UNE ŒUVRE DEUXIÈME
« Naguère, Eusebius entra doucement dans la chambre. Tu connais le sourire ironique sur le visage blême, ce sourire par quoi il cherche à intriguer. J'étais assis au piano avec Florestan. Florestan, comme tu le sais, est im de ces rares musiciens qui semblent pressentir bien à l'avance tout ce qui est futur, nouveau, extraordinaire. Mais ce jour-là, ime surprise lui était réservée. Avec ces mots : « Giapeau bas. Messieurs, un génie », Eusebius plaça devant nous un morceau de musique. Il nous empêcha d'en voir le titre. Je feuilletai machinalement le cahier : jouir ainsi secrètement de la musique sans l'entendre a quelque chose de magique. De plus, je trouve que chaque compositeur offre aux yeux ime disposition personnelle des notes : Beethoven, sur le papier, a un autre aspect que Mozart, de même, à peu près, que la prose de Jean-Paul diffère de celle de Goethe. Mais ici, il me semblait ne voir, émerveillé, que des regards étrangers; des yeux de fleurs, des yeux de basilic, des yexix de paon, des yeux de jeunes filles; plus de clarté par endroits — je croyais voir Là ci darem la mano de Mozart, enlacé de cent accords; Leporello me regardait en clignant, Don Juan en manteau blanc passait rapide devant mes yeux. « Allons, joue-le »,
(i) Wassiliewski relève le fait que, dans le même numéro, paraissait un autre compte rendu, celui-là nettement défavorable, de ] 'œuvre de Frédéric Chopin.
l'REMIIlRR PÉRIODE d'aCTIVITÉ ")!
dit Florestan. Eusebius consentit; pressés dans l'embrasure d'une fenêtre, nous écoutâmes. Eusebius jouait comme inspiré, évoquant d'innombrables formes de la plus vivante vie : il semble que l'inspiration du moment donne aux doigts plus que leurs capacités habituelles. A dire vrai, toute l'approbation de Florestan, à part im sourire de félicité, ne consista qu'en ces paroles, que les variations auraient bien pu être de Beethoven ou de Franz Schubert, si ceux-ci avaient été des pianistes virtuoses. Mais lorsqu'il parvint à la page de titre, et n'y lut rien sauf :
« LA CI DAREM LA MANO, VARIÉ POUR LE PIANOFORTE, AVEC ACC; d'orchestre, PAR FRÉDÉRIC CHOPIN, ŒUVRE 2. »
et que tous deux abasourdis, nous nous écriâmes : « un Op. 2 !» ; lorsque nos visages s'enflammèrent passablement d'une stupéfaction insolite, et que de plusieurs exclamations il fut impossible de distinguer autre chose que : « Oui, voilà donc encore « quelque chose de bien raisonnable — Chopin — je n'ai jamais « entendu ce nom — qui cela peut-il être? — en tout cas — « ^xa génie — ne sont-ce pas là Zerline ou I^eporello qui rient ? », alors se produisit une scène que je ne saurais décrire. Échauffés de vin, de Chopin, de propos et de contre-propos, nous nous en fûmes trouver maître Raro qui rit beaucoup et se montra peu curieux de l'Op. 2. « Car je vous connais, vous et votre « enthousiasme à la nouvelle mode !... Allons, apportez-moi le « Chopin. » Et nous promîmes de le faire le lendemain. ; « Eusebius prit bientôt congé, paisiblement. Je restai encore un peu près de m ître Raro; Florestan, qui depuis quelque temps n'a point de domicile, s'en alla vers ma demeure par la rue qu'éclairait la lune. A minmt, je le trouvai daus ma chambre, étendu sm" le sofa, les yeux fermés. « Les variations de Chopin, « conunença-t-il comme en lêve, me trottent encore par la « tête... Certes, continua-t-il, le tout est dramatique et amplement « chopinesque ». L'introduction... me paraît convenir le
Tri snmiM.WN
•( moins à l'ensemble. Mais le thème... les variations, la phrase « final-', l'adagio, c'est vraiment quelque chose ! Le génie s'y « montre à chaque mesure. »
L'année 1832 fut marquée par plusieurs compositions : d'abord, im premier recueil de transcriptions de Caprices de Paganini (œuvre 3); puis des Intermezzi (œuvre 4), et un mouvement de Symphonie en sol mineur resté inédit, mais qui fut exécuté, au mois de novembre, à Zwickau, à un concert de Clar^ Wieck, et ultérieurement à Schneeberg et même à Leipzig.
Cette première audition avait été pour lui une raison de revenir à Zwickau, où il passa la plus grande partie de l'hiver 1832- 1833, allant de temps en temps rendre visite à ses deux frères, qui habitaient Sclineeberg. Il y composa plusieurs pièces de piano (parues plus tard dans les Feuilles d'Album, œu^'Te 124), remania et s'efEorça d'achever la Symphonie en 50/ mineur. Il ne revint à Leipzig qu'au mois de mars. Là, il choisit xme demeure confortable « dans le jardin Riedel, deux pièces simples et charmantes, ouvertes aux rayons du soleil et de la lune, et d'où par surcroît on avait vue sur de verdoyantes prairies et sur des jardins ». (Lettre à sa mère, du 9 avril 1833). Dans cette favorable retraite il put travailler paisiblement et avec entrain, consacrant ses journées à la composition, et passant d'ordinaire ses soirées au restaurant de 1' Arbre à cajé (i) où se réunissaient bon nombre de ses connaissances, artistes pour la plupart.
A ces révmions, dont les fidèles étaient nombreux autant qu'ardents à discuter musique ou sujets connexes, Schumann assistait le plus souvent en spectateur distrait, silencieux dans son coin, l'inévitable cigare à la bouche. Il était grand fumeur. Il préférait, dit Wassiliewski, des cigares très fins et très forts qu'il appelait « diablotins ». Dans sa correspondance de jeunesse, il est souvent question de bons cigares reças, achetés ou finis; et
(ij Situé Fleischergasse (rue des Bouchers), 230. La maison existe encore actuellement (Kleine Fleischergasse, 3), et on y montre le coin qu'aimait à ocaiper Schumann.
PREMIKRE PERIODE D ACTIVITE ;».J
Tnihn raconte que. faisant à Schumann, en 1837, sa première visite, il vit le compositeur lui tendre un cigare avant même d'avoir dit bonjour. Il avait un coin préféré, où il restait la tête appuyée dans les mains et les yeux à demi fermés, ne sortant de sa rêverie que lorsque la conversation roulait sur un sujet particulièrement intéressant pour lui; mais alors, il s'animait et
L'entrée du Riedd-Garten, à Leipzig.
(D'après une eitampe du temps.)
ses yeux devenaient expressifs et brillants. Il était à ce point taciturne qu'il avait habitué l'hôte à faire remplir son verre, sans ordre, chaque fois qu'il était vide, jusqu'au moment où, sans mot dire, il réglait son écot. On trouvera plus loin d'autres anecdotes (\\n illustrent cette humeur silencieuse si caractéristique.
Pourtant le souvenir a été conservé de quelques scènes animées auxquelles il prit ime part plus ou moins active : conune d'ouvrir à un petit marchand d'oeufs durs un crédit illimité afin qu'il pût se repaître à l'aise de sa marchandise jusqu'à temps de le voir gavé; ou bien de réconn:>enser d'une tournée de vin de
Champagne l'audace de quelques camarades qui avaient escaladé un mur bien défendu. Mais ce sont là menuailles, et que les biographes n'ont rapportées que pour le contraste qu'elles offrent avec les allures ordinairement rassises de Schumann. Aussi bien les compagnons se rassemblaient-ils bien plutôt pour échanger des vues sur l'art que pour se livrer à des divertissements bruyants.
La conversation rouJait souvent sur la condition faite aux musiciens allemands, sur la vogue dont jouissaient des médiocres tels que Herz ou Czerny tandis qu'on accordait peu d'attention aux œuvres de Beethoven, de Weber, de Schubert et moins encore à de jeimes artistes aussi admirables que Chopin ou que IMendelssohn. L'on passait au crible les exploits des critiques, on disait leur fait à Finck et à sa tardigrade Gazette, à Rellstab qui, à Berlin, fulminait contre Schumann aussi bien que contre Schubert ou Cliopin, au Miisikalischer Anzeiger de Vienne où Castelli prodiguait les éloges aux œuvres les meilleures aussi bien qu'aux pires. Parmi les habitués se remarquaient non seulement des nmsiciens de carrière, comme Stegmayer, Wenzel (i), Kjiorr (2) , Loulis Schmike, Ferdinand Bôhme, mais encore des écrivains ou artistes comme Biirck, Lyser, Ortlepp, Lampadius et autres. Souvent, Wieck venait aussi, seul ou accompagné de sa fille Clara.
De ces camarades, Schumann aimait entre tous Louis Schunke. Il avait fait la connaissance de celui-ci à ime des réunions-beuveries de la bande, et s'était senti attiré par son aspect, son talent de pianiste et de compositeur qui pir l'orientation n'était point sans analogie avec celui de Schumann même. Schiuike,
(i) Ernst-Ferdiiiand Wexzel (180S-18S0), musicien actueUetueut peu connu, mais estimable, fut élève de Wieck comme Schumann, et plus tard professeur de piano au Conser\-atoire de I^eipzig. Son tempérament offrait avec celui de Schumann maintes affinités : d'où ime amitié durable.
{2) Juhus Knorr (1807-1S61), excellent pianiste et pédagogue, grand ami de Schiunann et, conmie lui, admirateur enthousiaste de Chopin; il exécuta pour la première fois à I,eipzig, en 1831, les variations sur Lm ci ilarein la mano.
PREMIÈRE l'ÉRIODE d'aCTIVITÉ 55
bientôt après, avait présenté son nouveau camarade au négociant Voigt, ami de l'art et des artistes, et de qui l'hospitalière demeure était rendue plus attrayante encore par la grâce et les qualités musicales de sa femme Henriette. Entre les Voigt, Schunke et Schumann une amitié profonde ne tarda pas à régner, scellée par la communauté des préférences artistiques.
Les réunions à l'Arbre à café devaient avoir pour Schumann des conséquences importantes autant qu'imprévues : car des discussions sur l'état déplorable de la musique et la condition faite aux musiciens naquit bientôt le projet de fonder une nouvelle gazette, combative, impartiale, éclairée, qui défendrait l'art vrai, attaquerait les faux artistes, les critiques incapables ou peu consciencieux, « le laid, le malsain et l'inartistique ». Des conciliabules répétés eurent lieu, durant l'année 1833, entre Schimiann et ses amis. Les frères du compositeur, pressentis, refusèrent de se lancer dans l'aventure. L'édite lu* Hofmeister balança quelque temps, pour reculer en fin de compte. Et il fallut tout l'enthousiasme entraînant de Schumann pour faire aboutir le plan.
Voici en quels termes Schumann annonça à sa mère l'entreprise nouvelle :
« I<eipzig, 28 juin 1833.
« Lt^ne foule de jeimes gens fort cultivés, pour la plupart étudiant la musique, ont formé autour de moi im cercle que j'attire dans la demeure de Wieck. C'est surtout la pensée d'une nouvelle et grande gazette musicale qui nous occupe. Hofmeister en est l'éditeur ; les prospectus et les annonces en paraîtront le mois prochain. Le ton et la couleur du tout seront plus frais et plus compréhensifs qu'ailleurs; et surtout on barrera le chemin à la vieille routine, bien que j'aie peu d'espoir de me rencontrer, dans mes vues arti.stiques, avec Wieck — qui, du reste, devient chaque jour plus amical pour moi. Beaucoup de têtes, beaucoup d'intelligences, au cas oii il faudrait livrer bataille. La direction
5(i SCHUMAXN
se compose d'Ortlepp, de Wieck, de deux autres maîtres de musique, artistes praticiens pour la plupart (sauf moi avec mes neuf doigts) , ce qui déjà donne un vernis à la chose, les autres gazettes musicales étant dirigées par des dilettanti. Parmi les autres collaborateurs, je te nommerai Liihc, le conseiller Wendt, Lyser le sourd, Reissiger et Krager à Dresde, Franz Otto à Londres.
« Peut-être gagnerai-je, grâce à cette entreprise, quelque chose qu'avec ma nature ennemie de ce qui n'est point réglé je désire ardenunent, comme le désire sans doute maint autre artiste, soit : de n'avoir plus à me préoccuper de la base matérielle de l'existence, qui doit venir comme le cadre à im tableau, comme le vaisseau retenant la masse liquide, ni des questions financières, etc.. »
Les événements ne devaient point tarder à justifier ces prévisions optimistes, car la naissance de la nouvelle gazette constitue à plus d'nn égard un des événements essentiels de la vie de Schumami, de la destinée de qui, d'ailleurs, l'amiée 1833 représente en quelque sorte le point tournant. De nouvelles et fécondes amitiés, l'entraînement à se jeter avec activité dans la lutte pour le triomphe de la nouvelle vérité artistique, et sans doute aussi l'aube encore incertaine du grand amour qui va remplir sa vie et la transformer, en sont les événements capitaux. Comme compositions, Schumann ne produit que des Impromptus sur im thème de Clara Wieck (œu\T:e 5) et le deuxième cahier de ses Etudes d'après les « Caprices » de Paganini (œuvre 10) ; il remanie et publie sa Toccata pour piano (oeuvre 7).
La gazette projetée ne tarda point à paraître, sous le titre bientôt et pour longtemps célèbre de Neue Zeitschrift fur Musik. Le premier numéro est du 3 avril 1834 et porte la devise suivante, tirée du prologue de Henri VIII de Shakespeare :
... Ceux-là seuls, Qui viennent pour entendre ime comédie joyeuse et licencieuse, Un bruit de targes, ou pour voir un personnage En long manteau bigarré à parements jaunes Seront déçus.
Dans la préface au recueil de ses écrits, paru en 1854, Schumann raconte ainsi la genèse de la Neue Zeitschrift fur Musik, ses vicissitudes, et en explique l'objet :
« A la fin de l'année 1833, à Leipzig, se trouvaient rétinis, chaque soir et comme par hasard, un nombre de musiciens pour la plupart jeunes; leur premier objet était de passer le temps de compagnie, mais ils tenaient tout autant à échanger des pensées sur l'art dont ils nourrissaient et abreuvaient leur vie : la musique. On ne peut pas dire qu'à cette époque la situation de l'Allemagne, au point de \nie musical, fût satisfaisante. Sur la scène régnait encore Rossini; sur les pianos, presque exclusivement Herz ou Hiinten. Et pourtant, peu d'années auparavant, Beethoven, C.-M. de Weber et Franz Schubert avaient vécu panni nous. L'étoile de Mendelssohn montait, et l'on entendait de merveilleuses choses d'un Polonais, Chopin — mais ces dernières n'exercèrent que plus tard mie action plus durable. Alors, un certain jour, une pensée traversa le cerveau des jeunes exaltés : ne soyons point des spectateurs oisifs; en avant, afin que tout s'améliore, en avant, pour que revienne en honneur la poésie de l'art ! Ainsi naquirent les premières feuilles d'vme nouvelle revue musicale. ^lais elle ne dura pas longtemps, la joie de cette ferme union d'une alliance de forces jeunes. La mort exigea im sacrifice en la personne d'un des compagnons les plus chers, Louis Schunke (i). Des autres, certains, avec le temps, quittèrent tout à fait Leipzig. L'entreprise était au point de se dissoudre. Alors l'mi d'eux, précisément le musicien fantasque du groupe, et qui avait jusque-là passé sa vie en rêves au piano plutôt que parmi les livres, se décida à prendre en main la conduite de la rédaction, ce qu'il fit dix années durant, jusqu'en 1844. Ainsi virent le jour une série d'articles dont le pré-
(i) Louis Schtinke mourut de consomption, le 7 décembre 1834, à l'âge de vingt-quatre ans. I,es époux Voigt n'avaient cessé de l'assister durant sa maladie. Il laissait ime vingtaine d'œuvres musicales. Schumann ressentit de cette mort ime profonde douleur. (Voir au chapitre suivant sa correspondance avec Henriette Voigt.)
PREMIÈRE PÉRIODE d'aCTIVITB 59
sent recueil offre uii choix. La plupart des vues qui y furent énoncées restent les siennes à ce jour. Ce qu'il exprima avec espoir ou avec crainte, au sujet de maint événement artistique, le temps en a montré la vérité.
« Et il convient de parler ici d'vme association qui fut plus que secrète puisqu'elle n'exista que dans la tête de son fondateur : celle des Davidsbûndler. Poux arriver à exprimer les différentes manières d'envisager les œuvres d'art, il parut approprié d'inventer des caractères d'artistes opposés, parmi lesquels Florestan et Kusebius étaient les plus importants, le maître Raro se tenant entre eux deux comme médiateur. Ces Davidsbûndler se retrouvent au long de la gazette comme un fil rouge, et allient humoristiquement « Vérité et Poésie ».
lyes rédacteurs de la gazette étaient primitivement, avec Schumann, Wieck, Schimke et Knorr. Mais dès l'origine, il est certain que Schumann était l'âme même de l'entreprise : car une assez sévère maladie dont il souffrit vers la fin de 1833 et l'état de prostration nerveuse où il tomba lorsque lui parvint la nouvelle de la mort de sa belle-sœur Rosalie Schumann (bientôt suivie de celle de son frère Julius) avaient eu pour conséquence de retarder plusieurs mois la préparation du numéro initial. Au bout de moins d'une année Hartmann, éditeur et propriétaire de la gazette, s'en désintéressa et, comme on vient de le voir, Schumann dut assumer la responsabilité tout entière de l'entreprise, qu'il conserva dix ans.
D'ailleurs, le succès — en grande partie dû à la collaboration de Schumann, qui s'y montre écrivain brillant et persuasif autant que convaincu — s'en était affirmé d'emblée. Et Schumann put le constater avec im plaisir légitime, dans les pages suivantes qui comptent, pour l'élévation et la force, parmi les plus belles qu'il ait écrites :
« POUR INAUGURER Iv' ANNÉE 1835
« Notre discours du trône sera bref. Certains journaux ont
r»0 SJHUMANN
bien coutume de faire, le i^"' janvier, maintes promesses, mais sans avoir en main l'année future. Que le lecteur interprète la devise d'après Shakespeare, qui parut en tête de ce journal, d'une manière qui nous conserve sa faveur. Avons-nous entièrement tenu nos promesses, répondu à tout ce que la grandeur de notre plan a pu faire concevoir d'espérances.? Ce n'est pas à nous d'en décider. . . mais il reste à donner quelques explications sur la manière dont sera poursuivie la partie critique de ces feuilles.
« Le temps des compliments réciproques agonise : nous avouons que nous ne voulions en rien contribuer à le faire revivre. Quiconque n'ose point attaquer le mauvais d'une chose n'en défend le bien qu'à moitié. Artistes, et vous vSiu-tout, compositeurs, vous ne comprenez qu'à peine combien nous nous sentions heureux quand nous pouvions vous louer sans nulle mesure ! Nous connaissons bien le langage qu'on devrait adopter pour parler de notre art — c'est celui de la bienveillance. Mais avec la meillexu-e volonté du monde, encourager ou retenir le talent comme le manque de talent, cela ne provoque pas toujours — la bienveillance.
« La brève période de notre activité nous a valu maintes expériences. Notre conviction avait été affirmée d'emblée. Elle est simple, et la voici : rappeler avec énergie le passé et ses oeuvres ; appeler l'attention sur ce fait que cette pure source peut seule vivifier de nouvelles beautés artistiques — puis combattre comme anti-artistique le passé immédiat qui ne tendait qu'à exalter la virtuosité extérieure — .enfin préparer un temps nouveau de poésie, en aider et en hâter l'avènement.
« Certains nous ont compris, ont vu que l'impartialité et avant tout une vivante sympathie guidaient nos appréciations.
« D'autres, sans prendre aucun souci, se sont paisiblement attendus à trouver dans nos débuts la suite de la vieille chanson. .Vutrement, on ne s'expliquerait jamais comment on lîouvait exiger de nous que nous parlions de choses qui pour la critique n'existent positivement pas.
l'iiEMiKRi: r-KUiODr. tj'activitk G1
« D'autres enfin reprochèrent à notre entreprise son manque d'égards et son rigorisme. Nous attribuerons à l'attitude opposée non point des raisons grossières, mais bien les plus nobles; peutêtre celle-ci, que nos confrères les artistes ne sont pour la plupart pas bien riches, et qu'il ne faut point au mal qu'ils ont souvent à gagner leur vie ajouter la tristesse de la révélation d'un avenir sans joie — ou celle-ci, qu'il est douloureux, après avoir parcouru une longue route, d'apprendre qu'on a choisi la mauvaise; nous savons bien, en effet, que l'artiste, musicien ou autre, ne peut sans dommage pour son art se livrer à quelque autre occupation qui assurerait matériellement son existence. jVlais nous ne voyons pas pourquoi nous devrions être privilégiés quand dans les autres arts et les sciences des partis, ouvertement, sont opposés et se combattent ; et non plus comment on pourra concilier avec la dignité de l'art et la sincérité de la critique une tolérance placidement accordée aux trois ennemis mortels de notre art et de tout art : les sans talents, puis les talents à la douzaine (nous ne trouvons pas de mot meilleur) et enfin les talents qui se gaspillent à trop produire. Que nul ne croie que, par exemple, nous avons quelques griefs contre certains lions du jour. Ceux-ci ont ce mérite, qu'ils remphssent bien les places que leur dispense le puissant esprit du temps. Ils sont encore les capitaux avec quoi — il nous faut à regret le recoimaître — les éditeurs, qui doivent bien entrer aussi en ligne de compte, recouvrent en quelque mesure ce qu'ils perdent à pubher des œu\Tes classiques. M lis les trois quarts des autres œuvres sont du faux, sont indignes d'être publiées. La foule est plongée jusqu'au cou dans des notes, s'égare, s'embrouille; le temps de l'éditeur, de l'imprimeur, du graveur, de l'exécutant et de l'auditeiur est pris inutilement. L'art doit être plus qu'im jeu ou qu'un passe-temps.
a Telles étaient nos vues dès les débuts de cette gazette ; elles se manifestaient çà et là, mais nous ne les exprimions point si nettement, parce que nous espérions que, d'orne part, les productions de maint noble et jeune esprit que nous nous faisons un devoir de défendre, et, dautre part, la prétérition in-
tentiounelle de tous les coutumiers conglomérats, arriveraient le plus vite à accabler la médiocrité. Nous reconnaissons que par la suite nous eûmes à confronter im dilemme. Plus d'un lecteur aura vu non sans regret que l'espace par nous attribué à la critique n'est pas en proportion avec le nombre des oeuvres publiées; ce lecteur ne trouvait donc pas la possibilité de se former im aperçu de toutes les publications nouvelles, bonnes ou mauvaises. La difficulté venait des trois ennemis mortels nommés plus haut. Mais, afin d'offrir au lecteur un point de vue d'où il pourra jeter un coup d'oeil circulaire sur tout, il nous a fallu imaginer un procédé qui ne portât point préjudice aux comptes rendus de l'important et du nécessaire.
« Les produits desdits trois genres sont à tel point semblables, les uns par leur manque de vie, les autres par leur frivolité, les troisièmes par le médiocrité de leur facture, que l'on peut définir la classe entière, avec ses traits essentiels, rien qu'en caractérisant un unique spécimen. Donc, d'accord avec des artistes qui ont à cœur et l'ennoblissement de l'art et la \'ie de ceux qvii le pratiquent, nous allons préparer pour des compositions qui, non pas d'après une appréciation partiale, mais selon la conviction sincère et arrêtée de nombreux juges, peuvent se classer dans une de ces trois catégories, trois comptes rendus stéréotypés distincts, auxquels nous nous bornerons à ajouter les titres des compositions. Inutile d'affirmer que nous souhaitons vivement voir ces nomenclatures rester aussi courtes que possible, et que nous rendrons compte en articles spéciaux, plus ou moins longs, de tout ce qui se distinguera — fût-ce par un infime trait heureux.
« !Et sur cet aveu, que commence l'année nouvelle ! On dit souvent : « Nouvel an, vieil an » ; espérons : an meilleur ! »
Il suffirait de ces seules lignes pour montrer irréfutablement que, si Schumann assuma non seulement le pénible labeur qu'est la critique musicale consciencieusement faite, mais encore les multiples soucis de la direction d'un journal musical indé-
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pendant, ce ne fut point par fantaisie ni par lui entraînement injustifié. Non seulement il avait, avec des convictions fortes et durables, le besoin de les exprimer et de combattre pour elles, mais il se montrera doué des qualités les plus précieuses que puisse posséder im critique : la bienveillance et le mordant, la pondération et l'enthousiasme, une exacte conscience de ses devoirs comme de ses vues. Tout au long du recueil de ses écrits, on trouve à foison des remarques ingénieuses, des formules frappantes, de sains jugements, de pittoresques aperçus et de sages conseils. ly' ensemble en constitue un livre de chevet pour les musiciens de tous les temps.
Voici, à titre d'exemples, quelques-uns des plus beaux aphorismes qu'on y trouve :
« Comme, à une répétition de la huitième symphonie de Beethoven, un jeune étudiant lisait avec zèle la partition, Eusebius pensa : « Ce doit être un bon musicien ! — Pas du tout, dit Florestan. Le bon musicien, c'est celui qui comprend la musique sans partition, et la partition sans musique. L'oreille ne doit point avoir besoin des yeux, ni les yeux de l'oreille. — Une haute exigence, conclut maître Raro;mais je t'en féhcite, Florestan. »
« Avec la marche du temps, les sources sont toujours plus rapprochées l'ime de l'autre. Ainsi, Beethoven n'eut pas besoin d'étudier tout ce qu'avait étudié Mozart — ni Mozart, tout ce qu'avait étudié Haendel — ni Haendel, tout ce qu'avait étudié Palestrina — parce que chacim^ s'était assimilt déjà les prédécesseurs. Il n'en est qu'im de qui tous pourraient sans cesse tirer du nouveau : Jean-Sébastien Bach. »
a C'est la malédiction du talent que tout en travaillant avec plus de sûreté et d'assiduité que le génie, il n'atteint aucun but, cependant que le génie plane depuis longtemps sur les sommets de l'idéal et contemple joyeusement les hautes régions. »
a Le musicien cultivé pourra étudier une Madone de Raphaël
t»4 S(I[[JM\\\
avec le luéiue profit que le i^eintre mie symphonie de Mozart. Bien plus : ^x^ur le sculpteiir, tout acteur devient statue immobile ; pour l'acteur, toute production du sclupteur devient forme animée ; pour le peintre, le poème se transforme en tableau, et le musicien transpose les tableaux en sonorités. »
« La masse veut des masses. »
« Comme je m'irrite, lorsque quelqu'un dit qu'vme symphonie de Kalliwoda n'est point une symphonie de Beethoven ! Certes, le dégustateur de caviar sourit fortement lorsqu'un enfant trouve de la saveur à mie pomme. »
« Soyons persuadés que s'il naissait aujourd'hui un génie comparable à celui de Mozart, il écrirait des concertos plutôt à la façon de Chopin qu'à celle d'un Mozart. »
Cette foi dans les incessants progrès ou plutôt dans l'incessante évolution de l'art, Schumann l'afiSmie de cent manières caractéristiques :
« Un journal de musique, dit-il ailleurs, ne doit pas être seulement le reflet du présent; la critique a pour devoir de précéder les temps qui s'effacent et de conquérir l'avenir... Un journal de la musique de l'avenir nous manque encore. Aussi bien ne pourrait-il guère avoir comme rédacteurs que des gens tels que le vieux Cantor, devenu aveugle, d'Eisenach (i), ou bien le vieux sourd qui repose maintenant dans le cimetière de Vienne (2). »
Et à la face des tardigrades qui se refusent à reconnaître le génie de Chopin, il jette un beau jour ce bref et sanglant sarcasme :
(i) J.-S. Bach.
(2) Beethoven.
l'RRMIKRK PERIODI- D ACTIVITE
Robert Schumann.
« Je ne trouve rien d'extraordinaire dans le fait qu'à Berlin, on commence à priser les choses de Bach et de Beethoven. »
Son ironie est du reste variée. Il voit dans les faiseurs de comptes rendus « des confiseurs qui travaillent pour le « bon
(iO SCnUMAXN
goût » sans goûter eux-niênies la moindre chose — qui ne profitent en en rien du bon goût, parce qu'à force de s'en occuper ils sont arrivés au dégoût ».
Il dédie aux musicographes ces hgnes narquoises : « Jusqu'à présent nous ne connaissons, comme espèces distinctes, que la musique allemande, la française et l'itaUenne. Qu'arrivera-t-il si les autres peuples, jusques et y compris les Patagons, s'en mêlent? Alors quelque nouveau Kiesewetter (i) ne pourrait s'exprimer qu'en in-folios. »
L'on savourera encore la fine morale des ces deux petites notations en forme d'apologues :
« La visite de Rossini à Beethoven.
« L,e papillon vola en travers de la route de l'aigle; mais celui-ci se détourna pour ne point le broyer du battement de ses ailes. »
« Italiens et Allemands.
« Voyez le charmant papiUon qui volète; mais enlevez la poussière qui colore ses ailes et voyez comme il passe, misérable et inaperçu, cependant que des géants les squelettes, après des siècles, restent et provoquent l'étonnement de ceux qui les contemplent. »
Le mérite n'est pas moins grand des études critiques proprement dites, parmi lesquelles les plus importantes sont celles sur la Symphonie Fantastique de BerUoz, écrite en 1835 d'après la magnifique transcription de l'œuvre que Liszt venait de rédiger et de pubher à ses frais ; sur diverses oeuvres de Chopin, sur les dernières œuvres de Schubert, sur le compositeur an-
(i) Raphaël-Georges Keesewetter {1773- 1850), grand amateur de musique et écrivain abondant. Il a laissé notamment des ouvrages siu: la musique arabe, la musique grecque, etc.
PREMIKRF. PERIODE D ACTIVITE
glaisSterndale Bennett et ses œuvres, sur Franz Liszt (en 1840) : SH violente cliatril)e contre Meyerbeer et les Huguenots, en quoi il voyait avec raison nn des types les jihis détestables de « musique à succès ».
Certes, il ne faut point chercher là de la critique selon les méthodes du professionnel. Schiunann y reste ce qu'il est et sera toujovu*s, c'est-à-dire im fantaisiste et un enthousiaste : mais un fantaisiste clairvoyant, et un enthousiaste qui sait être pondéré à ses heiures ou lorsque la gravité du sujet le comporte.
Sous leur forme fantaisiste et légère, ses comptes rendus et ses discussions apportent le plus souvent de grandes et diurables liunières; on les consultera aujourd'hui encore avec fruit, et parfois on poiurrait se contenter de les citer tels quels, tant ils contiennent de ces vérités qui sont de tous les temps.
Il n'écrit jamais que dans un esprit de bonté compréhensive — l'article sur Meyerbeer étant le seul qui fasse exception. S'agit-il de railler, qu'il le fait avec tact et finesse ; de condamner, qu'il s'efforce d'éviter tout ce qui pourrait blesser durement. Il reste fidèle à sa résolution de ne laisser passer sans éloge aucun témoignage de mérite, et pèche plutôt parfois par excès dans ce sens, le temps n'ayant point confirmé quelques-uns de ses verdicts favorables.
Son style, ses procédés sont remarquables de naturel et de variété : tantôt il donne à ses articles la forme de lettres, tantôt il imagine im colloque, une scène artificieusement combinée, comme un bal d'apparat ou une réiuiion joyeuse. Mais sa trouvaille la plus ingénieuse comme la plus caractéristique de sa nature intime fut de faire évoluer, tout le long des pages de la Neue Zeitschrift fur Musik, les personnages imaginaires du Davidsbund, de la « Société des compagnons de David ».
Pour comprendre ce nom, il faut savoir que dans l'argot des étudiants allemands, le nom de « Phihstins » désignait les nonétudiants, les bourgeois aux vues étroites et hostiles au progrès (il s'est francisé depuis dans cette acception). Les Davids-
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bûndler sont donc les jennes artistes « destinés à massacrer tous les philistins musicaux et autres ». Au premier rang figurent Florestan et Eusebius qu'on a vus dans l'article sur Chopin, ainsi que le maître Raro. En les deux premiers, Schumann a voulu incarner les deux aspects de sa nature : Florestan est l'impétueux avocat de toutes les hardiesses, ardent et parfois fantasque, connue le critique sévère et clairvoyant. Eusebius est plus calme, poétique, sensible aux beautés mais indulgent aux défauts qui peuvent les accompagner, non dénué de timidité. Le maître Raro a toute la dignité paisible de l'honmae mûr et se prononce avec une sereine autorité; il est le modérateur qui apparaît entre les deux jeunes gens et représente un idéal où se balanceraient, en s'harmonisant, leurs tendances opposées.
Schumann avait procédé, potir créer ces personnages, à l'imitation de Jean- Paul — celui-ci, dans ses Années d'école buissonnière, a placé deux frères, Walt et Vult, qui sont manifestement les prototypes d' Eusebius et de Florestan (i) — et grâce à cet artifice, il peut aborder avec im.e facilité incomparablement plus grande les divers côtés des questions esthétiques ou des problèmes de jugement, plaider le pour et le contre de la manière plus approfondie et plus impartiale ; il donnait en mênie temps à ses articles plus de variété, de grâce, de mouvement.
}\ se complut assez à ce dédoublement pour faire apparaître Florestan et Eusebius non seulement dans ses écrits, mais encore dans sa musique. La sonate de piano dédiée à Clara Wieck portera, sur le titre de la première édition, les mots « par Florestan et Eusebius » auxquels seront également attribuées les Danses des Davidsbûndler dont la première édition porte encore des notes dans le genre de celle-ci : « Ici Florestan se tut, et ses lèvres eurent une contraction douloureuse »; le Carnaval devait porter pour nom d'auteur « Florestan », et les Etudes
(i) « Celui-là avec ses rêves ingénus, ses illusions de jeunesse, ses naïfs enthousiasmes; celui-ci un peu vagabond, un peu bohème, au reste fin connaisseur du monde, qu'il juge en humoriste. » (H. Blaze, Ecrivains
et poètes de V Allemagne.)
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symphoniques «■ Plorestan et Eusebius ». Ceci montre combien il sentait que cette dualité correspondait à son propre caractère d'artiste.
Les autres Davidsbûndler sont plus ou moins des incarnations de collaborateurs et d'amis de Schmnann, auxquels ils ne ressemblent parfois que par un trait. Mais, comme l'écrit Schumann en 1836 à son ami Zucculmaglio, « le Davidsbund n'est qu'un lien spirituel ». Pour lui « Mozart fut im Davidsbûndler aussi achevé que l'est Berlioz : il n'est pas besoin pour l'être d'avoir reçu sa nomination ». Était Davidsbûndler de droit quiconque avait im haut idéal artistique et s'y consacrait avec zèle.
Il convient même de remarquer que le Davidsbund iaiWit bien devenir plus qu'un symbole et un jeu de l'esprit. Schumami caressa pendant assez longtemps le projet d'en faire une « grande association des artistes allemands». E)n 1837, il écrit à Zucculmaglio qu'il pense depuis longtemps à donner véritablement la vie au Davidsbund, c'est-à-diie, à rassembler en une alliance de fait ceux qui pensent de même, professionnels ou non. Deux ans plus tard, il croit toucher au but et annonce qu'il a préparé un grand article manifeste constituant l'f ssOci'tion. Mais cet article ne parut jamais, et l'affaire s'arrêta là.
Comme complément à cet aperçu des travaux littéraires auxquels Schumann va consacrer désormais ime grande partie de son activité peut venir se placer ici le manifeste qu'il publia au début de 1839 :
« POUR I<E NOUVEIy AN 1839
« Ainsi donc neuf volumes pourraient s'étaler devant nous, contenant une fidèle image de l'effort humain. Comme im jeune Ktat, mie jeune gazette a ses vicissitudes ; elle doit construire ses fondations, vaincre ses adversaires, acquérir des amis se fortifier au dedans et au dehors. Ils étaient jeunes pour la plupart, les musiciens qui s'étaient au début associés chacun
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avec égalité de droits et de voix. Qu'on feuillette le premier volume; encore aujourd'hui la vitalité joyeuse et puissante en provoquera l'intérêt. On y trouve aussi des erreurs, éléments inévitables de toutes les entreprises juvéniles. Chacun contribuait selon ses moyens. A ce moment, la matière paraissait inépuisable ; on avait conscience de lutter noblement ; qiiiconque ne voulait pas suivre était entraîné; l'on devait instaurer de nouvelles divinités, jeter bas les idoles étrangères; on travaillait jour et nuit. C'était l'idéal d'une grande fraternité d'artistes en vue de l'exaltation de l'art allemand profond et conscient, idéal que chacim. pouvait à juste titre voir briller comme but splendide de ses efîorts. Et, comme la gazette fut entreprise au moment propice et en de propices, circonstances, — l'on était las des pas de tortue de la vieille critique musicale, de nouvelles apparitions brillaient vraiment au ciel de l'art, la gazette était née au cœur de l'Allemagne, dans vm centre depuis longtemps célèbre, et le hasard avait rassemblé plusieurs jeunes artistes de mêmes opinions. — la feuille gagna vite du terrain et se répandit par tous les pays.
« IMais comme il arrive souvent, alors même que les hommes semblent étroitement liés et inséparables, la destinée intervient soudain et les sépare. La mort elle-même exigea im sacrifice : en Ludwig SchuJike nous perdîmes un de nos plus chers et plus ardents camarades. D'autres circonstances encore mirent en péril notre premier volmiie. Le bel édifice chancelait. Alors la rédaction tomba entre les mains d'un seul : à rencontre de ses plans, il l'avoue, car ceux-ci étaient avant tout de cultiver ses propres aptitudes artistiques. Mais les circonstances pressaient, il y allait de l'existence même de la gazette. Huit volumes sont venus depuis lors. Nous espérons qu'ils ont afiirmé une tendance. Peut-être qu'au premier plan jailli.ssent pêlemêle des vues diverses : mais l'exaltation de la pen.sée allemande par l'art allemand, soit en attirant l'attention sur les grands exemples d'autrefois, soit en favorisant des talents jemies — tel s'aflSrme encore aujourd'hui le but de nos efEorts.
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« Le fil rouge qui marque les progrès de ce dessein, on peut le suivre le long de l'histoire des Davidsbiindler, encore que cette association ne soit que de fantaisie, et que les membres en soient reconnaissables bien moins par leurs signes distinctifs extérieurs que par leurs aflSnités intimes.
« Bndiguer la médiocrité par leurs paroles comme par leurs actes, ils le feront encore à l'avenir. Si jadis ils le fixent avec quelque violence, qu'on mette dans l'autre plateau le chaleureux enthousiasme qu'à chaque occasion ils témoignèrent à ce qui était vraiment artistique et décelait de vrais talents. Nous n'écrivons pas pour enrichir les commerçants, mais bien pour honorer les artistes. Quoi qu'il en soit, la dififusion toujours croissante, en ces dernières années, de la gazette prouve uniquement que dans sa riguetu" envers la camelote étrangère, la bienveillance témoignée par elle aux jeunes artistes qui dirigent haut leurs efforts, son enthousiasme pour tout ce que les âges passés nous ont transmis de magistral, elle exprime la pensée de beaucoup et s'est constitué un public. »
Il est facile de mesurer par ces extraits la place qu'occupe dans la vie de Schumann son activité d'écrivain et aussi l'importance de ce rôle consciemment adopté. Il en résulte pour lui une grande influence, des amitiés solides, mais aussi des inimitiés persistantes, comme celle de l'Allgemeine Musikzeitung précisément, qui cesse dès 1834 d'accorder même la plus sommaire mention à ses œuvres. Mais peut-être que le meilleiir résultat en fut de le stimuler sans cesse et de le forcer à confronter de manière toujours renouvelée ses convictions et son idéal.
Il n'a donc pas tort de caractériser, ainsi qu'il le fait, comme « la plus importante de sa vie » cette année 1834 où commença de paraître sa gazette et que marquèrent d'ailleurs, on va le voir, ])lii,s d'un événement d'importauce.