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CHAPITRE II

§ I. — L'enfance et l'adolescence (1788-1805).

Arthur Schopenhauer est un compatriote de Kant. Dantzig1, où il naquit le 22 février 1788, n'est guère qu'à trente-cinq lieues de Kœnigsberg, où Kant, âgé de soixante-quatre ans, jouissait alors du plein éclat de sa réputation et achevait d'écrire la Critique de la raison pratique. Mais, entre les deux philosophes, il y a la différence de deux générations, aggravée de celle des milieux. Kant est issu d'une famille d'artisans piétistes et conservateurs : Schopenhauer, par son père et sa mère, appartient à la bourgeoisie riche, libre-penseuse et libérale. C'est qu'entre les deux générations, Frédéric II a passé ; Voltaire et Maupertuis ont visité la cour de Prusse ; la littérature française, que Lessing n'a pas encore battue en brèche et qu'aucune grande œuvre nationale n'a encore supplantée, règne au théâtre et dans les salons ; les classes aisées des villes pro-

1. Dantzig, ville hanséatique, était alors sous la domination de la Pologne; mais la population en était en grande majorité allemande.

fessent cette « philosophie des lumières », qui est la transposition allemande du déisme anglais et des idées de l'Encyclopédie française. Le père de notre philosophe, Henri Floris Schopenhauer, riche négociant de Dantzig, a voyagé en France et en Angleterre. Du premier pays, il a rapporté le goût des idées claires et de la culture classique ; du second, celui des libres institutions. C'est une vive intelligence, mais aussi une volonté tenace, inflexible, capable de décisions soudaines et irrévocables. C'est ainsi qu'en 1793, quand le partage de la Pologne fît de Dantzig une ville prussienne et la priva de ses libertés hanséatiques, Floris, que la prise de la Bastille avait rempli d'enthousiasme, décida sur-le-champ d'émigrer plutôt que de devenir sujet d'une monarchie absolue. Avant que le premier soldat prussien eût franchi la porte de Dantzig, Floris Schopenhauer avait pris la route de Hambourg, ville libre, où, avec ce qu'il avait pu emporter de ses biens, il fonda une nouvelle maison de commerce.

Dans cet exil volontaire, le « fier républicain1 » emmenait sa femme et son fils, âgé déjà de cinq ans. C'est en 1785 qu'il avait épousé Johanna- Juliette Trosiener, fille d'un conseiller de Dantzig. Il avait alors trente-huit ans, elle en avait tout juste la moitié. On peut croire qu'aucune émotion tendre ne rapprocha les deux époux. Aucun d'eux n'avait de grandes exigences sentimentales. Johanna, surtout, semble bien n'avoir été qu'une parfaite égoïste. Mais c'était une intelligence ouverte et cultivée, une causeuse alerte, auprès de laquelle un homme comme Floris devait trouver des satisfactions d'esprit et d'amour-propre.

1. C'est ainsi que Schopenhauer devait qualifier son père, dans la dédicace de la deuxième édition du Monde.

Ils mirent en commun leur liberté d'allure, leur indifférence religieuse, leur goût des voyages. A tout prendre, et si l'on excepte les orages passagers provoqués par les emportements de Floris, le ménage fat heureux. En 1797, un second et dernier enfant naquit, Adèle, qui fut, sans égaler sa mère, une femme distinguée, et qui, pas plus que son frère, ne se maria.

Floris Schopenhauer savait par expérience que, dans l'Allemagne de son temps, il n'y avait pour personne d'indépendance comparable à celle de l'homme d'affaires, qui n'attend la fortune que de sa propre activité. Aussi, avant même la naissance d'Arthur, avait-il décidé que, si l'enfant attendu était un fils, ce fils serait marchand et que, comme son père, il apprendrait à connaître « dans le grand livre du monde » les hommes et les choses. Dès l'âge de neuf ans, il l'envoya au Havre dans la maison de son correspondant, Grégoire de Blésimare. Quand Arthur revint à Hambourg, après deux ans d'absence, il avait presque oublié l'allemand, mais il parlait et écrivait impeccablement le français qui demeura, comme il devait l'être pour Nietzsche, sa langue de prédilection. Pour achever son éducation commerciale, son père le fit entrer dans l'une des écoles distinguées de Hambourg, l'institut Runge. Mais les quatre années qu'il y passa furent interrompues par de fréquents voyages; avec son père, il visita tour à tour Hanovre, Prague, Dresde, Leipzig et Berlin. Études et voyages développent d'ailleurs chez l'adolescent des goûts tout différents de la vocation commerciale; il lit, se passionne pour la littérature de son temps, et se déclare invinciblement attiré par la vie intellectuelle. Floris était trop avisé pour heurter de front une vocation personnelle, trop

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tenace aussi pour y céder. Il prit un biais et proposa à Arthur un libre choix : ou bien il entrerait sans retard au gymnase, afin d'y poursuivre les études conformes à ses goûts, ou bien il entreprendrait avec les siens un vaste voyage à travers l'Europe, au terme duquel il se plierait docilement au vœu paternel. Entre deux tentations, il était naturel que l'enfant choisît celle qui lui offrait les joies les plus proches. Il opta pour le voyage et, au printemps de 1803, entreprit avec son père et sa mère le tour de l'Europe.

Le voyage dura près de deux ans; Arthur devait en rapporter des souvenirs ineffaçables. Parcourir les principaux pays civilisés, sous la conduite d'un guide expérimenté et peu gênant, quelle forte et vivante leçon pour un garçon de quinze ans , impressionnable et curieux! Cependant la première étape le déçut. Pendant que ses parents visitaient l'Angleterre et TÉcosse, Arthur resta en pension chez le pasteur Lancaster, dans une petite ville de la banlieue de Londres, Wimbledon. 11 y apprit l'anglais en quelques mois, au point de faire illusion sur sa nationalité ; mais le milieu lui déplut; la « stupide bigoterie1 » an glaise lui inspira une violente répulsion dont une lettre de sa mère nous a gardé l'écho2.

La France, qu'il retrouva avec joie, lui réservait d'autres impressions. A Paris, où elle séjourna deux mois d'hiver, la famille fit connaissance du célèbre auteur du Tableau de Paris (1781), Louis-Sébastien Mercier 3. Aucun guide n'était mieux préparé à initier des étrangers à la vie,

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