‹ SchopenhauerChapitre 65 sur 266 · N., IV, p · texte numérisé non relu

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tique qu'il professera, quand il définira l'art comme une révélation de l'au-delà et, par suite, comme une puissance libératrice, quand il saluera dans la musique l'art par excellence, celui qu'aucune matière ne limite, quand il dépeindra l'effet apaisant des jeux de la lumière et jusqu'à la douceur mélancolique des clairs de lune.

La mélancolie est justement le troisième trait romantique de sa physionomie. Le romantique a beau se donner à lui-même le monde où il daigne vivre, ce monde n'est point conçu dans l'allégresse. C'est un « rêve », mais un rêve douloureux, un pesant cauchemar. La nature qu'il prétend rejoindre par l'intuition est peuplée de forces monstrueuses, de passions en sommeil. Le poète est accablé de ses propres visions. Notons, d'ailleurs, que les romantiques ont été une génération morbide. On n'y compte que poitrinaires de vingt ans, neurasthéniques, peut-être aussi fumeurs d'opium. Aussi leur conception de la vie est-elle uniformément douloureuse. Ils ne savent pas jouir de l'heure présente ; dans la volupté satisfaite, ils sentent déjà renaître l'amertume du désir. « Pas d'amour qui ne soit insatiable », dit Lucinde; « Pas une jouissance ne remplit pleinement notre cœur », répète Tieck. Aussi n'aperçoivent-ils le salut qu'au terme d'une voie douloureuse, dans « l'auto-suppression de l'instinct », avec Novalis1, ou même, avec Tieck, dans l'excès même d'une douleur qui ne s'épuise qu'à force de s'user.

Cette conception de la vie comme un rêve monstrueux, et du plaisir comme l'envers mensonger d'une douleur, cette aspiration au néant libérateur, tout cela, nous ne

1. Voir, sur le « suicide philosophique » de Novalis, un excellent chapitre dans Spenlé, ouvr. cité, ch. m, notamment, p. 112-118.

tarderons pas à le trouver chez Schopennauer, et la filiation est trop évidente ici pour qu'il soit utile d'y insister.

Il serait aisé de relever d'autres points communs, par exemple une même croyance à la valeur des songes, une prédilection commune pour le spiritisme. Mais gardons-nous d'outrer une thèse juste et de méconnaître les différences, ou même les antipathies profondes, qui maintiennent Schopenhauer en marge du romantisme. Romantique, Schopenhauer ne l'est ni par son empérament qui, pour être bizarre et mélancolique, n'en est pas moins sain; ni par son genre de vie, qui fut celui d'un bourgeois rangé, d'un pur philistin. Il ne l'est pas même par son tempérament intellectuel. Rappelons-nous avec quelle sévérité il contrôle l'intuition, quelle sorte de douche glacée il se donne à lui-même au plus chaud de l'inspiration. Il n'est pas davantage romantique par ses préférences littéraires. Les innombrables citations qui émaillent son œuvre prouvent à quel point il est classique de culture et de goût. Parmi ses livres de chevet, il a mis Platon, Horace, Sénèque, Vauvenargues. Il est classi-. que encore par son style sobre et précis, par le soin qu'il a pris de défendre l'allemand contre les méfaits des méchants écrivains. Ajoutons qu'il diffère du romantisme sur les points même de doctrine qui l'en rapprochent le plus. S'il a mis l'intuition au-dessus de la connaissance discursive, il a toutefois maintenu à la raison ses droits dans le domaine qu'il lui réserve, la conquête et la connaissance du sensible. Il a pu reprendre à son compte la maxime de Sénèque : « Si vis tibi omnia subjicerey te subjice rationi. » Enfin, si son pessimisme même est romantique d'accent, il ne l'est pas en théorie ; il est quelque

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chose de beaucoup plus profond et de plus logique. Celui des romantiques n'est au fond qu'un amour découragé de la vie ; il aspire à la volupté, il idéalise la sensualité, vante les droits de la passion, met l'amour sur un autel. Le pessimisme de Schopenhauer est radical. C'est la vie même qu'il veut anéantir : il est volonté de néant.

S 2. — Les Sciences naturelles.

Aux origines que nous venons d'étudier, on peut rattacher deux sources d'inspiration auxquelles ont puisé en commun Schopenhauer et les romantiques : l'étude des ^ sciences naturelles et une curiosité sympathique à l'égard de la religion.

Le dix-huitième siècle a manifesté pour la physique une prédilection à peu près exclusive. Il était dominé par le souvenir de Descartes, de Huyghens et surtout de Newton. Kant exprime encore la croyance unanime de son temps, quand il aperçoit dans la physique newtonienne le type achevé d'une science mécanique et toute rationnelle de la matière. Cependant la seconde moitié du siècle a vu naître deux sciences nouvelles, la chimie et la biologie. — Et, si l'on n'aperçoit pas encore la parenté intime des deux sciences, du moins semblent-elles déjà offrir ce trait commun de faire pénétrer la curiosité humaine à des profondeurs où le physicien, uniquement préoccupé des changements extérieurs des corps, n'atteint pas; elles font entrevoir des forces inconnues, affinité moléculaire, force vitale, corrélation organique. Pour expliquer cette complexité, la simplicité du mécanisme cartésien ne suffisait

plus. Une forêt touffue se révélait au delà du jardin géométrique, à la française, des physiciens. La génération contemporaine de la Révolution en fut profondément frappée, Et ce ne sont pas seulement les romantiques qui se sont tournés avec une curiosité anxieuse vers les problèmes de la vie; il serait trop aisé de montrer ce que doit le panthéisme naturaliste de Gœthe aux sciences naturelles de son temps; mais il reste vrai que les romantiques ont été préoccupés au plus haut point de la « philosophie de la nature », qu'ils ont été pénétrés du sentiment de l'universalité de la vie. Schopenhauer, à cet égard, est bien encore de la génération de Novalis et de Schlegel. Mais il ne s'est pas contenté de recueillir l'écho lointain

I des théories nouvelles ; il a voulu se faire une compétence de savant. Rappelons-nous qu'à Gœttingue il s'est d'abord fait inscrire à la faculté de médecine ; que, par la suite, à Berlin surtout, il a fréquenté le laboratoire des naturalistes plus encore que les leçons des philosophes, qu'il

^ a même manié le scalpel de l'anatomiste. Il lit alors Linné, Buffon, De Luc, Cuvier, Oken. Plus tard, il se tiendra au courant des recherches les plus récentes. S'il découvre tardivement Bichat, pour lequel il se prend d'enthousiasme !, il connaît, à mesure qu'ils paraissent, les travaux des physiologistes de toute la première moitié du siècle, des Français et des Anglais surtout, Cabanis, Geoffroy

\ Saint-Hilaire, Magendie, Flourens, Milne-Edwards, Charles Bell, Marshall Hall2. Et ce n'est pas là chez lui curiosité d'amateur; il écrit, en 1852, à Frauenstaedt : « La physiologie est le sommet de toute science de la nature et son

1. Lettre à Frauenstaedt, 12 oct. 1852 (Griseb., Lettr.,\). 220).

2. Voir le catalogue de sa bibliothèque, Ed. u. Ined., p. 161-66.

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plus obscur domaine. Pour pouvoir en parler, il faut, dès l'université, suivre sérieusement le cours entier de toutes les sciences naturelles, et les conserver ensuite toute la vie devant les yeux. Alors, on sait vraiment de quoi il retourne : sinon, non1. » Au reste, nous avons dit déjà qu'un de ses ouvrages, La Volonté dans la Nature, n'a d'autre objet que de montrer l'accord de sa doctrine avec I la science de son temps ; et nous aurons lieu d'y revenir.

S 3. — La Religion.

Il peut sembler plus paradoxal de parler des sources religieuses de la philosophie de Schopenhauer. Il n'est pas de système plus franchement athée. Quant à la vie du philosophe, à part un baptême et une confirmation de pure forme, nous avons dit qu'on n'y relève aucun acte extérieur proprement religieux. Élevé par un père voltairien et une mère indifférente, Schopenhauer a vécu en libre penseur; il est mort dans l'impénitence finale. Au point de vue intérieur, on ne saurait dire qu'il ait éprouvé aucune émotion expressément religieuse, adoration, amour ou résignation. L'intuition, si clairvoyante chez lui, de la douleur universelle, est traversée de trop d'ironie, imprégnée de trop d'amertume, trop désespérée enfin, pour laisser place au sentiment religieux. Et cependant il doit beaucoup aux religions, au bouddhisme et presque autant au christianisme. Il appartient à une

1. Lettre citée, p. 219. Cf. Lettre au même, du 12 sept. 1852, ibid., p. 217 : « Je vous en prie, n'écrivez rien sur la physiologie dans son rapport avec la psychologie, sans avoir converti Cabanis et Bichat in succum et sanguinem. »

génération que la « philosophie des Lumières » ne satisfaisait plus. Celle-ci, à vrai dire, avec Reimarus, Mendelssohn et Lessing, n'avait pas affiché l'incrédulité frondeuse de l'Encyclopédie; mais elle extrayait des credos confessionnels une religion raisonnable et accommodante, elle interprétait, au moyen d'une exégèse facile, les mystères de la Révélation. C'était une sorte de protestantisme laïque et tolérant, court de dogmes et pauvre de sentiment. Le romantisme ne manqua pas d'étendre au domaine religieux la réaction antirationaliste dont il a donné le signal. Il rend ses droits au cœur; Schleiermacher, par exemple, le « théologien du romantisme », voit dans l'émotion religieuse le sentiment immédiat qu'éprouve un être fini de sa relation avec l'infini1. Dès lors, elle a son rôle nécessaire à côté de la science et de l'art, pour établir la place de l'homme dans les choses. Parfois même, le naturalisme panthéiste de Goethe prend un accent religieux ; la nature « rude et douce, aimable et terrible » y prend les allures d'un Jéhovah.

Ainsi la pensée de Schopenhauer s'est éveillée dans un milieu sinon croyant, du moins imprégné de religiosité et de mysticisme. Nous aurons plus tard à préciser ce qu'il a pensé de la religion et, en particulier, du christianisme; contentons-nous pour l'instant de rappeler ce qu'il en a connu et aimé.

Il a lu, mais il ne cite guère l'Ancien Testament, sauf le plus sombre des livres de la Bible, YEcclésiaste. Il faut bien le dire, sa haine des Juifs2 lui ferme l'intelligence du judaïsme et de l'Écriture en général. Il n'a vu dans la

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