I Cor., I
LA TRADITION INTELLECTUALISTE
qu'aucun compromis ne fût possible, que l'un dût étouffer l'autre. Il arriva, en fait, qu'ils vécurent de compagnie, sinon en bonne intelligence, et que, dans une large mesure, ils se pénétrèrent l'un l'autre. Sans doute, à travers tout le moyen âge, on peut suivre un courant mystique, où se retrouve au plus haut degré de pureté la doctrine évangélique. Mais, à côté du mysticisme, plus cohérent et plus fort que lui, assez fort souvent pour le persécuter, s'organise l'intellectualisme chrétien, la scolastique, héritière directe de l'intellectualisme grec. On n'a pas assez noté à quel point la scolastique, obligée de réagir contre les excès du subjectivisme mystique, est restée, à une époque de foi et d'autorité, le représentant et le défenseur de l'esprit critique. Sans doute elle admit sans réserve la lettre du dogme. Mais elle s'efforça de réduire au minimum ce que le mystère offre d'inaccessible à la raison : fides quœrens intellectum, — credo ut intelligam, ces formules caractérisent à merveille cet effort d'interprétation rationnelle, effort d'autant plus méritoire que l'objet en passait pour impénétrable dans son fond et que les solutions des principaux problèmes étaient données d'avance.
Aussi, quand la philosophie de la Renaissance ramena la spéculation dans sa voie originelle, elle n'eut pas à rompre avec la scolastique; elle en divisa seulement l'objet, renvoya à la théologie les problèmes de la foi et rendit à la raison, délivrée de ce poids mort, le droit exclusif d'enquête sur tous les domaines que la philosophie ancienne lui avait déjà assignés. A travers la scolastique, la philosophie moderne rejoint celle des anciens, et il n'est pas surprenant que nous retrouvions, chez ceux de ses représentants qui font à la raison la part la
plus large, les caractères associés que l'on a signalés plus haut chez Platon et chez Aristote. Identité de l'être et de la pensée, objectivité de la connaissance rationnelle, optimisme, seront, à des degrés divers, mais toujours éminents, les thèmes essentiels de tous les systèmes cartésiens, à commencer par celui de Descartes lui-même.
Cette revue sommaire suffira, sans doute, àfaire pressentir l'originalité du système deSchopenhauer. Volontarisme, intuitionisme, pessimisme, se dressent en violent antagonisme contre la grande tradition hellénique, scolastique et cartésienne. Il est vrai qu'entre les cartésiens et Schopenhauer, il y a Kant et ses grands successeurs idéalistes, les philosophes « romantiques »; aussi aurons-nous à établir ce que leur doit notre philosophe. Mais nous ne tarderons pas à nous rendre compte que cette dette, pour large qu'elle soit, ne suffit pas à expliquer la genèse du système schopenhauérien. Il nous faudra chercher les autres sources de son inspiration hors de la tradition classique, dans le courant mystique qui, depuis l'Évangile, a côtoyé le dogmatisme rationaliste, et plus haut même, dans les poèmes de l'Inde. C'est là, tout justement, l'un des aspects les plus intéressants du sujet que nous abordons. Schopenhauer, dans l'histoire des idées, représente une synthèse singulièrement rare, pour ne pas dire unique, d'éléments fort divers importés de régions de l'horizon philosophique très distantes les unes des autres. Car il ne serait pas juste de dire simplement qu'il cherche ses maîtres hors de la lignée hellénique et cartésienne; il doit aussi à Spinoza et il a pris beaucoup à Platon; de sorte qu'il ne se définit pas seulement par son opposition à un système, mais par l'amalgame très
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original qu'il a fait de philosophâmes orientaux et occidentaux, de platonisme et de kantisme, de christianisme et de libre-pensée, de classicisme et de romantisme.
Gomment des influences aussi diverses ont pu s'harmoniser en une synthèse cohérente, sinon parfaitement homogène, c'est ce que l'étude de la vie et du caractère du philosophe va nous montrer.