même; c'est un « chant », un « jeu musical » (Saitenspiel), dira Hœlderlin.
Or c'est à peine s'il faudrait dépouiller ces formules de leur enveloppe poétique pour les adapter à certains leitmotivs chers à Schopenhauer. L'intuitionnisme est l'une des pièces maîtresses de son système. Nous verrons plus loin qu'il distingue deux moments de l'intuition : celle des choses sensibles, au sens où Kant l'entendait, et dont l'espace et le temps sont les « formes générales », — et l'intuition de la chose en soi, dans sa plus haute objectivation, telle qu'elle se produit quand la connaissance se soustrait au service de la volonté. Si, en effet, enseigne-t-il, nous détachons brusquement la connaissance de ses fins utilitaires, l'esprit, au lieu de se saisir comme sujet individuel, n'est plus que « sujet pur »; il s'affranchit alors du principe de raison suffisante, en vertu duquel il découpait l'expérience en liaisons particulières, il aperçoit librement Vidée dans ce qu'elle a de plus essentiel, d'universel et de réel à la fois. « La chose particulière devient l'idée de son espèce1 ». Ainsi l'intuition aperçoit d'une vue directe la règle dans le cas particulier, l'essence dans l'accident. Elle n'est plus seulement, comme pour Kant, la matière de la connaissance, mais « la connaissance par excellence, la seule absolument vraie... Seule elle donne proprement