M" Auilley, p
2i SCHUBERT
l'artiste est à tout jamais l'esclave de ces misérables marchands...
J'ai trouvé mes compositions partout dans la Haute- Autriche. Dans les cloitres de Saittt-Florian et de Kremsmunster, aidé d'un brave
pianiste, j'ai joué avec succès nies Variations et nies Marches a quatre mains. Les Variations à deux mains, tirées de ma nouvelle Sonate, ont surtout fort bien réussi. D'aucuns prétendaient que les touches sous mes doigts devenaient autant de voir mélodieuses ; si cela est vrai, j'en suis bien content, car je ne puis supporter ce maudit tapotement dont les bons pianistes mêmes ne sont pas exempts, et qui ne satisfait ni l'oreille ni le goût.
Je suis de nouveau à Sleyr en ce moment, et si vous me favorisez bientôt d'une lettre, elle me trouvera ici où je resterai 14 jours encore, puis delà à Gastein, célèbre. ville d'eaux, à environ cinq jours de distance de Slevr. Je me réjouis beaucoup de ce voyage qui me permettra de voir les plus beaux paysages et de visiter au retour la ville de Snlzburg, si renommée par la beauté de sa situation et de ses environs... Mes amitiés les plus tendres à Ferdinand, à sa femme et à ses enfants. Il va probablement toujours à la Croix1, sans pouvoir se débarrasser de Dornbach, et je gage que ce dernier a déjà été soixante-dix-sept fois malade, el qu'il s'est cru au moins neuf à dix fois en danger de mort, comme si mourir était le pire mal qui pût arriver. S'il pouvait voir ces montagnes et ces lacs divins qui semblent vouloir nous engloutir ou nous écraser, il n'aimerait pas si fort la pauvre vie humaine, qu'il ne considérât comme un bien d'être confié à l'incompréhensible force de la terre pour yretrouver une nouvelle existence. Une l'ait Charles - î Yoyagera-t-il ? Il a beaucoup à faire maintenant : un artiste marié doit créer à la fois des œuvres d'art el des œuvres de chair, el. quand il réussit dans les deux genres, il mérite d'être doublement loué, car ce n'est pas une petite besogne. Pour ma pari, j'y renonce... ».
Les lettres datées de 1825, pendant le second voyage de Schubert dans la Haute-Autriche, sont Infiniment plus détaillées et plus intéressantes que celles de 1819. L'intelligence de Schubert a mûri; son esprit sVsl élargi et s'est élevé. 11 trouve parfois des expressions très heureuses pour décrire ces belles contrées dont le spec-
i. Auberge où la famillo Schubert avait coutume de se réunir. 2. Charles Schubert était peintre.
tacle le ravissait et qu'il ne devait jamais revoir \ L'année 1826, que Schubert passa toute entière à Vienne, voit redoubler ses embarras d'argent. Les éditeurs l'exploitaient férocement, et son dénûment le défendait mal contre leur rapacité \ Ses amis, et il s'en était créé de puissants3, n'auraient pas mieux demande que de l'aider, mais il ne leur en fournit jamais l'occasion. Quand un poste honorable s'offrait à lui, au lieu de sf mettre sur les rangs, il reculait... Plutôt subir toutes les privations que de porter un collier ! Et puis, Schubert était trop timide, trop modeste ; il n'aimait pas à se mettre en avant. Il ne sut jamais se pousser dans le monde, où il se sentait gauche et emprunté, mal servi qu'il était par un physique ingrat *.
Au fond, ce travailleur acharné et génial fut un bohème. S'il en eût été autrement, sans doute il serait arrivé à l'argent, aux places et aux honneurs ; mais nous pensons que son œuvre en aurait souifert. Schubert, homme du inonde et parfait courtisan, partageant sa tendresse entre la Muse et les avantages qu'elle pro- '•ii re, n'aurait pas été lui-même. Il n'eût pas vécu, comme il l'a fait, dans une atmosphère de rêve et d'idéal
1. Nous engageons le lecteur qui a la religion de Schubert, à lire la lettre adressée par lui, de Ginunden, à son frère Ferdinand, lettre trop développée pour que nous puissions la reproduire. (Voir Mme Audley, Schubert, p. 206. Perrin et Cie, éditeurs).
2. Lachner, qui était à cette époque l'intime de Schubert, raconte qu'ayant porté à l'éditeur Uaslinger six lieder du Voyage d'hiver, il en obtint en tout et pour tout six gulden (quinze francs, environ.)
3. Citons entre autres le conseiller de Kiescwetter, Matthieu de Gollin, le comte Moritz Dietrichstein, le conseiller Hannner de Purgstall et Ladislas Pyrker, patriarche do Venise.
4. Une tête à lunettes, avec des cheveux crépus et de grosses lèvres, :^ur un corps écourté, trapu et ventru, mais avec des yeux si vifs que son regard pétillait, surtout quand on parlait musique.
pur. Il eût été distrait de son œuvre immense. Il n'eût pas accompli sa tâche intégrale. S'il n'a pas joui, comme certains artistes, du plein midi de la gloire ; s'il n'en a vu briller que les rayons obliques, ceux du soleil levant, en revanche il n'a jamais connu les niaiseries et les mensonges de l'étiquette, ni les courbettes devant un protecteur. Jamais il n'a falsifié sa pensée, contrefait la sympathie ou apprêté son sourire. On peut dire qu'en restant pauvre, Schubert a conservé dans sa plénitude l'indépendance de l'âme ; il a sauvegardé l'intégrité de sa conscience d'artiste, l'énergie et la spontanéité de son talent.
La lettre ci-dessous est adressée par Schubert à Mme Pachler (Marie Koschak)1, au retour d'un séjour à Grâtzoùil avait été très cordialement accueilli et fêté. La simplicité et la bonhomie qui caractérisaient son humeur apparaissent dans le passage où il fait l'éloge de la vie de province, plus intime, plus cordiale, plus sincère, et qu'il préfère aux splendeurs vides de la capitale. Il associe dans le même mépris la musique des vaines paroles au jeu frivole et insipide de certains virtuoses, ne goûtant pas plus le « papotage » que le « tap otage ».
Vienne, septembre 1827. — Madame, je me suis trouvé trop bien à (iriit/ et je sens déjà que Vienne ne me revient guère . Il est vrai que c'est une bien grande ville et qu'elle manque un peu de cœur, de franchisé, d'idées, de conversation raisonnable et surtout d'actions intelligentes. On ne sait vraiment si mi est sage on fou, tant on bavarde ici, sans arriver jamais à mie véritable gaieté* Peutêtre est-ce un peu ma faute, a près tout, moi qui suis si lent a m animer. A (îrillz j'ai bien vile reconnu les manières simples et natu-
1. M»0 Pachler, remarquable par son talent musical et Bon esprit cultive, fut aussi en relation avec Ueelhoven.
SCHUHERT 20
relies des uns à l'égard des autres, et cette simplicité me serait devenue encore plus sympathique après un peu plus long séjour. Ce qui est certain, c'est que. je n'oublierai jamais votre aimable hospitalité, Madame, ni colle du bon Pachleros et du petit Faust à laquelle j'ai dû les plus heureux jours de ma vie...
La droiture et l'impartialité de Schubert se font jour dans les jugements qu'il porte sur les compositeurs de son époque. Incapable du moindre sentiment d'animosité et d'envie, il se plaît à rendre justice à ses émules. Une de ses interprètes favorites, Anna Frôhlich, écrit ;i ce propos : « Schubert était dans l'enthousiasme quand il trouvait quelque chose de beau dans la musique des autres compositeurs. » Et sa sœur Kathi dit aussi : « c'était un cœur admirable ; il n'était pas jaloux et ne cachait pas sa joie en entendant de belle musique. Il prenait sa tète dans ses mains et écoutait en extase. L'innocence et la paix de son cœur ne peuvent se décrire » l.
Bien que la situation faite aux compositeurs dramatiques allemands par l'invasion du goût rossinien fût assez précaire, Schubert parle sans la moindre aigreur du succès d'Othello à Vienne, dans une lettre adres- Bée à son ami Anselme Hùttenbrenner et datée du ['9 mai 1849 :
On nous a donné enfin Othello, de Hossini. Notre ami Radichi2 a été parfait dans toul ce qu'il a interprété. Je trouve cet opéra bien meilleur et surtout bien plus caractéristique «pie Taucrede. Je ne puis refuser à cet homme ungénie extraordinaire. L'instrumentation est mainte fois d'u xtréme originalité ; il en est de même
du ebant. et, ;i part les « galopades » italiennes ordinaires, et pas
I . M"' Maurice Gallet. Schubert et le Lied, p. 4:5. i. Célèbre chanteur, mort en 1846.
mal de réminiscences de Tancrède, cette musique ne laisse prise à aucun reproche * .
Ce sentiment d'équité et de bienveillance native n'empêchait pas Schubert d'avoir un sentiment très net de sa haute valeur ; et il sait fort bien résister à Weber quand celui-ci, irrité de ses vertes critiques formulées contre Euryanthe, affectait de le traiter en écolier.
Au reste Weber ne lui garda pas longtemps rancune ; car il fît tous ses efforts pour faire représenter à Berlin Alfonso et Estrella, sans pouvoir, hélas ! y parvenir.
Gomme compositeur, Schubert n'avait reçu qu'une instruction insuffisante, au point de vue « théorique ». Heureusement ses prodigieuses facultés, qui stupéfiaient ses premiers professeurs-, trouvèrent, pour se développer, au point de vue « pratique », l'atmosphère très favorable d'un milieu allemand. Non seulement il rencontra au Stadtconvict un orchestre où les élèves exécutaient des symphonies de Haydn et de Mozart, des ouvertures de Méhul, Cherubini, Beethoven-; non seulement il put jouer dans cet orchestre, le diriger en l'absence du chef et lui faire interpréter ses propres ouvrages ; mais il trouvait chez son père un quatuor de famille où il faisait sa partie comme alto. ïoutjeune, il eut l'occasion de fréquenter le théâtre. Parmi les opéras qu'il vit représenter alors, ses préférés étaient : la Famille Suisse, de Weigl, la Vestale, de Spontini, et surtout Iphigénie en Tauride, de Gluck. Il put aussi, vers la môme époque, entendre exécuter dans les
2. « A <|Uoi lui suis-je utile? — disait le maître do chapelle Holzer;
— quand je veux lui apprendre, quelque chose, il se trouve qu'il le s&il déjà. »
concerts les sept premières symphonies et la messe en ut de Beethoven. Les leçons qu'il reçut de Salieri ! contribuèrent sans doute à développer son instinct du « bel canto » ; mais Salieri ne put pas ou ne voulut pas lui donner cette instruction théorique complète et transcendante qui eût fait de lui un second Mozart.
Quoique fils de la Nature et impulsif avant tout, Schubert avait un culte profond pour les grands maîtres. Toute sa vie, il professa pour Haydn, Mozart et Beethoven une admiration sans bornes.
Peu de temps avant sa mort, il lit un pèlerinage à Eisenstadt, où est inhumé Joseph Haydn. Il s'arrêta longtemps devant son tombeau, en proie à une méditation ardente, comme s'il avait voulu se fondre avec lui dans une même substance divine.
Au début de sa carrière, son dieu était Mozart. Il disait de sa symphonie en sol mineur : « Dans cette musique, on entend chanter les anges! ». Un enthousiasme juvénile déborde dans les lignes suivantes, extraites de son Journal (13 mai 1810 :
Ce jour restera comme un îles beaux jours de ma vie. pur et lumineux. Les sons enchanteurs de la musique de .Mozart résonnant encore en moi, comme à distance ; ils ont pénétré dans mon cœur aussi doucement que profondément et fortement, grâce au jeu puissant de Schlesinger. Ainsi se gravent et restent au fond de imes ces belles productions que le temps ne peut effacer, dont aucune circonstance n'affaiblit la bienfaisante influence. Elles noua montrent, au travers de cette vie, un avenir assuré, plein de charité et de magnificence. <» Mozart ! que d'impérissables notions d'une vie meilleure tu as gravées en nous ! -
1. Salieri, auteur des Danaides et de Tarare, occupait à Vienne Comme compositeur une situation considérable.