MUSIQUE INSTRUMENTALE
La primauté de Schubert dans le domaine du lied est si universellement et si incontestablement établie qu'on a fait converger sur une seule face de son génie Ions les rayons de sa gloire. L'auréole qui entoure la tête du Roi de la mélodie est si éclatante qu'elle laisse dans la pénombre le symphoniste, le technicien puis-
sant et savamment inspiré des trios et des quatuors. Si, dans le chapitre précédent, nous avons fait chorus avec l'enthousiasme universel en exallant les lieder de Schubert, dont un certain nombre du moins est admiré de tous, rappelons-nous, en abordant l'étude de sa musique instrumentale, qu'une tâche bien différente nous incombe. Sur le terrain de la symphonie et de la musique de chambre, la cause de Schubert n'est pas encore complètement gagnée, en France surtout. Un effort est ici nécessaire pour démontrer l'insuffisance de notre culture et la parcimonie de notre admiration à l'égard d'un musicien qui a laissé des œuvres géniales dans presque tous les genres. Si Schubert s'était borné à écrire six cents mélodies, parmi lesquelles il en est trois qui auraient sufti pour l'immortaliser, il ne serait qu'un brillant météore dans l'histoire de l'art germanique. Par ses œuvres symphoniques, ses compositions pour piano et sa musique de chambre, il se rattache étroitement au groupe des trois créateurs de la symphonie : Haydn. Mozart et Beethoven; il est digne de partager leur gloire comme l'un des maîtres les plus puissants et les plus complets de la musique instrumentale.
Schubert, qui atteignit la perfection dans le Lied, presque au début de sa carrière, ne parvint qne beaucoup plus tard à la pleine maîtrise dans les autres genres. Ses dernières œuvres instrumentales sont incomparablement supérieures aux premières. C'est seulement à partir de 1822 que Schubert s'affranchil vraiment dans la musique instrumentale de l'influence de ses devanciers1. La symphonie « inachevée », qui
I. Il faut faire exception 'pour une œuvru do piano : la Fantaisie en ut, composée dès ISl'O.
date de cette année-là, marque une nouvelle et glorieuse étape dans sa carrière de compositeur. Mais d'abord, disons quelques mots de la grande symphonie en ut, la dixième et dernière qu'il ait écrite1.
Dixième Symphonie (en ut). — On demeure stupéfait en songeant que Schubert avait produit déjà dix symphonies à un âge où Beethoven n'en avait encore écrit qu'une !
La dixième donne la mesure de son pouvoir et montre ce qu'il aurait pu créer de merveilles, si la mort ne l'eût fauché en pleine jeunesse. C'est à nos yeux une des plus belles symphonies qui existent. Puissante en sa conception, caractéristique en sa substance, typique en ses thèmes et rythmes, à la fois exubérante et logique en ses développements, elle nous apparaît comme un édifice grandiose, d'une superbe et indestructible unité.
Dans le premier morceau, relevons rapidement la phrase initiale exposée d'abord sans accompagnement, très caractéristique et d'un style lapidaire comme celui d'une inscription placée au fronton d'un monument, — le début de l'Allégro, où bouillonne une sève généreuse, — le thème de marche, d'un rythme significatif et très personnel, — les développements, toujours intéressants, souvent géniaux, coulant d'une source intarissable, — et les passages mystérieux qui nous apportent l'écho des sonorités lointaines, pour aboutir ensuite à des explosions d'autant plus suggestives que L'effet en a été mieux ménagé.
L'Andante en la mineur est une marche de Bohémiens d'une mélancolie étrange et d'une saveur nostalgique. <>n croit y découvrir un rellet des impressions de la vie nomade, comme un regret de la patrie perdue, dont une force implacable condamne les Tsiganes à s'éloigner toujours. Au milieu des péripéties d'un voyage dont le but recule indéfiniment . -ans que les horizons qui se succèdent puissent calmer L'appétit de ces marcheurs obstinés, s'élève une prière, douce comme l'espérance, dans le ton de [a majeur ;