‹ SchumannChapitre 6 sur 12 · LES AMOURS — LE MARIAGE · texte numérisé non relu

LES AMOURS — LE MARIAGE

DEUX influences féminines se partagent à ce moment l'âme de Schumann : celle de Henriette Voigt, son amie et confidente, et celle d'Ernestine de Fricken, fille d'un riche baron hongrois et venue à Leipzig pour travailler le piano avec Wieck.

Clara Wieck avait accueilU très afltectueusement la jeime fille et donne sur ce sujet à Schumann. en 1838, les détails suivants :

« Lorsqu'Ernestine vmt cnez nous, je lui dis : « Tu connaîtras Schumann, qui m'est le plus cher d'entre toutes nos connaissances. » Elle ne voulait rien savoir, disant qu'elle connaissait à Asch un monsieur qu'elle préférait infiniment. J'en ressentis de l'amertume; mais bientôt elle sut t'apprécier : il me' fallut même la prévenir chaque fois que tu arrivais. J'étais bien contente : mais toi, tu finissais par ne plus t'occuper que d'elle, te contentant de badiner un peu avec moi. J'en ressentis quelque peine, si jeune que je fusse... Papa m'envoya pour cette raison à Dresde et je repris de l'espoir, je pensais déjà comme il serait beau que tu deviennes mon mari. »

Mais si, comme le dira Schumann dans vme lettre qu'on va lire plus loin, et comme il est permis de le croire, il aimait déjà Clara Wieck, il ne le montrait que peu ; par le fait, il était tombé amoureux, éperdunient, de M^i^ de Fricken.

Dès le début du mois de juillet, il écrivait à sa mère :

« ,.. Dans notre cercle se trouvent encore deux ravissantes

Clara Wïeck.

/l SCHUMANN

personnalités féminines, l'une la fille du consul américain List, ÉmiUe, âgée de seize ans... l'autre Ernestiue, fille d'un riche baron bohémien, de Fricken ; sa mère est une comtesse Zettwitz : une nature merveilleusement pore et ingénue, tendre et pensive, qui aime profondément tout ce qui est art, et moi-même ; extraordinairement musicienne — bref, exactement comme je souhaite que soit ma femme — et je te le dis, ma bonne mère, à l'oreille : si l'avenir me posait la question : Qxii choisiras-tu? » — je répondrais : « Celle-ci ! » Mais que cela est lointain, et comme je recule déjà devant la perspective d'une plus étroite union, encore qu'elle me deviendrait peut-être bien facile ! »

Prévenu, le père de Fricken se hâta de venir à Leipzig pour arrêter sa fille dans ime voie que, noble et riche propriétaire foncier, il jugeait peu convenable — tout en rendant justice aux mérites de Schumann. Mais l'absence ne fit qu'accroître la passion des amoureux. Avant que de partir, Emestine avait reçu de Schumann la bague de fiançailles. Ils devaient continuer longtemps à se considérer comme engagés l'un à l'autre; et ce n'est qu'au moment où Schumann se déclare formellement à Clara Wieck qu'il rend à Krnestine sa parole.

CeUe-ci, qui avait, paraît-il, attendu fidèlement l'avenir, dut en ressentir quelque pénible surprise. Mais elle ne garda pas rancune à Schiunann dont les explications furent loyales. Elle lui écrivit même qu' « elle avait toujours pensé qu'il ne pouvait aimer que Clara » ; et ses relations avec les nouveaux fiancés offriront désormais le caractère le plus amical. Lorsqu'un peu plus tard Wieck, qui, comme on va le voir, fit tous ses efforts pour empêcher sa fille d'épouser Schumann, voudra exploiter les fiançailles de celui-ci avec M"^ de Fticken, elle ne se prête pas au jeu et déclare sans hésiter qu'il ne s'agissait que de relations artistique.s et d'amitié (i).

D'après des témoignages recueillis par Wassiliewski, M'i« de

(i) M"« de Fricken se maria en 183S et devint veuve eu 1841. Cette année-là, Schumann lui dédia son oeuvre 31, le Liederheft.

Fricken n'était ni particulièrement belle, ni exceptionnellement douée ; on s'explique donc assez mal la grande passion.

Cette passion eut indirectement des résultats heureux : le père de W^^ de Fricken, compositeur amateur, soumit à Schumann des variations de son cru, et le thème de ces variations inspira à Schumann les admirables Etudes Symphoniques (œuvre 13), qui sont une de ses productions les plus nobles et les plus fortes. Et en l'honneur d'Ernestine, il composa encore « Carnaval, scènes mignonnes sur quatre notes pour piano, op. 9 » : les quatre notes choisies, la, mi bémol, do, si, formant, selon la notation allemande, ASCH, nom de la ville natale de la jeune fille.

Une des lettres les plus curieuses que Schumann ait écrites, une des plus poignantes aussi, car elle retrace l'histoire des premières atteintes du mal implacable auquel il succombera, est celle où, le II février 1838, il exphque à Clara, alors sa fiancée, les circonstances de sa rupture avec M^i^ de Fricken : explications sincères à n'en pas douter, et dont on appréciera la savoureuse ingénuité :

« Tu n'étais qu'une enfant (en 1830), avec une mauvaise tête et une paire de beaux yeux; ta plus haute ambition n'allait qu'à des cerises... Une couple d'années s'écoulèrent... Au milieu de mes tristes pensées je ne pouvais ni'empêcher de penser à toi : c'est toi qui, involontairement et sans le savoir, m'as depuis de longues années déjà détourné de fréquenter les femmes. Je commençais même à me demander si tu ne pourrais pas un jour devenir ma femme; mais un tel avenir était encore par trop éloigné. Quoi qu'il en fût, je t'aimais dès lors de tout cœur. Et j'aimais, d'autre manière, mon inoubliable Rosahe, qui était pour moi plus qu'mie sœur, mais entre laquelle et moi il ne pouvait être question d'amour. Je me sentais pourtant rarement heureux. Ma mélancohe, qui s'était accrue du fait de la mort d'mi frère chéri, devint encore plus profonde lorsque mourut Rosalie,

76 SCIIUMANN

« Dans la niiit du 17 au 18 octobre 1833, me vint subitement la pensée la plus épouvantable qui puisse venir à im homme, — la plus épouvantable que puisse envoyer comme pimition le ciel : celle de « perdre la raison ». Elle s'empara de moi avec une violence telle, que toute consolation, toute prière se taisaient, devenaient pareilles à de méprisantes railleries. Cette angoisse me poursuivit de lieu en lieu — mon cœur cessait de battre lorsque je me figurais l'impossibilité (i) de « penser » désormais. — Clara, il ne connaît ni l'affliction, ni la maladie, ni le désespoir, quiconque n'a point été anéanti de la sorte !

« Tout éperdu, craintif, je m'en fus chez tm docteur, je lui dis tout : que je perdais souvent le sens et ne savais où me réfugier dans mon angoisse, que dans un de ces moments d'impuissance j'attenterais à ma vie.

« Ne frémis pas d'horreur, ô mon ange céleste, mais écoute : le médecin, affectueusement, me consola et finit par dire en souriant : >< La médecine n'a que faire ici : cherchez-vous ime femme. E)lle vous guérira bientôt. » Je me sentis plus léger et pensai que tout irait bien. Tu ne te préoccupais alors pas assez de moi, tu étais au moment de ta vie où l'enfant n'est pas encore jeune fille — puis vint Ernestine — jamais il n'y eut au monde jemie fille meilleure qii'elle. - — « Voici, pensai-je, voici celle qui te sauvera ! » J'avais la volonté de me cramponner de toutes mes forces à un être féminin. Je me sentais mieux — elle m'aimait, je le voyais — tu sais tout — la séparation, notre correspondance, notre tutoiement, etc.. C'était l'hiver de 1834. Lorsqu'elle fut partie je commençai à réfléchir et à me demander comment tout cela pourrait bien se terminer. Quand j'appris sa pau\Teté, moi qui travaillais tant pour gagner si peu, la crainte de m'enchaîner s'empara de moi. Je ne voyais point d'issue, point d'aide possible.

<( De plus, j'appris les malheureuses complications que travcr-

(i) I,e texte est illisible à cet endroit, mais le mot se supplée tout naturçlleuicut par conjecture.

LRS AMOURS 77

sait sa famille... Ce que je lui reprochai le plus, ce fut de me les avoir longtemps cachées. Tout cela, réimi, me refroidit, je dois l'avouer; ma carrière artistique me parut compromise, l'image de celle en qui j'avais cru voir mon salut me poursuivait dans mes rêves comme un spectre... »

ly'amitié de Schumann pour Henriette Voigt ne fut point passagère comme l'amour pour Erncstine. Cette musicienne de race, pianiste remarquable, et notamment interprète excellente des œuvres de Beethoven qu'elle préférait à toutes, était douée par surcroît d'une vive et compréhensive intelligence, comme d'un sentiment poétique dont témoignent les pages du journal intime où elle avait coutume de noter ses impressions. Elle séduisait par son esprit comme par sa persomie quiconque l'approchait. Sur l'esprit et le cœur de Schmnann, elle exerça vme attraction puissante et durable. « J'ai la ferme croyance, écrivait-il à propos d'elle, qu'il existe encore des êtres dignes d'admiration; et cette croyance, je la résmne dans le nom d'Henriette. »

Il lui avait donc voué une amitié profonde, et lui confiait ses plus intimes pensées. Il lui dédia sa sonate en 50/ mineur, composée en 1835; et lorsqu'elle mourut prématurément, en 1839, de la même maladie qui avait emporté Schim.ke, il lui consacra un pieux et vibrant article nécrologique.

Quelques extraits de sa correspondance avec elle jetteront vm jour curieux sur les épisodes sentimentaux dont il vient d'être question, connue sur son amitié poux Schmike :

« lycipzig, 25 août 1834.

« Hier et avant-hier je me suis bien enfermé en moi-même : seules les pointes des ailes ressortaient — - Une main m'eût-elle touchée, que prrt ! je me serais envolé enfin, bien haut, pour que personne ne me trouble dans mon être, ma méditation, mon amour...

« Précisément, ce qu'on veut cacher devient l'angle inévit-^.ble que chacim peut apercevoir. Que ce fût Emestine qui (bien

/rs SCIIUMANN

malgré elle) maintenait le voile entre nous, je savais que vous le saviez. Mais vous l'avez soulevé si tendrement, et je puis désormais serrer une clialeiureuse et amicale main : c'est là plus que je ne pouvais espérer, vu surtout que toutes les autres mains s'étaient retirées. . . Donc, lorsque j'eus lu votre lettre, je l'enfermai soigneusement et ne l'ai plus relue, pas même à présent, pour en conserver dans l'avenir la première impression toute pure. »

« I^pzig, septembre 1834.

« J'étais épuisé jusqu'à l'accablement par la journée d'hier lorsqu' arriva votre lettre. Elle m'a ému comme la main d'un ange. Quelle journée, quelle nuit, quelle matinée ! — chacun de mes nerfs était ime larme. Comme un enfant j'ai sangloté des mots d'Ernestine à... (illisible) — Mais en lisant les autres billets adressés à vous, j'ai senti se briser ma force. Est-ce faiblesse de vous le dire? C'est mon Emestine que j'aime ainsi follement; et c'est vous, Henriette, qui êtes mon amie chère. O créatures merveilleuses, que puis-je donc vous offrir en retour de votre excellence ! — On prétend que ceux qui s'aiment se retrouvent sur je ne sais quelle étoile qu'ils occupent et où ils régnent seuls. Tenons pour \'Taie cette belle légende. . . »

« Zwickau, 2 novembre 1834.

« J'étais tout à l'heure en train de lire ton ancienne lettre...

« Cette feuille était destinée à Emestine. Oserai-je avouer à ma chère Henriette que la différence d'écrire à vous ou à elle n'est guère importante poiu: moi ? Déjà Louis (i) avait remarqué que maintenant je vous représente, que je suis donc voi*s en ce qui concerne Zwickau. — O combien je souhaiterais alors pom: moi-même un peu de cette considération que j'ai pour mes amis — et qui se montre plus dans mes actions que dans mes

(i) Schunke.

LES AMOUnS 7U

promesses — - un peu de l'empressement que je mets à écrire à un cœur aimé qui se trouve isolé ! Oui, je voudrais posséder tout ce qui est moi. — Je pourrais bien utiliser ceci comme excuse, et dire : « On a bien assez à écrire à des Henriettes, à des Brnestines, sans s'écrire encore à soi-même » — • mais je crois qu'im simple mot d'intercession comme : « Ne soyez pas fâchée », aura le même effet...

« ...Je poétise quand je pense à vous, et ma fan 111e s'en aperçoit quand j'exprime mes pensées. Bt vous êtes devant moi, fidèlement apparue, tantôt rêvant, tantôt conseillant, rarement im petit peu boudeuse, parfois assez sombre, mais plus souvent gaie, toujours aimante et bonne. — Puis survient Ernestine avec son visage de madone, son abandon ingénu, douce et lumineuse comme un coin de ciel surgissant bleu des nuages. Puis I/3uis vous entoure de ses bras, en un geste doux de fantôme, avec son visage douloureux et le noble mépris qu'il oppose à la souffrance. — Voilà le groupe achevé — j'abaisse dessus, pour quelques instants, im voile... »

« ...Que ne voulais-je point accomplir ici en travaux et correspondance avec des gens de Leipzig ! Mais rien : tout mon labeiu: consiste en rme lettre à Ernestine — de qui j'en ai reçu ime adressée chez vous le lendemain de mon arrivée... EUe m'écrit de toute son âme. EUe a sondé son père par l'intermédiaire de sa mère, et il me la donne. — Henriette, il me la donne... Sentezvous bien ce que cela veut dire? — Et pourtant quel état d'angoisse ! On dirait que je crains d'accepter ce joyau et ne l'ose pas, le sachant en des mains funestes. Si vous me demandiez de définir ma douleur, je ne le pourrais : je crois que c'est la douleur elle-même, je ne saurais l'exprhner mieux — - Ah ! et peut-être est-ce l'amour même, la passion pour Ernestine. Je ne puis supporter tout cela plus longtemps, et j'ai déjà écrit qu'elle pense au moyen de nous retrouver au premier jour...

« Donnez-moi de Louis les nouvelles que vous aurez. Comment supporter la pensée de renoncer à lui ! vS'il meurt, au nom du ciel, ne me l'écrivez pas ! »

L'histoire de la période initiale des amours de Schumann et de Clara Wieck est particulièrement attrayante et curieuse. On a vu déjà quel affectueux intérêt il avait de tout temps témoigné à la fille de son maître Wieck, Clara : im intérêt qui n'allait pas moins à la gracieuse et séduisante personnalité de la jeune fille qu'à son très remarquable talent de musicienne. Il avait suivi les débuts de sa carrière avec xme vive sjanpathie, et ne lui marchandait point les éloges qu'elle méritait — témoin ces extraits de ses notes de 183 3, plus tard publiées dans le recueil des écrits :

(( Connaissant des personnes qui, alors qu'elles viennent à peine d'entendre Clara, se réjouissent en pensant à la prochaine fois, je me demande ce qui alimente si longtemps l'intérêt qu'elle provoque. E^st-ce l'enfant prod'ge aux extensions de dixièmes, qui fait hocher la tête alors même qu'ori l'admire? — sont-celes difficultés les plus difficiles qu'elle rejette en se jouant au milieu du public, comme des guirlandes de fleurs? — ■ est-ce peut-être quelque orgueil des habitants de sa ville natale ? — ou bien le fait qu'elle nous présente dans le plus court laps de temps les œu\Tes les plus intéressantes de la plus récente époque ? Peut-être la masse voit-elle que l'art ne doit pas dépendre du caprice de quelques infatués qui nous ramènent en arrière à im siècle sur le cadavre duquel ont déjà passé les rapides roues du temps? — Je ne sais. Mais je pense simplement que c'est l'Esprit victorieux, pour lequel les gens ressentent encore quelque respect ; en peu de mots : c'est lui dont ils parlent tant, sans positivement le désirer — mais précisément celui qu'ils ne possèdent point. »

« Elle a de bonne heure dépouillé le voile d'Isis. Enfant, elle se dresse, calme — l'homme mûr sera peut être aveuglé de tant d'éclat. »

Hl

« Il faut juger Clara non plus d'après son âge, niais bien d'après ce qu'elle accomplit. »

« La perle ne flotte point à la surface, il faut la chercher dans les profondeurs, fût-ce au prix de dangers.

Clara est une plongeuse. »

Clara Wieck avait alors quatorze ans. BUe s'était déjà produite avec succès non seulement à Zwickau et à Leipzig (où deux ans après ses débuts, elle venait tout justement de jouer les Variations de Chopin si chaudement vantées par Schumann), mais dans diverses autres villes d'Allemagne et aussi à Paris. Dès 1832 Schumann lui adressait des

lettres empreintes de véritable tendresse en même temps que de jovialité déjà mêlée de galanterie :

Henriette Voigt.

« Chère, honorée Clara !

« Mais comment donc ai-je pu ne pas mépriser un léger sourire, hier, en lisant dans la Didaskalia : » Variations de Herz, jouées par Mlle Qara W. » Oh ! excusez, très respectable demoiselle — il y a pourtant un titre plus beau que tout autre — c'est l'absence de titre — que voudrait dire : Monsieur Paganini ou

Monsieur Gœthe? Je sais que vous êtes une tête sagace et comprenez votre vieux et lunatique faiseur de charades. — Et voilà, Clara !

« Je pense souvent à vous, non comme un frère à sa sœur, ni comme l'ami à l'amie, mais bien comme un pèlerin à la lointaine image sur l'autel. Je fus durant votre absence jusqu'en Arabie, de façon à pouvoir raconter tous les contes capables de vous plaire — six nouvelles histoires de sosies, cent et ime charades, huit plaisantes devinettes, puis les histoires de brigand efiEroyablement belles et celle du fantôme blanc — brr... que je frissonne ! »

« 13 juillet 1833.

« ...Comme il n'y a point de chaîne électrique qui entraîne nos personnes ou bien nos esprits l'un vers l'autre, j'ai conçu un projet sympathique — savoir : je jouerai demain, à onze heures précises, l'adagio des Variations, de Chopin et ce faisant penserai bien fort à vous, oui, exclusivement à vous. Reste à vous prier de faire la même chose, de manière qu'en esprit nous nous rencontrions et voyions. Le point où se rencontreront nos doubles se placera probablement au-dessus de la petite porte Saint-Thomas. S'il faisait pleine lune, je proposerais cet astre comme miroir de mes lettres. J'attends anxieusement une réponse. Si vous ne le faites et si demain à la douzième heure une corde se casse, ce sera moi ! »

Hn 1834, sur la page même où il confie à sa mère son amour naissant pour M^e de Fricken, il mentionne que « Clara est à Dresde, où son génie se développe de plus en plus » et qu'elle lui écrit des lettres « merveilleuses d'intelhgence ». Et c'est surtout à partir de ce moment-là, tout juste à la veille de se répandre en mélancoliques effusions au sujet d'Ernestine, que sa correspondance avec Clara devient plus fréquente et en même temps plus expansive :

« Ma chère et honorée Clara,

« Il est des ennemis de la beauté qui affirment que les cygnes, en fait, ne sont que des oies plus grosses — on serait tout aussi bien en droit de dire que l'éloignement n'est qu'une proximité étendue. Il est cela, d'aillexirs : car je vous parle chaque jour (plus bas encore que je ne le fais d'ordinaire) et sais parfaitement que vous m'entendez. Au début j'avais pour notre correspondance phisieurs plans : je voulais, par exemple, en entamer une pubhque avec vous dans le journal musical — remplir de pensées écrites mon aérostat (vous savez que j'en ai un) et le laisser partir, sous adresse exacte, par un vent favorable. — Je voulais capturer des papillons pour qu'ils portent vers vous mes lettres . Je voulais envoyer d'abord mes lettres à Paris, pour que vous les oiivriez, bien intriguée, et, après, que vous vous figuriez, plus que surprise, que je suis à Paris... «

C'était, au surplus, vme ravissante enfant, et on ne pouvait s'empêcher de l'aimer. Henri Dorn en a laissé la silhouette suivante :

« Ma Gara (car non seulement son père, mais tous ceux qui la connaissaient ne l'appelaient jamais d'un autre nom) était, en 1831, ime merveille d'adolescente; tournure gracieuse, teint de fleur, menottes douces et blanches, cheveux noirs, luxuriants, yeux maUns et enflammés; tout en elle était appétissant. »

De telles lignes suffisaient à justifier l'enthousiasme de Schumann, tel qu'il éclate à tout propos dans ses lettres, même lorsque d'autres objets occupent temporairement son âme inflammable.

« Clara, qui toujours me tient profondément au cœur, est toujours la même sauvage, exaltée... elle trotte, saute, joue comme une enfant, puis tout à coup dit les choses les plus significatives et les plus sérieuses. Cela fait plaisir de voir comme s'épanouissent — de plus en plus vite maintenant, mais encore pétale à pétale — son esprit et son cœur. . . ly' autre jour nous

revenions ensemble de Connewitz (car nous faisons quotidiennement des marches de deux à trois hexxres) , et je l'entendais se répéter à elle-même : « Oh ! que je suis heureuse, que je suis donc heureuse ! » Qui ne se réjouirait d'entendre cela (i) ? »

Lorsqu'il lui avait dédié son Impromptu, c'était en exprimant l'espoir que « l'union des deux noms sur la page-titre en présageait ime de leurs vues et de leurs idées dans l'avenir ». Bref, il ne laissait passer aucune occasion de lui témoigner de la manière la plus empressée son affection. Elle lui rendait toute cette sympathie avec usure, répondait à ses lettres avec la même tendresse enjouée, et l'amour de femme qu'elle lui témoignera n'est que l'épanouissement de ses premiers rêves de jeunesse : c'est im amour imique, qui ne faiblira pas depuis le temps où il naît jusqu'à la mort de celui qui l'inspira.

Elle avait vu avec ime grande tristesse son amie Bmestine lui ravir le cœur de celui qu'elle commençait à aimer, mais témoigna de la plus grande patience tout le temps que Schuraann, comme autrefois entre Liddy et Nanni, balança entre elle et Emestine. Il ne s'écoula, en effet, pas grand temps entre le moment où il se fiance avec cette jemie fiJle et celui où il commence à affirmer sans ambages sa passion pour Gara.

Ceci arriva diurant l'été de 1835 — ime période au cours de laquelle la jeime artiste avait été particulièrement fêtée : elle avait joué pour Mendelssohn, nommé directeur des concerts du Gewandhaus, la sonate en fa dièse mineur de Schumann. A l'occasion de son seizième anniversaire, elle avait reçu des Davidsbûndler iine montre en or, remise au cours d'un banquet. Schmnann lui écrivait qu'il voyait sans cesse « ime tête d'ange, ressemblant comme deux gouttes d'eau à la tête bien connue de Qara », qu' « elle lui apparaissait de jour en jom:, voire d'heure en heure, plus attirante au physique coimne au moral ». Il ne tarde pas à se déclarer, et note dans son journal intime, à

(i) I,ettre à sa mère, 1833.

la date de novembre, le délice du « premier baiser sur l'escalier de la maison de Wieck ».

Le journal [porte encore, à la date du 6 décembre, cette mention : K Union. Rompu avec Ernestine. »

Cet amour, pour réciproque et puissant qu'il fût, allait être pour les jeunes gens ime cause de longues peines et de difficultés sans nombre. Schrmiann comptait absolument, et non sans apparence de raison, sur l'approbation du père Wieck. En 1838, dans ime de ces lettres pleines de souvenirs, de tendresse et d'espérances qu'il échange avec Clara durant toute la longue période des fiançailles, il déclare :

« Je croyais, comme toi et comme bien d'autres sans doute, que ton père m'avait depuis longtemps choisi pour être ton époux : il me marquait en effet de la préférence; et en 1835, à une époque où il aurait pu empêcher bien des choses et où notre amour sans cesse croissant ne pouvait guère lui échapper, il nous laissa si longtemps le champ libre, que j'en fus encore plus persuadé. »

Mais Wieck avait pour l'avenir de sa fille de tout autres projets. S'il n'avait point pris garde à l'intimité des deux jeimes gens, c'était parce qu'il savait Schmnann engagé à M^'e de Fricken ; mais il accueillit les premières ouvertures relatives au mariage par le plus catégorique des refus. L'avenir du jeime compositeur ne lui inspirait aucune confiance. Pour plus de sûreté, il fit immédiatement partir sa fille pour Dresde et de là l'emmena faire toute une tournée de concerts, coupant court de la sorte à toute intimité, et s'efiforçant de créer une diversion aux pensées de l'amoureuse.

Malgré toute sa vigilance, il ne parx-int pourtant pas à empêcher les commimications entre elle et Schmnann.

La première des lettres d'amour de Schumann à Clara Wieck qui ait été publiée porte la date du 13 février 1836. Une semaine auparavant, Schumann venait de perdre sa mère, perte bien lourde pour le fils affectueux et dévoué qu'il n'avait

!*^6 SCIÎUMAXN

pas un instant cessé d'être, même à l'époque où ]\I'"'5 Schumann croyait de son devoir de le contrecarrer dans ses vœux les plus chers. Le cœur gros de douleur, encore sous l'influence des détails navrants de la cérémonie funèbre, de la lecture du testament, il écrit à Clara, du bureau des messageries de Zwickau :

« ... Ta radieuse image plane sur ces ténèbres et m'aide à supporter mes peines... Peut-être ton père ne retirera-t-il pas sa main lorsque je lui demanderai sa bénédiction... J'ai confiance en notre bon génie. La destinée nous a créés l'mi pour l'autre. Je le savais depuis longtemps, mais mon espoir n'était point assez hardi pour que je le dise plus tôt et sois compris de toi... Je vais m'enfoncer dans mon oreiller pour ne plus penser qu'à toi... Écris-moi souvent, écris tous les jours! »

Une fois encore, il allait être déçu dans son espoir : bien loin de s'adoucir, le père Wieck donna bientôt une nouvelle preuve de son irréductible opposition. Schumann avait profité de quelques jours où Clara était restée seule à Dresde pour aller lui faire une courte visite secrète, grâce à la complicité d'une amie. Wieck, l'ayant appris, entra dans une colère épouvantable, menaçant même dans sa fureur de tuer le jeune homme s'il s'avisait de recommencer.

Il était, malgré sa vive tendresse pour sa fille, assez dur et brutal de caractère. Persuadé qu'une telle union ne pouvait que faire le malheur de sa fille, il emploiera pendant plusieurs aimées tous les moyens de résistance, faisant alterner la diplomatie et les scènes de fureur.

Schumann envi^agei la situation avec énergie. Décidé à conquérir Clara coûte que coûte, il se rendait pourtant bien compte de la nécessité d'assurer au foyer qu'il voulait créer ime certaine aisance. Les cinq cents thalers de rente (mille huit cent soixante-quinze francs) qui provenaient de l'héritage maternel lui garantissaient, sinon la possibilité de subvenir aux besoins d'une famille, au moins le pain quotidien. Clara lui avait juré fidélité et patience. Il s'appliqua donc à la composition et au

LKS AMOURS S?

joiimalisnie avec lui regain d' irdeur, espérant parvenir à accroître rapidement son ''evenu.

De ce temps datent plusieurs de ses œuvres de piano les plus magnifiques. L^s épreuves morales ont eu sur sa sensibilité d'artiste une répercussion profonde et lui ont ouvert des horizons nouveaux : son style acquiert une ampleur et vme force correspondantes. Comme il écrira en 1839 à Henri Dom :

« Sans doute ma musique contient plus d'un écho des combats que m'a coûtés Gara, et vous le comprendrez. Le Concerto, la Sonate, les Danses des Davidsbûndler, les Kreisleriana et les Novelettes, c'est presque elle seule qui en a motivé la composition. »

La géniale Fantaisie en ut majeur (œuvre 17) (i), qui porte en épigraphe ces vers de Schlegel :

Parmi tous les sons résonne, Sur la surface bigarrée de la terre, Un son qui flotte doucement Vers celui qui écoute en secret.

contient, écrit-il à sa fiancée, « en son premier mouvement une profonde lamentation au sujet d'elle, qui est ce qu'il a écrit de plus passionné (2) ». « On ne peut comp endre cette œuvre, ajoutera-t-il, que si l'on se reporte au douloureux été de 1836 oii il fut forcé de renoncer à elle (3). » Il est près d'afiSrmer que « le son qui résonne et flotte » de l'épigraphe n'est autre que le doux nom de Clara (4).

« La Sonate en fa dièse mineur, dit-il à celle qu'il considère comme sa fiancée, n'est qu'un cri de mon cœur vers toi. Ton thème y apparaît sous toutes les formes possibles (5). »

(i) Schumann l'avait d'abord baptisée Grande Sonate; puis, voulant en destiner le produit à la souscription ouverte pour le monument à Beethoven, il pensa la nommer VObole, ou Ruines, Trophées et Palmes.

(2) I^ettre du 17 mars 1838.

(3) I<ettre du 19 mai 1839. Wieck, en 1836, avait exigé que sa fille et Schumann se rendissent l'un à l'autre les lettres d'amour échangées.

(4) I^ettre du 9 juin 1839.

(5) I^ettre du 17 mars 1838.

SCIIUMAXN

Ajoutons que l'intention n'échappa point à Clara. En août 1837, à un de ses concerts auquel assistait Schuniann, elle exécuta cette sonate : (( N'as-tu pas compris, lui écrivait-elle à ce sujet, que .si j'ai joué cette pièce, c'était parce que je n'avais nul autre moyen de te dévoiler mou cœur? Je n'osais le faire en secret, je le fis publiquement... j'étais horriblement malheureuse... »

Cependant même durant la période où il est séparé de sa fiancée, et où il n'a guère de motifs précis d'espérer, il place dans sa musique des évocations de bon augure : dans les Pièces fantastiques (œuvre 12), qui paraissent en 1837, et dont chacime est l'évocation passionnée d'ime scène de rêve ou bien d'ime rêverie, le finale veut montrer « comment tout se résout en un mariage heureux et contient dans sa dernière partie mi rappel de la douleur au sujet de Clara, mêlant coimne mi glas aux cloches nuptiales >\

l/cs danses des Davidshûndler (œuvre 6), composées la même année, contiennent « beaucoup de pensées nuptiales ». « Biles sont nées dans le plus bel enthousiasme qu'il me souvienne d'avoir ressenti. L'histoire est celle d'ime veille de noces, et tu peux t'en imaginer le conmiencement et la fin. Si jamais je fus heureux, c'est bien pendant que je les composais », écrit-il à Clara. L'œuvre, lors de sa première publication, portait l'épigraphe, supprimée depuis :

En tous les temps se mêlent La joie et la douleur; Soyez donc recueiUis dans la joie Et préparez votre courage pour le temps de peine.

Le titre collectif de ces danses, qui les rattache à la fameuse « société secrète n'existant que dans le cerveau de son fondateur », en décèle d'ailleurs bien le véritable caractère, de même que les signatures Florestan et Eusebius apposées, séparément ou ensemble, à la fin de chacime des pièces, comme pour spécifier l'état d'esprit de Schumann au moment où il les composait.

LES A>r0URS

8ît

Dans le Concerto sans orchestre (œuvre 14) se trouvent d'expressives et douloureuses variations sur im andantino de Clara Wieck. vSi bien ({ue sans tomber dans l'erreur de certains commentateurs qui veulent à toute force retrouver dans les œuvres le reflet trop précis des événements de la vie, on peut donc en l'espèce reconnaître l'influence que les vicissitudes amoureuses de Schumann exercèrent sur le caractère de sa musique. Mais, ce faisant, il faut se garder d'oublier que, comme il l'écrivait à Henriette Voigt en lui révélant la corrélation des Papillons aux Années de jeunesse de Jean- Paul, « il conunençait par écrire la musique,

puis pensait à lui trouver mi sujet, le contraire lui paraissant un sot procédé (i) ».

De la même époque datent l'ébauche bientôt abandonnée d'une nouvelle sonate de piano (en fa mineur) et plusieurs

Clara Wieck.

(Uthographie de A. Knei-el.)

(i) Il développe cette pensée dans son grand article sur la Symphonie fantastique de Berlioz.

!>0 SCIIUMANN

petites pièces, dont certaines seront publiées dans ]es Feuilles d'album (œuvre 124).

Pourtant, Schumann ne trouvait pas facilement des débouchés pour toute cette production. Le 8 mars 1836, il se plaignait à Moschelès que « sa sonate (la première) fût encore à la gra\T.ire; les éditeurs ne voulaient rien savoir ». Bt en septembre de la même année, il constate que « si les éditeurs ne craignaient point en lui le journaliste, le monde n'apprendrait jamais à le connaître — ce qui peut-être serait pour le mieux (i) r.

Aussi bien n'avait-il jamais consenti à mettre son journal au service de ses intérêts de compositeur; à Keferstein qui lui proposait d'écrire sur ses œu%Tes im article, il fait cette remarque :

Il La Cécilia est la seule feuille où l'on puisse dire quelque chose de moi. Ma gazette est là pour les autres. »

Eîn ce qui concerne les éditeurs, il n'employait pas toujours toute la diplomatie nécessaire à les séduire : par exemple, offrant ses Intermezzi à Hofmeister, de Leipzig, il lui écrit tout ingénument que « par ces pièces, il espère obtenir l'approbation du critique et de l'artiste plutôt que celle du public «. La reconunandation, pour un homme qui, somme toute, faisait métier d'éditer de la musique t. fin de la vendre, était douteuse : il fallait, pour la formuler, tout le confiant enthousiasme de Schixmann. *( Vous me faites hésiter, lui répond bien naturellement Hofmeister; je suis marchand; l'approbation du public est tout pour moi, celle de la critique n'est rien. » — « Voilà où j'en suis arrivé, s'écrie Schumann en rapportant ces propos, avec mon cosmopoUtisme (sic) . » Kt en effet, il dut plus d'ime fois éditer à ses propres frais ses œuvres.

Durant cette période de sa vie à Leipzig, Schumann fréquente bon nombre de musiciens éminents, parmi lesquels le violoniste Lipinski avec lequel il passe « de belles heures » et auquel il dédie son Carnaval ; Mendêlssohn, dont l'arrivée à Leipzig, où

(i) Lettre à H. Dorn, 14 septembre 1836.

il venait occuper le poste de directeur des concerts du Gewandliaiis, va exercer une influence si profonde sur le mouvement musical de ce centre; Moschelès et Chopin, dont Mendelssohn lui fait faire la connaissance. De la bande d'artistes qui presque quotidiennenient se révmissent à la table de l'Hôtel de Bavière fait également partie le jeim.e compositeur anglais Sterndale Bennett, à qui Schumann témoigne une grande estime et dédie ses Etudes sympJioniqiies (dans le finale desquelles se trouve le rappel d'im thème populaire anglais). Mais c'est surtout pour Mendelssohn qu'il ressent ime admiration sans limites :

« Lui, écrit-il à sa belle-sœur Thérèse Schumann, je le contemple comme je contemplerais une haute cime. C'est un vrai dieu. Tu devrais le connaître... Il ne se passe point de journée qu'il ne donne le jour à ime couple au moins de pensées dignes d'être immédiatement gravées en or. »

Il considère Mendelssohn comme le meilleur musicien de son temps, consacre à ses oeuvres des articles enthousiastes, et, en 1842, lui dédie ses trois Quatuors à cordes.

Il ne tolérait pas la moindre restriction, la moindre critique sur la musique de ce maître. Franz lyiszt devait plus tard l'apprendre à ses dépens, un jour que se trouvant chez Schvunann, il plaisantait im. peu l'art de Mendelssohn et y opposait avec éloges celui de Meyerbeer. Schumann écouta quelque temps en silence, puis il se leva debout, saisit le parleur aux épaules et lui dit d'im ton vibrant : « Eh ! qui êtes- vous. Monsieur, jxjur oser parler de la sorte d'im niaître tel que Mendelssohn ? » Puis il quitta la pièce.

Mendelssohn avait pour son admirateur une sympathie beaucoup plus calme. Sans doute ne comprit-il jamais bien l'essentiel de la musique de Schumann. Son tempérament méthodique, son goût de la régularité symétrique et de la correction méticuleuse le rendaient incapable de pénétrer les secrets de tant de fantaisie ailée, de se trouver à son aise au milieu de ces hardiesses de matière et d'esprit, jointes à vme indifEérence totale pour la forme traditionnelle. Mais ce qui lui déplaisait

avant tout, c'était que Schumann fît œuvre de critique. Il ilétestait en effet les conunentateurs et juges d'art; et il paraît n'avoir jamais su remarquer combien Schumann, dans tous ses écrits, se distingue d'eux et même les combat (i), poussé qu'il est à se jeter dans la lutte par son esprit même d'artiste créateur. Aussi Mendelssohn, dans les premiers temps de ses relations avec Schumann, affecte-t-il de ne jamais tenir compte de celui-ci en tant que compositeur et ne parle-t-il jamais de sa musique. Bientôt pourtant, Schumann, sous l'impulsion de son enthousiasme, se modifie sensiblement; il en vient de plus en plus aux formes conservatrices chères à ^Mendelssohn, qui désormais ne lui marchandera plus son approbation.

Cependant Schumann n'avait pas un instant cessé de penser à sa bien-année ni de commimiquer avec elle et de la rencontrer à chaque occasion possible. Durant l'année 1836, après la scène entre elle et son père dont il a été question, il n'avait pu, lorsqu'elle fût revenue de son voyage, que l'apercevoir par instants, la rencontrer au passage; H en était réduit à venir rôder sous ses fenêtres afin de l'entendre jouer du piano. C'est en vain que Wieck, par l'intermédiaire d'un « faux ami «, Cari Banck (qui avait été introduit chez les Wieck comme professeur de chant pour Clara par Schumann lui-même), lui fait parvenir la nouvelle que « Clara faisait preuve d'une surprenante légèreté d'esprit, et ne pensait plus à rien » : il ne crut qu'un instant à peine à la véracité de ces propos.

Un nuage naquit par contre dans l'âme de Clara lorsqu'on essaya, par des insinuations relatives aux rapports de Schumann avec 3^pie de Fricken, de lui montrer celui-ci comme peu constant et peu loyal. IVPie de Fricken, avisée, intervint avec tact auprès de Schiunann — qui avait pris ombrage de l'attitude nouvelle de Clara — d'abord, puis auprès de la jeune fiJle : si bien qu'à l'été de 1837, les amoureux, surveillés moins

(i) Il aurait pu en être convaincu rien qu'en lisant des axiomes du genre de celui-ci : « La plus noble ambition du critique loyal est de se rendre superflu; la meilleure manière de parler de la musique, c'est de se taire. »

étroitement, purent sinon se rencontrer, du moins se réconcilier et ne plus penser qu'aux projets d'avenir.

Elle, après de triomphales pérégrinations à Berlin, Dresde, Breslau et Hambourg, venait de séjourner quelque temps à Vienne, où elle avait remporté de non moins brillants succès. I^ui se sentait de plus en plus sûr de soi-même; il avait passablement progressé déjà au point de vue matériel, et pouvait, dans une lettre à sa belle-sœur, se déclarer « calme, laborieux et heureux ». Aussi jugea-t-il le moment opportim pour tenter une démarche nouvelle auprès de Wieck.

« Etes-vous encore fidèle et forte? écrit -H le 13 août à Clara. Ma foi en vous est inébranlable ; mais le plus grand des courages s'ébranle quand manquent les nouvelles de l'être le plus chéri. Dites-moi, voulez- vous, le jour même de votre anniversaire, soit le 13 septembre, remettre à votre père ime lettre de moi? Il est maintenant bien disposé en ma faveur, et ne me repoussera pas si vous intercédez par-dessus le marché pour moi. »

Clara ne demandait certes pas mietix, car la séparation et les malentendus ne lui avaient pas moins pesé qu'à Robert. Et. au jour fixé, la lettre fut remise à Wieck. Voici ce qu'il y était dit :

« Bien simple est ce que j'ai à vous dire — et pourtant les mots justes me manqueront parfois. Une main tremblante ne saurait bien manier la plmne. Si donc je commets des fautes d'expression et de forme, pardonnez-le-moi.

« C'est aujomrd'hui le jour de naissance de Clara — le jour où vit pour la première fois la lumière du monde cet être qui est ce que le monde contient de plus cher pour vous et pour moi...

« Je n'ai jamais pensé à l'avenir avec autant de confiance qu'aujourd'hui. A l'abri du besoin dans la mesure des prévisions humaines, la tête pleine de beaux projets, le cœur jeune et enthousiaste de tout ce qui est noble, avec des mains pour travailler, la conscience d'im magnifique cercle d'activité, et de plus l'espoir de donner tout ce que l'on peut attendre de mes

94 SCIIUMAXN

forces, estimé, aimé de beaucoup — j'aurais cru que cela suffisait. Mais, hélas ! la douloureuse réponse que je dois me faire ! Tout cela, qu'est-ce au prix de la douleur d'être séparé précisément de celle vers qui tendent toutes ces aspirations, et qui m'aime, elle aussi, du fond du cœur ! Vous ne connaissez que trop, heureux père, cet être miique. Demandez à ses yeux si je n'ai pas dit vrai.

« Depuis dix-huit mois vous m'avez mis à l'épreuve... J'ai dû bien vous irriter, mais vous me l'avez fait expier. Ne m'éprouvez plus aussi longtemps. Peut-être, si vous n'exigez pas l'impossible, mes forces répondront-elles à vos désirs; peutêtre regagnerai-je votre confiance. Vous savez que je persévère lorsqu'il s'agit de choses élevées. Si vous me trouvez, à l'épreuve, fidèle et courageux, vous bénirez cette union d'âmes à laquelle il ne manque, pour qu'elle soit le plus haut des bonheurs, que la consécration paternelle. Ce n'est point im enthousiasme passager, ni une passion, ni rien de superficiel qui m'attache à Clara. — C'est mon avenir que je remets avec confiance entre vos mains. Vous devez à ma situation, à mes talents et à mon caractère une prompte et complète réponse. Mais le mieux serait de causer tous deux ! Jusqu'à temps que j'apprenne votre décision s'écouleront des instants solennels — - solennels comme l'intervalle entre la foudre et le tonnerre, durant leqixel on ignore si l'orage passera dévastateur ou bienfaisant... »

L'entrevue demandée en ces termes ardents fut accordée; mais Schumann n'en remporta point la satisfaction qu'il espérait. « La réponse de Wieck, écrit-il à son ami Becker, fut si embrouillée, si hésitante entre le oui et le non, que je ne sais quoi entreprendre. Je me sens tout accablé. »

Le brave père, assez surpris sans doute de constater la persistance d'im attachement qu'il avait bien cru rompre, s'était vu forcé de reconnaître qu'il ne se trouvait point en face d'un éphémère entraînement ; il s'était montré moins catégorique que par le passé, se bornant à déclarer que la position de Schu-

on

malin lui semblait trop médiocre, et qu'il ne voulait donner suite à aucun projet d'alliance tant qu'elle ne serait pas améliorée.

a L'entrevue avec votre père fut efiEroyable, écrit Schumann à Clara, le i8. Quelle froideur, quelle mauvaise volonté, quel trouble, quelles contradictions ! Il a trouvé un nouveau procédé d'anéantissement; il vous enfonce dans le cœur et la lame et la poignée. »

Pourtant ime fois passé le premier moment d'exaltation, il dut bien reconnaître que la décision de Wieck était sage en principe; et il l'avoue en ces termes à sa belle-sœur Rosalie

« 15 décembre 1S37.

« . . .Le vieux ne veut point se séparer de Clara ; il y tient trop. Puis, il n'a pas tort d'estimer que pour vivre convenablement, nous devrions gagner davantage. Avec la grâce du ciel, tout arrivera, doit arriver à ime belle fin. Clara ne renoncera pas à moi; elle est inébranlable et de caractère énergique. Tu sais qu'elle t'aime du fond du cœur. Quelle belle union ce sera, surtout si dans quelques années tu pouvais venir vivre avec nous, participer à notre bonheur ! — Tu revivrais alors toute ta jeunesse... »

Cet entrain, cette confiance étaient motivés par \xa grand projet que Schumann avait formé depius longtemps déjà et à la réalisation duquel il pensait derechef : celui de transporter son journal dans une ville qui semblait devoir ofîrir à toute entreprise musicale un champ d'action vaste et propice, à Vienne, le centre qui fut celui de l'activité de Gluck et de Haydn, de Mozart, de Beethoven et de Schubert. Il avait dans cette ville, en la personne du professeur Joseph Fischhof, collaborateur de son journal, un correspondant et un ami. Il lui adresse, au printemps de 1838. plusieurs lettres, se renseigna, et annonce sa prochaine venue, prudemment d'abord et sans livrer son secret. Enfin, le 5 août, il lui envoie ces hgnes :

96 SCHU.MAXN

« Cher ami,

« Je viens de recevoir votre amicale lettre au moment où je me préparais à vous écrire en une occasion pour moi très importante, où m'est nécessaire le conseil de l'ami que j'ai appris à connaître en vous. Ne vous effrayez pas si dans huit semaines quelqu'un, mon double, moi-même, frappe à votre porte - — bien plus, s'il vous dit qu'il passera sans doute les prochaines années tout à fait à Vienne. Je vous révèle tout cela en stricte confidence et vous prie de n'en rien dire à personne de Leipzig. Les raisons qui m'amènent à Vienne sont de nature agréable : des circonstances m'offrent im motif de m'installer dans vme ville plus grande que Leipzig. A bientôt verbalement d'autres détails que je n'ose confier au papier. Il est décidé que je dois être à Vienne au plus tard vers le milieu d'octobre... à partir de janvier, le journal doit être imprimé à Vienne. Kt, à cet effet, j'ai besoin de votre aide bienveillante. Il faut l'autorisation que doit donner, je pense, la censure, dirigée par le comte Sedlnytsky. . .

« ...Ignorant totalement les lois de là-bas, et la forme qu'il faut donner à une telle requête, je vous supplie de donner votre . assistance au pauvre artiste qui n'a jamais eu affaire à la pohce ni à la censure. Je n' oublierai jamais ce que vous ferez pour moi en cette conjoncture.

« Dois- je vous dire encore que de belles choses j'attends de l'avenir? comme le journal doit devenir plus superbe, plus influent, former un trait d'union entre le Sud et le Nord? Il me faudrait pour cela remplir de nouvelles pages. Vous êtes le seul que j'aie à Vienne. . . resterez- vous mon ami ? N'espérez- vous pas un avenir splendide?...

« ...Je termine, plus ému que jamais et d'im cœux reconnaissant. Prenez mes intérêts en main; le bonheur de ma vie en dépend, je ne suis plus seul... »

Les espérances et les projets de Schumann sont détaillés plus au long dans une lettre à ses frères im peu antérieure.

uns AMOURS

« I,eipzig, ig mars 1838.

« Mes très chers frères Edouard et Charles,

(i II y a longtemps que je n'ai pu vous écrire d'un cœur aussi heuxetix que cette fois-ci. Vous savez ce que je veux vous dire.

Clara Schiimann.

(D'après le portrait de C. Naumanu.)

Le vieux papa va s'amollir peu à peu, à ce que je sais pertinemment; et avec le temps, une des plus admirables jeunes filles que la terre ait jamais portées sera mienne. Par exemple, il est dommage que je doive sans doute me séparer de vous pour longtemps. Une si grande artiste doit vivre dans ime grande ville; et de mon côté je voudrais transporter ailleurs le centre de mon

9f^ SCIIUMANN

activité. Bn un mot, nous irons probablement à Vienne. Mon avenir est plein des plus belles perspectives. — Je prendrai mon journal avec moi. — Clara est fort estimée là-bas — peut y gagner, en jouant, gros comme cela... J'y ai moi aussi un nom. — Clara m'écrit qu'il ne me sera pas difficile d'obtenir une place de professeur au Conservatoire de Vienne (l'Impératrice a ime sympathie personnelle pour Clara). Bref, tout est en faveur de ce parti, comme vous devez bien vous l'avouer après en avoir délibéré.

« Si tout va bien. . . si je trouve un éditeur à Vienne — ce qui n'est pas douteux — si je reçois du gouvernement le privilège de publier mon journal, ce qu'on ne saurait me refuser, alors le vieux consentira. Il se pourrait donc qu'à Noël 1839 j'aille à Vienne, m'y installer, et qu'à Pâques j'aille chercher pour l'y amener celle qui sera mienne. Priez pour moi afin que le ciel accorde à ce projet sa bénédiction. De moi-même je ne saurais vous dire qu'une chose : c'est que, de ravissement, je ne puis même pas approfondir la splendeur de cela tout entière... »

Durant les derniers mois de son séjour à Leipzig, il composa trois recueils pour piano : les Novelettes, les Kreisleriana, et les Scènes enfantines, dans chacune desquelles se révèle, sous des aspects aussi divers que frappants, l'originalité de sa pensée créatrice. Les Scènes enfantines surtout, œuvre de tendresse impulsive et simple, ne ressemblent à rien de ce qu'avait offert jusque-là la httérature du piano et même la littérature musicale entière. Quant aux Kreisleriana, un des chefs-d'œuvre les plus incontestables du maître, ce sont, comme le veut le titre, des évocations inspirées par une des plus célèbres d'entre les Fantaisies à la manière de Callot de HofEmann. La verv2 et l'imagination baroque de l'écrivain, disciple convaincu au surplus de son cher Jean-Paul, ne pouvaient manquer de séduire Schumann. Et, en particulier, sa création du vieux maître de chapelle Kreisler, héros excentrique tant dans le pathétique que dans l'humour, s'imposait presque au choix du musicien.

Au début d'octobre, Schumann partit enfin pour Vienne où l'attendait ime entière déconvenue.

Il put, dès son arrivée, constater le profond abaissement du niveau musical de cette ville. Rossini et ses imitateurs régnaient sans partage au théâtre ; la musique symphonique était délaissée pour les valses de Strauss et de I^anner ; et en matière d'exécution, toute la faveur des dUettanti allait avix virtuoses superficiels et brillants dont Thalberg offrait le type achevé. Dans de pareilles conditions, il semblait qu'une saine et vigoureuse propagande ayant pour objet de ramener le culte de l'art vrai s'imposât — aussi bien n'existait-U alors à Vienne en matière de journal musical, que le médiocre Anzeiger, organe de la maison d'édition Haslinger, et par conséquent sans indépendance. Mais d'insurmontables difficultés stirgirent. La censure déclara que son projet était parfaitement réalisable, à condition qu'un éditeur autrichien acceptât de se placer à la tête du joiurnal. Et pour des raisons faciles à comprendre, Schumann n'en trouva aucun qui voulût se prêter à ime telle combinaison. Il ne voyait autour de soi que partis, coteries, intrigues.

« Pour s'implanter à Vienne, il faudrait beaucoup de la nature du serpent », écrit-il à sa famille dès le lo octobre, dans une lettre qui trahit déjà im certain découragement et où il prévoit la possibilité de bientôt quitter Vienne pour Paris ou pour lyoudres — car il ne déiire pas du tout revenir à Leipzig. « Il se sent déplacé parmi cette catégorie de gens », dit-il bientôt après dans une lettre. Il ne peut pas découvrir à Vienne un artiste selon son cœur, « qui ne se borne pas à jouer passablement d'un instrument ou deux, mais qui soit un homme complet, qui comprenne Shakespeare et Jean-Paul »,

Au mois de mars 1839, convaincu qu'il n'avait aucune chance de réaliser son rêve, il dut penser à revenir à Leipzig.

Son séjour à Vienne n'avait cependant pas été sans profit : il en rapportait, en même temps qu'une série d'œuvres nouvelles, des impressions profondes et une abondance de pensées et d'émotions fécondes.

100 SfHUMANN

Un de ses premiers soucis avait été de rendre les hommages les p'.us directs possibles à la mémoire des maîtres dont les ombres I>lanaient encore sur la ville frivole. Il avait fait la connaissance du fils de Mozart: il s'était rendu au cimetière où reposaient les restes de Beethoven et de Schubert. Sur la tombe de Beethoven il fit ime trouvaille qui l'impressionna vivement :

« Imaginez- vous ce que j'ai trouvé sui la pierre tombale de Beethoven? Une plume ! une plume d'acier ! C'est un favorable augure pour moi : je vais la conserver religieusement (i). »

H se servira de cette pltune plus tard, pour écrire sa symphonie en si bémol majeur; mais le premier usage qu'il en fait, c'est d'écrire un article sur un chef-d'ceu\T:e inconnu de Schubert qu'il a la borme forttme de découvrir parmi les papiers conservés par le frère du maître, Ferdinand : la symphonie en ut majeur.

« Comme je m'en revenais (du cimetière), il me vint à l'esprit que le frère de Schubert, Ferdinand, qu'il estimait beaucoup, vivait encore. Je parvins à le trouver... H me connaissait comme admirateur de son frère, me raconta et me montra bien des choses, et en dernier lieu me fit voir les trésors qu'il conservait en matière de compositions de Franz Schubert. La richesse accumulée entre ses mains me fit frémir de joie : où commencer, où finir ? Bntre autres, il me montra les partitions de plusieurs symphonies, dont certaines n'ont jamais encore été jouées ou même ont été laissées de côté comme trop difl&ciles et ampoulées, n faut connaître Vienne, la situation qui y est faite aux entreprises de concerts, la difficulté d'y rassembler les moyens nécessaires à de grandes exécutions, pour pardonner le manque presque absolu, là où il a vécu et travaillé, d'auditions de ses grandes œuvres instnmientales. Qui sait combien de temps cette symphonie même dont nous parlons aujourd'hui fût restée dans la poussière et l'ombre, si je ne m'étais promptement entendu avec Ferdinand Schubert pour l'envoyer au comité des concerts

(i^ Lettre à sa famille, lo octobre 1838.

Robert et Clara Schumann.

(D'après la lithographie de Ed. Kaiser.)

du Gewandhaus de Leipzig, ou plutôt au musicien qui le dirige (i)?.,.

(i) Elle fut exécutée, sous la direction de Mendelssohn, le 22 mars 1839, et éditée peu après.

102 SCHUMANX

« Je le proclame bien haut. Qui ne connaît cette symphonie connaît bien peu Schubert ; et vu tout ce dont Schubert a enrichi l'art, cette affirmation paraîtra constituer un éloge presque inadmissible. L'on a si souvent, pour la grande désolation des compositeurs, déclaré qu'il fallait « s'abstenir, après Beethoven, d'entrt prendre des symphonies » — non sans quelque raison parfois...

« Comme j'avais pressenti et espéré, sans doute avec beaucoup d'autres, que Schubert, qui en tant d'autres genres s'était affirmé maître des formes, riche en imagination, divers, aborderait lui aussi la symphonie, saurait se rendre maître d'elle, et par elle des masses ! Voilà que ma pensée se trouve magnifiquement réalisée. »

Les compositions du semestre passé à Vienne sont assez nombreuses : Scherzo, Gigue et Romance (œuvre 32), Arabesque (œuvre 18), Blumenstûck (Pièce fleurie) (œuvre 19), Humoreske (œuvre 20), Pièces nocturnes (œuvre 23) et Carnaval de Vienne (œuvre 26).

La dernière nommée, où se retrouve dans toute sa fraîcheur l'entrain de Schumann Davidsbûndler, semble écrite non seulement pour évoquer la gaîté pittoresque de la belle ville en fête, mais encore pour en narguer la frivolité et l'administration tyrannique : car dès le premier morceau y éclate la Marseillaise, l'hymne républicain sévèrement interdit par la censure viennoise.

Quant aux Pièces nocturnes, elles sont, au contraire, dans la note romantique la plus sombre et la plus maladive. Biles devaient primitivement s'intituler Fantaisie mortuaire (Leichen- Fantasie, mot à mot, « de cadavre ») avec les sous-titres : Cortège funèbre, Etrange compagnie. Banquet nocturne, Ronde chantée avec voix isolées.

« 11 s'y trouve, écrit-il, mi endroit auquel je ne puis m'empôcher de revenir sans cesse. C'est comme si quelqu'mi, le cœur accablé de douleur, soupirait : « Ah ! mon Dieu. . . »En composant, je ne voyais que cortèges funèbres, cercueils, gens malheiureux

et désespérés; et j'avais beau chercher un titre, je ne trouvais que celui de Fantaisie mortuaire. Je ressentais souvent un saisissement tel, que les larmes me venaient sans que je susse pourquoi. Alors, me parvint une lettre de Thérèse (sa belle-sœur) et je compris tout : mon frère Edouard était à la mort. »

Un tel état d'esprit est à coup sûr un premier symptôme de l'obsession mélancolique à laquelle devait, quinze ans plus tard, succomber le génie de Schumann. Mais la crise ne fut que temporaire, et vite dissipée.

De retour à Leipzig, Schiunann reprit en main la direction effective de la Neue Zeitschrift fur Musik qui, confiée durant son absence à un directeur intérimaire, Oswald I^orenz, n'avait pas manqué de décliner un peu. Mais sa principale préoccupation fut de hâter, malgré l'échec de ses plans de Vienne, son mariage.

Wieck, résolu à ne point renoncer à sa tactique d'opposition, avait imaginé d'envoyer Gara à Paris sous l'escorte d'ime personne de confiance, ime Française pour laquelle la jeune artiste ressentit d'emblée une vive antipathie. Il estimait qu'im pareil voyage, en compagnie d'une étrangère, montrerait à Clara la nécessité de ne point se brouiller avec son père, guide et conseiller indispensable. Ne voyant point venir les symptômes attendus, il avait annoncé son intention de confisquer les deniers personnels de Qara si elle persistait à vouloir épouser Schmnann, et de commencer im procès contre eux deux. Puis, il avait tenté d'employer la douceur.

Vers la fin de l'été, Schumann fit auprès de lui, par lettre, ime troisième démarche qui fut aussi mal accueiUie que possible : Wieck posa une foule de conditions inacceptables et même ridicules. Clara, convaincue enfin que la pauvreté alléguée par son père n'était que le prétexte du refus (Schimiann lui avait démontré que leurs revenus joints se montaient à près de quatorze cents thalers, dont moins de deux cents à elle), finit par se laisser persuader d'avoir recours aux mesures ext êmes pour passer outre. Elle envoya de Paris mi pouvoir à Schumann, et

celui-ci s'adressa aux tribunaux. Après quelques délais inévita blés, durant lesquels il s'énerva, non sans cause, au point de tomber assez souffrant; après l'obligatoire tentative de conciliation pour laquelle Gara dut revenir de Paris; après que Wieck, désireux d'épuiser tous les moyens de résistance, eut, dans des conclusions présentées au tribimal, publiquement accusé Schumann d'ivrognerie, et d'autre part fait écrire à Gara (réfugiée, en attendant une solution, chez sa mère qui, depuis longtemps séparée, vivait à Berlin) une lettre anonyme de calomnies contre lui, les amoureux virent approcher le terme de leurs épreuves.

Cependant — et sans doute mû en partie par le désir de s'affirmer, à un nouveau titre, plus digne de celle qu'il aimait, alors précisément que Wieck s'efforçait de donner la plus grande publicité possible à ses calomnies — Robert avait sollicité et obtenu le titre de docteur en philosophie honoris causa de l'Université d'Iéna.

Voici le texte de ce docmnent, qu'il reçut le 24 février :

Viro praenobilissimo atqiie doctissimo

Roherto Schumann

Zwipkaviensi

complurium societarum musicarum sodali

qui rerum Musis sacrarum et artifex ingeniosus et judex

elegans modis

musicis tum scite componendis tum docte iudicandis

atque praeceptis

de sensu pulchritudinis venustatisque optime edendis

magnam nominis

faiiiam adepius est

Doctoris Philosophiae honores

dignitateni jura et privilégia

ingenii. doctrinae et virtulis spectatae insignia ai

que ornamenta

detulit.

lOi

Liszt.

C'est durant cette période d'attente, encore, qu'il fit la connaissance de Pranz Liszt, connaissance qui ne contribua pas peu à charnier ses loisirs et à lui faire oublier un moment ses peines. Iviszt, im des premiers, avait compris le génie de Schumann, comme il ne manquait jamais de comprendre, le premier,

lOt) SCHUMANN

celui des grands musiciens dont il rencontrait dès leurs débuts des œuvres. En 1837, il avait fait paraître sur V Impromptu (œuvre 5), la Sonate (œuvre 11) et le Concerto sans orchestre (œu^Te 14) un grand article rempli d'éloges. Schumann avait répondu par l'envoi d'une lettre et d'un manuscrit dédicacé. Mais il n'était point besoin de cette raison personnelle pour provoquer en son cœur toujours ouvert à la beauté et à la force une vive admiration pour le grand pianiste (alors peu connu comme compositeur), dont pourtant la nature exubérante et tumultueuse avait de quoi l'abasourdir un peu, lui si ami de la modération et du calme (i). Il fut conquis d'emblée. A Keferstein, le 17 mars 1840, il écrit :

« Cher ami,

« Liszt m'a, ces jours derniers, jeté hors de toutes mes habitudes, d'où le retard de cette réponse à vos deux derniers envois, retard que je vous prie d'excuser...

a Que n'êtes-vous ici ! Liszt vous donnerait à penser. Il est vraiment trop extraordinaire ! »

Et les lettres à Clara dorment la même note :

« 18 mars 1840.

« ... Je suis en compagnie de Liszt presque toute la journée. Il m'a dit hier : « Il me semble vous connaître depuis vingt ans déjà » — et j'ai la même impression. Nous sommes déjà parfaitement grossiers l'un envers l'autre, et j'ai souvent des raisons de l'être : il est trop fantasque, et gâté par Vienne. Comme il joue d'extraordinaire façon, audacieusement, folle-

(i) C'est ce qui ressort, du reste, de son article sur les Grandes Etudes de Iviszt (paru en 1S39), qui contient d'assez graves restrictions sur l'excessif romantisme et l'abus de virtuosité qu'il remarque dans ces compositions.

ment, puis soudain avec une tendresse parfumée ! — Je n'ai jamais rien entendu de tel. »

« I<e 20 mars 1840.

« ... Ce matin, j'aurais souhaité t'avoir à côté de Liszt. Il est vraiment par trop extraordinaire. Il a joué des parties des Novelettes, de la Sonate, de la Fantaisie, de manière à « m'empoigner » tout à fait. Il a joué bien des endroits autrement que je ne les conçois, mais toujours génialement et avec ime force et une audace de sentiment qu'il ne saurait d'ailleurs montrer tous les jours. Becker seul était là; il en avait les larmes aux yeux. J'ai ressenti xme grande joie du fait de la deuxième Novelette, en ré majeur. Tu peux à peine t'imaginer l'effet qu'elle fait — il veut la jouer à son troisième concert... Il n'a pas encore donné son deuxième, ayant préféré se coucher et annoncer, deux heures avant la séance, qu'il était malade. Je crois bien qu'il était et qu'il est encore souffrant.

« Cela fit mon affaire, car je le tiens toute la joiu-née : il reste au lit et à part moi, Mendelssohn, Reuss et Hiller sont seuls admis auprès de lui. »

« I^ 22 mars 1842.

« ... Je te le répète, Liszt, chaque jour, se révèle plus puissant. »

Mais, malgré ces diversions, vSchumann vivait dans une fébrile impatience. « Il était temps que finît cette affreuse situation, avait-il écrit le 9 août 1839, sinon je serais tombé tout à fait. Les forces de mon esprit et celles de mon corps me trahissaient; je ne pouvais ni penser ni travailler. » II. avait de brusques sautes d'hmueiu: qui siurprenaient et navraient su fiancée, et parfois il ne répondait qu'irrégulièrei rient aux lettres de celle-ci.

L'année 1 840, apportant la certitude d'une solution favorable,

avait un peu apaisé son esprit. Cette solution devint définitive au mois d'août. On choisit pour demeure future « im petit, mais cordial logis de l'Inselstrasse, près du maître maçon Scheitel (i) »; et enfin, le 12 septembre, dans un petit village des environs de Zvvickau, la touchante histoire d'amour trouva son dénouement, et Schumann fut imi à celle qui possédait toutes ses pensées et les possédera désormais sans auciin partage.

Voici, sur ce jour du mariage, les impressions que Clara nota sur son journal intime : ,

« ... A dix heures, le mariage fut célébré à Schônefeld. Il y eut d'abord rni choral, puis le piédicateur Wildenhahn (ami d'enfance de Robert) prononça un court et simple discours qu'on sentait adressé par un cœur à im autre cœur. Tout mon être débordait de reconnaissance envers Celui qui, au milieu de tant d'écueils, nous a guidés l'un vers l'autre. Mon ardente prière lui a demandé de me conserver mon Robert pendant de longues, longues années. Ah ! la seule pensée que je pourrais le perdre, maintenant qu'il vient à moi, bouleverse tous mes sens ! Que le ciel me préserve d'un pareil malheur, je ne le supporterais pas. .

«... On a un peu dansé — on ne fit aucune extravagance, mais tous les visages étaient épanouis. Ce fut xme belle journée; le soleil lui-même, qui s'était caché depuis plusieurs jours, apparut le matin pour nous conduire à la cérémonie; il répandait sur nous ses doux rayons comme s'il eût voulu bénir notre union. Rien ne vint nous troubler pendant cette journée, que j'inscris dans ce livre comme étant la plus belle et la plus importante de ma vie. »

(i) Clara Schumann, Journal.

LA MATURITÉ

VOUA donc Schumann complètement heureux : il a conquis celle qu'il aime; il peut envisager l'avenir avec quelque sérénité. Il a auprès de lui une compagne qui est, en même teraps que son amante d'élection, l'âme sœur avec laquelle il se sent, au point de vue artistique, en communion intime. Elle sera pour lui la plus dévouée des épouses, et assurera au foyer la paix et le bonheur.

Aussi est-ce une période de féconde activité qui s'ouvre pour le compositeur, et d'xme activité singulièrement plus multiple et plus diverse.

Ce n'est pas que la variété ait manqué aux œuvres qu'il avait produites jusque-là. Au contraire : les brèves remarques que contiennent les pages précédentes auront suffi à montrer combien amples s'affirmaient les domaines de sa fantaisie, qui allait de l'évocation des scènes de la vie enfantine à celle des fantômes les plus sinistres, de la grâce familière des Novelettes à la romantique envolée de la Fantaisie en ut. Mais il est à remarquer que toutes les œuvres antérieures à 1840, sauf quelques essais abandonnés de musique de chambre, symphonique ou vocale, sont composées pour le piano. A partir de ce moment, Schumann va produire en nombre des œuvres d'orchestre, des trios, des quatuors et de la musique de chambre de toute sortes; de grandes œuvres avec soli et choeurs, conmie Fatist et le Paradis et la Péri; de la musique religieuse, l'incomparable trésor des mélodies pour chant et piano, voire un opéra, Geneviève.

11(1 .SCriUMANX

Mais il conserve, comme compositeur de musique de piano, une importance particulière : non seulement pour le nombre et la valeur de ses œuvres pour cet instrument, pour leur rô'e dans l'évolution du style pianistique et ix)ur l'exacte et intégrale expression qu'elles contiennent de la personnalité de leur auteur, mais encore parce que l'intime connaissance qu'avait Schiunann du piano, ses rech^.rches de procédés de réalisation et d'expression au clavier, se répercuteront sur ses compositions des autres ordres et contribueront souvent à en constituer le caractère particulier.

La musique de piano de Schumann, qui se situe historiquement entre celle de Chopin et celle de Liszt, est jusque dans ses moindres détails reconnaissable entre toutes par sa texture conune par son esprit. Bile est, comme on le dit en argot professionnel, essentiellement « pianistique » — au même titre que celle de Chopin et de Liszt, mais d'une manière toute différente. L'écriture en est fouillée, soignée jusque dans la disposition des parties intermédiaires, de façon à réaliser une meilleur plénitude de la sonorité. La ligne mélodique, toujours franche, est ingénieusement brisée, distribuée entre les parties; d'où une variété presque infinie de gradations, de contrastes et de nuances. L'harmonie, sans être plus novatrice que celle de Liszt et de Chopin, est pleine et variée, obtenue souvent par l'heureux entrelacement des parties — dont Schumann devait sans doute le principe à son étude assidue des œuvres de Jean-Sébastien Bach.

Il montre plus d'originalité et de hardiesse encore dans le principe même de son inspiration et dans les résultats auxquels il parvient : et c'est avant tout par sa portée expressive que sa musique de piano est révélatrice.

Jusqu'au xrx^ siècle, la musique s'était siurtout attachée à traduire les émotions les plus générales, les passions dans ce qu'elles ont de plus simple : joie ou douleur, pathétique ou grâce, exaltation ou rêverie méditative — mais toujours quelque chose d'universel et où ne figurât aucime spécification trop directe.

LA MATURITÉ l 1 1

Avec les premiers romantiques, et avant tout Weber et Schubert, elle recherche davantage le pittoresque et la couleur, évoque la vision d'un paysage, une atmosphère. Avec Schumaim, grâce à cette curieuse et habile recherche de la nuance qui distingue le compositemr, elle fait un nouveau pas, et devient capable d'évocations plus distinctives et précises, d'évocations de caractère.

Que Schumann, dans ses pièces de piano, s'inspire de l'enfant qui joue, des confessions humoristiques et pathétiques du vieux musicien Kxeisler, d'Arlequin ou de Pierrot, de Colombine ou d'Eusebius, il s'identifie à son sujet; il trouve, pour en restituer la vision jusque dans ses particularités spécifiques, des accents justes et appropriés, qui fixent de la manière la plus frappante les impressions mêmes dont il s'inspire. Il est le premier musicien à aborder un tel ordre de recherches, et il y réussit d'incomparable manière.

Ce sentiment du caractère qui fait le plus rare prix de ses œuvres de piano, il en a défini le rôle inspiratevir en ces termes :

« L'Italie, les Alpes, im paysage marin, un crépuscule de printemps, la musique n'a-t-elle jamais évoqué pour nous de telles choses? Mais cet art poiirrait encore emprunter à des sujets moins vastes et plus précis un caractère déterminé, qui serait si séduisant qu'on resterait stupéfait de la puissance qu'il possède à exprimer de pareils traits. Ainsi, un compositeiu" m'a conté que, durant qu'il écrivait certains morceaux, il eut la vision continuelle d'im papillon pjsé sur une feuille qui flottait au fil de l'eau. Aussi le morceau était-il empreint d'une tendresse et d'ime naïveté que seule cette image pouvait effectivement résumer dans la réalité. »

C'est un domaine entièrement inexploré qu'abordait là la fantaisie créatrice de Schumann. Et cette double originahté de matière et d'esprit qui se remarque dans sa musique de piano va se retrouver dans la merveilleuse série des lieder qu'il commence à produire en 1840 — et dont il ne compose pas moins

112 «ÎCHUMANX

de cent trente-huit en cette bienheureuse année de son mariage — cent trente-huit mélodies, parmi lesquelles l'Amour du poèic, les Myrtes, le cycle des Lieder de Heine, la Vie et r Amour d'une femme : c'est l'eflfusion ardente d'im cœur jevme, rempli de passion et de bonheur, qui se complaît à cette forme libre, lyrique et simple, où la musique s'associe aux élans amoureux ou bien aux rêveries émouvantes des poèmes, les magnifie, les exalte, en révèle les sous-courants mystérieux et profonds.

0 Je suis dans toute l'ardeur de la composition, écrit Schumann le 19 février. Je n'écris plus que pour le chant, de grandes et de petites pièces, aussi des chœurs pour voix d'hommes... Je puis à peine vous dire quelle jouissance c'est, par rapport à a composition instrumentale, d'écrire pour la voix, et comme je suis remué et soulevé lorsque je me mets au travail. Il m'est venu des idées toutes nouvelles... »

Pourtant, l'année d'auparavant, il avait confié à rm autre correspondant qu'il avait toujours « tenu la composition pour voix pour inférieure à la composition instrumentale ». Il n'y a pas à en douter, c'est le trop-plein de son ardeur qui, pour mieux s'exprimer, veut le verbe en même temps que les sons.

Mais dans les lieder ào^ Schumann la musique, pour être associée aux mots, ne s'affirme pas moins avec une plénitude et ime indépendance sans égales. Le compositeur, aidé par sa très réelle culture littéraire, sait choisir des textes propices; son génie en dégage tout l'essentiel, et trouve la musique qui exprimera le mieux tout ce qu'il y voit. Cette capacité qu'il avait de varier à l'infini l'expression au piano le sert poiu: les accompagnements de ses mélodies, auxquels il sait donner une variété et tme richesse jamais atteintes auparavant, et qu'il approprie minutieusement au caractère, voire à chaque moment du texte. Parfois même, le piano s'abstrait et fait route à part, comme pour aborder rme région nouvelle que la pure musique peut seule atteindre. Mais partout et toujovirs, c'est l'âme de Schumann qui se révèle dans l'exaltation de son jeim.e bonheur.

Robert et Clara Schumann au piano.

Cette année rayonnante de sa vie n'a point d'autre histoire. LiSL suivante est marquée par son entrée corome professeur à l'école de musique de Leipzig que venait de fonder Mendelssohn et par la composition des premières grandes œuvres symphoniques.

On a peu de documents sur ses labeurs de pédagogue, et il est à penser qu'il n'y attacha point une extrême importance, n se préoccupait surtout d'aborder les grandes formes, de deve-. nir un compositiem: « sérieux ». L'exemple de Mendelssohn était pour beaucoup dans ce souci nouveau. Dès 1840 il écrit :

« Il me semble toujours, lorsque, par exemple, je me compare à Mendelssohn, n'avoir pas encore produit assez dans ce monde; et cela, parfois, m'ennuie et me chagrine. »

Mais il avait aussi une autre raison, qu'il révèle lorsqu'il écrit à Kossmaly :

« Orientez-vous tout entier vers la grande musique d'orchestre : on se fait de la sorte un nom, et on incite les éditeurs au respect. Écrivez de grandes choses : des symphonies, des opéras. Avec de petites, il est difficile de percer. »

H avait pu jusque-là faire relativement bon marché de cette question. Mais désormais, marié, chef de famille, il lui fallait penser à l'avenir et se préoccuper de recueillir aussitôt que possible les fruits de son travail.

Comme il a été dit en parlant de ses premières relations avec Mendelssohn, les compositions de Schumann, artiste en grande partie autodidacte, qui n'avait travaillé son métier qu'irréguhêrement et peu, et qui au surplus se laissait volontiers entraîner au gré de sa fantaisie, n'ofEraient point l'ordre et la fermeté de structure nécessaires aux grandes formes. Même ses sonates sont gauchement construites; et souvent ses grandes pièces ressemblent à un enchaînement de ces petites en lesquelles il s'exprimait naturellement et à l'aise. Son manque d'expérience technique et de discipline allait donc lui rendre particulièrement difficiles ses entreprises nouvelles. Mais son génie surmontera le plus souvent les difficultés : et la beauté de l'inspiration, la

LA MATURITÉ 1.15

force entraînante du mouvement feront oublier mainte faiblesse de métier — qu'on ne peut s'empêcher pourtant de reconnaître.

C'est ainsi que la première symphonie, écrite en 1841, est un des chefs-d'œuvre de Schumann. Elle offre mainte affinité d'esprit avec les lieder; comme eux elle est lyrique, fraîche, ardente. Bile s'inspire d'im poème de Bôttger, et évoque la naissance du printemps (i). Schumann l'esquissa en quatre jours, y travailla avec feu, et eut encore le temps de produire, la même année, l'Ouverture, Scherzo et Finale pour orchestre (œuvre 52), ainsi que la symphonie en ré mineur (qui porte actuellement le n° 4) et la première partie du Concerto de piano.

On ne peut s'empêcher de s'émerveiller d'xm^e pareille somme de travail, siurtout lorsque l'on considère que jusque-là il n'avait pour ainsi dire aucime pratique de l'orchestration, et que ses progrès dans cet art sont d'une rapidité presque incroyable (2).

En 1842, c'est à la musique de chambre qu'il se consacre. Il y travaille avec xme activité quasi fiévreuse et produit d'abord trois quatuors à cordes (œuvre 41), un quatuor avec piano, (œuvre 47), ainsi qu'un trio (publié sous le numéro d'œuvre 48) et enfin le quintette (œuvre 44), une de ses productions les plus admirables et les plus justement populaires.

Sa vie continue d'être paisible et s^ans événements. Le tendre dévouement de Clara lui assiire le calme propice au travail. La Neiie Zeitschrift fur Musik n'a point cessé de prospérer; et s'il y écrit un peu moins, comme avec un peu moins de romantique fantaisie, il y affirme encore la même foi et le même enthousiasme. De 1841 notamment date son article sur Quelques passages probablement corrompus des œuvres de Bach, Mozart et

(i) Schvunann projeta un moment de l'intituler Symphonie de printempi.

(2) Il ne laisse pourtant pas de commettre mainte erreur. I^'ime d'elles (de confier le thème initial de sa première sj-mphonie aux cuivres dans leurs mauvaises notes) eut un effet assez burlesque pour qu'il s'en souvînt et s'en gaussât quatorze ans après, en public, et avec ime animation qui contrastait fort avec sa réserve habituelle.

110 SCHLMANN

Beethoven, qui eut un retentissement considérable et montra le chemin à la critique des textes musicaux.

« N'est-ce pas le meilleur moyen d'afl&mier par des actes notre vénération pour nos grands maîtres que de nous efforcer d'enlever de leurs œuvres ce dont l'erreur ou le hasard les dépare ? » dit-il à ce propos. C'était une initiative hardie, dans laquelle son intelligence artistique, à défaut d'érudition, lui est im guide sûr.

L'année suivante est marquée par un nouveau changement de front. Il ne composa plus ni lieder ni œu\T:es symphoniques. A part un Andante et Variations pour deux pianos, sa seule œuvre est le Paradis et la Péri; œuvre considérable au reste, pour orchestre, chœurs et soli et ime de ses plus belles, encore que les beautés en apparaissent mieux peut-être à qui l'étudié de près qu'au public des salles de concert. Il témoigne pour elle une prédilection qu'exprime bien le passage suivant d'une de ses lettres : « Durant que j'écrivais, une voix intérieure ne cessait de me répéter : « Ce n'est pas en vain que tu composes. »

Le texte en était rédigé, d'après le fameux poème de Moore, en majeure partie par Fleschig, l'ami de jeunesse, et en partie par Schumann lui-même.

Enfin, c'est à ce moment-là qu'intervient ime réconciliation entre le jeune couple et Wieck. Si coupable qu'il fût en l'occurrence, le père Wieck ne saïu-ait être tenu pour foncièrement mauvais. Fils de .ses œuvres et arrivé à l'aisance, il avait rêvé pour sa fille une carrière lucrative et glorieuse, qu'il avait préparée et dont il comptait bien profiter. Pour dur et intéressé qu'il fût de natiu'e, il aùnait tendrement sa fille — et ce n'est que l'étroitesse de ses vues qui l'empêcha de juger de l'étendue du mal qu'il lui avait fait et voulait encore lui faire.

Au début de 1843, Wieck avait fait les premières démarches; Robert et Clara y répondirent avec franchise et cordialité, et ime parfaite harmonie ne tarda pas à s'ensuivre.

Pendant toute cette période Schumami ne s'était guère déplacé qu'en 1842, pour accompagner sa femme qui allait donner

LA MATURITÉ 117

des concerts à Hambourg (il la laissa aller sexilc de là à Copenhague), puis pour un voyage de vacances en Hongrie. Mais en 1844, il se décida, non sans peine, à partir avec elle pour la Russie, où lui était préparée une grande tournée de concerts. Ce projet datait de loin, car Schumann, dès 1840, en parlait en ces termes :

« Le voyage à Pétersbourg, j'ai dû le promettre solennellement à Clara : sinon, a-t-elle dit, elle irait seule. Et je crois que dans son dédain pour notre bien-être matériel, elle en serait capable. Combien il m'est désagréable de me séparer de mon entomrage paisible — dispensez-moi de vous le dire ( i ) . »

Le départ eut lieu fin janvier. Après avoir passé par Kônigsberg, Mittau et Riga, — M"ie Schumann donna des concerts dans chacxm.e de ces villes, — les époux arrivèrent à Pétersbourg, et eurent lieu de se tenir pour satisfaits du séjom: qu'ils y firent, comme le montre cette lettre de Schumann à son beau-père :

«Saint-Pétersbourg, !"■ avril 1844.

« Cher père,

« Nous ne répondons à votre bonne lettre qu'aujourd'hui, parce que nous voulions absolument vous donner aussi des nouvelles des résultats de notre séjour ici. Nous voilà arrivés depuis quatre semaines. Clara a donné quatre concerts et joué chez l'Impératrice. Nous avons fait des connaissances excellentes, vu bien des choses intéressantes ; et chaque jour apporte quelque chose de nouveau — ainsi est arrivé ce jour, veille de notre départ pour Moscou; et jetant un regard en arrière, nous pouvons nous tenir pour très satisfaits de ce que nous sommes parvenus à réaliser. Que de choses j'ai à vous conter, et que je m'en réjouis !

« Nous avons fait une faute capitale : d'arriver ici trop tard.

(i) I.ettre à Kefer.-tein.

118 SCHUMA.NN

Dans une aussi grande ville, beaucoup de préparations sont indispensables. Ici tout dépend de la cour et de la « haute volée (i) »; la presse et les journaux n'ont que peu d'influence. Puis tous étaient comme possédés par l'opéra italien ; la Garcia a fait une fonnidable furore. Ainsi donc les deux premiers concerts n'étaient pas pleins, mais le troisième très, et le quatrième (au théâtre Michel) le plus brillant de tous. Alors que pour les autres artistes (et même pour...) l'intérêt était allé toujours en décroissant, pour Clara il n'a fait que s'accentuer; et elle aurait pu donner encore quatre concerts si la semaine sainte n'était intervenue, et si nous ne devions penser au voyage à Moscou.

« Nos meilleurs amis furent naturellement Henselt, qui nous a reçus avec la plus grande affection, mais avant tout les deux Vielhorsky (2), deux hommes excellents dont l'un, Michel, est ime vraie nature d'artiste, le dilettante le plus original que j'aie jamais rencontré — tous deux extrêmement influents en cour, et presque chaque jour auprès de l'empereur et de l'impératrice. Clara, je crois, nourrit une secrète passion pour Michel — qui, soit dit en passant, est déjà grand-père, c'est-àdire a plus de cinquante ans, mais reste frais et juvénile de corps et d'âme. Nous eûmes aussi en la personne du prince d'Oldenbourg (neveu du tsar) un protecteur fort bienveillant; sa femme est la douceur, la bonté même. Hier ils nous ont euxmêmes fait visiter leur palais.

« lycs Vielhorsky nous témoignent un vif intérêt; ils nous ont offert une soirée avec orchestre où j'ai dirigé ma symphonie (3) que j'avais fait répéter...

« ly' empereur et l'impératrice ont été fort bienveillants pour Clara : il y a huit jours, dai s l'intimité, elle a joué pour eux pendant deux heures. Le Frûhlingslied (Chant du printemps), de

(i) En français dans le texte.

(2) I<es comtes Joseph et INIichel Wielhorsky, tous deux musiciens amateurs de mérite. Scbumann dédia au second son QuaJtor avec piaiw.

(3) I<a première.

LA. MATURITÉ JIO

Mendelssohn, a partout été le morceau préféré du public. Qara a dû, à chaque concert, le répéter plusieurs fois — voire chez l'impératrice, trois fois. Elle vous décrira verbalement les splendeurs du Palais d'Hiver. M. de Ribeaupierre (l'ancien ambassadeur à Constantinople) nous en a fait faire le tour : c'est comme un conte des Mille et une nuits. »

A Moscou, M°ie Schumann put, malgré la saison tardive, donner trois concerts, qui n'eurent pas moins de succès que les précédents.

Le couple revint à Leipzig à la fin du printemps. Schumann était plein d'entrain et nourrissait de nombreux projets. Le succès du voyage de Russie lui avait donné l'idée d'en entreprendre un analogue en Angleterre, où il pensait notamment faire entendre le Paradis et la Péri, cette œuvre « née d'ime des plus douce fleurs de la poésie anglaise ». Il écrivit dans ce sens à Moschelès au mois de juin; mais, malgré l'intervention de Moschelès, des difficultés diverses surgirent (notamment à propos d'une édition anglaise de son œuvre) et il dut en fin de compte renoncer à partir.

C'est sitôt après son retour de Russie qu'il commença la réalisation de son œuvre la plus vaste, qu'il ne devait achever que neuf ans plus tard : les scènes du Faust, de Gœthe, pour soli, chœurs et orchestre. I^e travail de préparation absorba toute son énergie, et de toute l'année H ne produisit guère autre chose que la grande scène finale.

La composition de cette œuvie se poiursuivra plus ou moins régulièrement durant toutes les années qui vont suivre. Schumann, paraît -il, avait l'intention de mettre en musique Faust tout entier. Mais c'est avant tout le second Faust, avec son atmosphère de suggestif mysticisme, ses étranges beautés et sa rêveuse philosophie qui l'attirait le plus. Aussi commence-t-il par cette scène finale, caractéristique entre toutes. En 1847, il refera le chœur « l'éternel féminin » ; en 1 849, il produira la plupart des autres scènes, en 1850, celle de la mort de Faust, ec en 1853 seulement l'ouverture, qui des années durant ne cesse de

■iCHUMANN

et

fj\iA A>i LV ^ , ^^ :

HUrr

Autograp)

lui causer des préoccupations pour la difficulté qu'il trouve à la réaliser.

Désireux de se consacrer tout entier à la composition, il avait, au milieu de l'amiée 1844, cédé son journal à Ivorenz, et se trou-

LA MATURITE

7 l^M^ ■ \-^'fg

ff-^i--^ A LAi^h-

<^^— *- J^uyUjj^

vait en plein dans le feu du travail lorsqu'une crise de sa maladie, résultat d'un long surmenage, le terrassa. Il eut des accès de mélancolie noire, des hallucinations de l'ouïe. vSon médecin, non content de lui interdire tout travail intellectuel, lui conseilla

de détourner quelque temps ses pensées de la musique, et même de n'en point entendre.

C'est pour cette raison sans doute que Schumann et sa femme quittèrent Leipzig — où il eût été difficile de suivre la prescription — pour Dresde. Dans cette ville, le manque presque absolu de mouvement musical fut des plus salutaires à l'esprit fatigué du compositeur, tout en ayant pour conséquence une grosse déception et le prompt évanouissement des espérances que tous deux formaient de nouveaux succès pour les concerts de Mme Schumann.

Mais l'amélioration ne se produisit pas tout de suite : diu'ant de longs mois Schumann souffrit.

« Sitôt qu'il commençait à travailler du cerveau, raconte le D' Helbig qui le soigna, c'étaient des tremblements, de la lassitude ; ses pieds se glaçaient. Il épiouvait une angoisse générale et la crainte de la mort, qui se reconnaissait par son effroi des hauteurs, de tous les objets métalhques (fût-ce d'une clef), des remèdes, des empoisonnements. Il souffrait d'insomnies et se trouvait surtout mal le matin. Il examinait chaque ordoimance jusqu'à ce qu'il ait découvert une raison de ne point prendre le médicament prescrit. Aussi lui ordonnai-je des douches froides, qui améliorèrent son état au point qu'il put reprendre son occupation habituelle (unique!), la composition. Ayant observé plusieurs fois vm ensemble de symptômes analogues chez ceux qui doivent consacrer un excès d'application à une seule et même chose, je lui conseillai de s'occuper et de se distraire parfois par un travail intellectuel d'un autre ordre. Il choisit l'histoire naturel'e et la physique, etc., mais après un ou deux jours s'en lassait et, où qu'il fût, se concentrait en lui-même, absorbé dans ses idées musicales. »

Durant l'année 1845 il produisit un assez grand nombre d'oeuvres : les études et esquisses pour le piano pédalier (œuvres 56 et 58), le beau concerto de piano en la mineur (dont un mouvement avait été composé en 1841) et — fruit des nouvelles études de contrepoint qu'il avait entreprises avec Clara — qua-

LA MATURITE

tre fugues pour le piano (oeuvre 72) et six pour orgue, sur le nom de B. A. C. H. (œuvre 60). 11 commence également sa symphonie en ut majeur (œuvre 61).

Un nouveau cercle d'amis s'était formé pour lu:', en compagnie desquels il pass lit d'agréables soirées devant les chopes à bière de la « Vieille Poste ». C'étaient le poète Reinick, le conteur Auerbach, les peintres Bendemann et Hiibner, le sculpteur Rietschel, le docteur Carus. A part lui, le seul musicien de la bande était Ferdinand Hiller. Richard Wagner, qui revenait de Paris et dirigeait l'orchestre du théâtre, se joignit à eux plusieurs fois. Aucune intimité ne devait résulter de cette rencontre entre deux génies de tempéraments si différents, encore que capables d'estimer les œuvres l'un de l'autre.

Wagner, étant allé rendre visite à Schumann, rapporta ainsi ses impressions : 0 Un musicien hautement doué, mais im homme impossible. Je lui parlai de l'état de la musique en France, puis en Allemagne. Je parlai httérature et politique, — mais lui resta quasi muet une heure presque entière. On ne peut pourtant pas toujours causer tout seul ! Un homme impossible ! » Schumann, lui, trouva que Wagner « était un garçon instruit, spirituel, plein d'idées folles, mais qui parlait sans cesse, si bien qu'au bout d'un certain temps on ne pouvait plus y résister ».

En 1846, Schumann souffre d'une rechute assez grave et ne produit que peu. Il achève pourtant la symphonie en ut, ainsi que les Chansons chorales, œu\Tes 55 et 59.

Cependant M™e Schimiann continuait, infatigable, sa propagande en faveur des œuvres de son mari. S'il faut en croire certains biographes, et notamment M. Batka, il n'en restait pas moins vrai qu'en bien des endroits, le pubUc ne voyait guère en Schumann que le mari de la célèbre pianiste. Ses œuvres étaient parfois peu remarquées ou peu comprises. C'est ainsi qu'au début d'une tournée qui, à la fin de 1 846, amène le couple à Vienne et de là à Prague, le premier concert donné dans la capitale autrichienne (le i^r janvier) ne réunit qu'une assistance clairsemée, qui s'intéressa exclusivement au jeu de M"»« Schu-

124 SCIIUMANN

niann. Peu de jours après, à un concert de la cour, un nol)]e auditeur, après maints compliments à la virtuose, se tourna vers Schumann et lui dit gracieusement : « Et vous, êtes-vous musicien aussi ? »

IvC fameux poète Grillparzer, alors à Vienne et qui fut même invité à la soirée d'adieux offerte par le couple, ne prêta jamais attention aux compositions du mari de la musicienne qu'il avait chantée en mi beau poème. Les concerts de Prague eurent un résultat plus agréable à l'amour-propre de Schumann, puisque l'exécution de son Quintette et de mélodies provoqua des applaudissements sans fin. Mais peu de temps après, à Berlin, où Schumann fut appelé pour diriger im.e exécution de le Paradis et la Péri, le succès de l'œuvre resta indécis malgré la chaude propagande d'Ambros (i).

Il n'en fallait pas tant pour impressionner l'âme si sensible du maître. Bt uxie anecdote montre combien il souffrait de cet état de choses : im. jour qu'un ami (2) lui faisait remarquer que sa femme l'avait beaucoup aidé dans sa carrière de compositeur, Schumann se montra fort afiBigé et sortit à l'instant.

Mais ce ne fut, à tout prendre, qu'un passager nuage, qu'il n'eût même point valu la peine de signaler si ces détails ne montraient combien, en dépit des faits favorables, Schumaim avait encore à lutter contre l'ambiance, et combien son humeur s'assombrissait.

l/cs trois années qui suivent seront pourtant marquées par une activité plus ardente que jamais, Schumann reste à Dresde où il n'avait compté faire qu'im^ bref séjour, ne quittant cette ville que pour de petits voyages, connue celui qu'il fait à Zwickau en juillet 1847, à l'occasion d'un festival de ses œuvres (3).

(i) August-Guillaume Ambros (1816-1876), historien et musicographe de grand mérite, auteur d'une Histoire de la musique qui fait autorité.

(2) Batka.

(3) Il y dirigea sa symphonie en ut majeur, le Chant choral, œuvre 84, et le concerto de piano dont sa femme tint la partie principale. Ce fut un événement triomphal : on offrit au couple ime retraite aux flambeaux et une sérénade.

^ ii

►H Vl

La liste de ses compositions de 1 847 comprend, avec quelques œuvres de dimensions moindres, deux beaux trios (oeuvres 6^ et 80) dont le premier surtout est une des plus admirables choses qu'il ait jamais écrites. Mais ce qui l'occupe principalement, c'est la composition d'un grand opéra en quatre actes, Geneviève.

Iv'idée d'écrire pour le théâtre ne lui était pas nouvellement venue. Dès 1830, et à peine lancé dans la carrière musicale, il avait projeté, esquissé peut-être, im Hamlet dont il parle dans une lettre de cette époque à sa mère, ajoutant qu'il est « tout feu, tout flamme, et ne fait que se débattre avec des motifs doux et fabuleux ». Mais, même en faisant abstraction de ce qui ne fut probablement qu'un rêve de jeimesse (quel débutant ne rêve pas d'écrire un opéra?), l'on peut noter qu'en 1838, il avait commencé à mettre en musique un livret tiré d'rnie nouvelle de HofiEmann. Il renonça vite à l'entreprise, ne trouvant point dans ce texte l' a élément profondément germanique » qu'il estimait nécessaire. Car il était — on a pu le constater en lisant ses manifestes de la Neue Zeitschrift fur Musik — im partisan convaincu de ce qu'on appellera plus tard le nationalisme musical.

« Savez-vous, écrira-t-il en 1842, quelle est matin et soir ma prière d'artiste ? C'est V opéra allemand.

« Voilà un champ à exploiter — les compositeurs allemands échouent le plus souvent à force de vouloir plaire au public. Mais qu'im d'eux donne quelque chose qui lui soit propre, quelque chose de simple, de profond, d'allemand, et il verra s'il ne réussit pas mieux. »

« Il est temps, dira im de ses articles de la même armée, que les compositeurs allemands démentent le reproche longtemps encouru d'avoir par manque d'énergie laissé le champ libre à la France et à l'Italie. »

En 1840, dans la lettre à Keferstein dont un autre fragment a été déjà cité, il annonce qu'il pense à im opéra, mais en termes vagues. Dans ses carnets il a noté ime longue hste de sujets, qui va du Niebelungenlied au Forgeron de Gretna Green en pas-

LA MATURITÉ 127

sant par Atala, Marie Stuart et le drame indien Sakountala qu'avait traduit en allemand Gerhard, sans parler de Till Eulenspiegel, d' Héloîse et A hélard, de plusieurs pièces de Calderon.

H eut quelque peine à trouver un poète dont les vues fussent conformes aux siennes, et se décida en fin de compte à s'adresser à son ami de Dresde, Reinick. Les collaborateurs arrêtèrent leur choix sur l'histoire de sainte Geneviève, selon les versions dramatiques de Tieck et Hebbel.

I/C travail de Reinick ne plut guère à Schumann, qui s'adressa à Hebbel lui-même pour en obtenir le remaniement. Hebbel ayant refusé, le compositeur se trouva dans un état de grande perplexité et ne sut d'abord quel parti prendre. Wagner, mis au courant de ses embarras, lui ofErit des conseils qui furent mal accueilhs, et n'aboutit qu'à se faire soupçonner de vouloir ruiner l'œuvre d'im rival. D'autres, pressentis ou consultés, ne furent d'aucun secours, et Schumann dut se résigner à achever luimême son livret selon ses idées.

Il avait les meilleiires intentions du monde, et les plus conformes à l'idéal qui sera celui du grand drame musical moderne : il voulait suivre l'action de près, substituer au récitatif à l'ancienne mode une forme plus expressive et plus souple de déclamation mélodique (ce qui sera, somme toute, la suprême ambition de Wagner aussi bien que des réformateurs russes de la seconde moitié du xrx^ siècle), écrire ime musique vraiment dramatique et presque, poiurait-on dire, réahste. Il se montra convaincu d'y être parvenu. En 1849, présentant son œuvre à son ancien maître Dom, alors chef d'orchestre de l'Opéra de Berlin, il déclare tout net :

« Ne craignez pas de retrouver en Geneviève la vieille sentimentale : je crois même que c'est un morceau de vie réelle (i), comme le doit être tout poème dramatique. »

(i) Ein Stiick Lebensgeschichte, dit le texte, soit littéralement, la « tranche de vie » dont on a tant abusé il y a quelques années.

SCHCMAXX

Mais ce n'était de sa part qu'illusiou : on ne peut s'empêcher de constater avec étonnement combien il est resté loin de son objet. Les deux défauts de Geneviève, qui renferme de réelles et délicates beautés musicales, sont précisément que le mouvement dramatique avec les contrastes indispensables manquent, et que l'intérêt est trop concentré sur la figure de l'héroïne, traitée sous l'aspect le plus sentimental, le rôle masculin essentiel, celui de Golo, restant assez effacé.

Schumann s'était hâté de rédiger sa partition. En août 1848, il l'avait déjà presque terminée et la fit recevoir au théâtre de Leipzig, où elle devait passer au printemps de 1849. Mais diverses circonstances en retardèrent la première représentation. Il s'énerva fort de ces délais et ne parlait de rien moins que d'intenter un procès au directeur du théâtre. Mais enfin, le 25 juin 1850, Geneviève fut jouée, lui-même tenant le bâton de chef d'orchestre.

La représentation en était attendue avec sympathie et même avec impatience par les nombreux admirateurs et amis qu'il comptait dans la ville, mais n'eut pourtant qu'im succès d'estime. La presse fut sévère et discuta beaucoup l'œuvre : d'où pour Schumann, sûr d'être dans le \Tai, une irritation des plus vives, qui se traduisit notamment par vme rupture avec Exiiger, collaborateur de la Neue Zeitschrift fur Musik.

Les deux représentations suivantes, les 28 et 30 du mois, n'eurent point un sort meilleur, et l'œuvre fut retirée. Elle n'a depuis lors pu se maintenir au répertoire d'aucun théâtre.

D'autres belles productions marquent la fertile année 1848, parmi lesquelles l'Adventlied pour soprano .solo, chœur et orchestre, les Tableaux de l'Orient pour piano et le célèbre Album pour la jeunesse, enfin la musique pour le Manfred de Byron, où se trouve ime ouverture qui est ime de ses productions orchestrales les plus dignes d'admiration sans ré.serve.

L'Album pour la jeunesse est particulièrement remarquable en ce sens qu'il nous restitue le Schumann des jeunes années

LA MATURITE

avec la grâce libre, simple, émue de sa pensée. Le maître vivait entouré des enfants qui lui étaient nés, et ce joyeux entourage l'aidait à réagir par instants contre ses pensers sombres.

« Je ne me souviens pas d'avoir jamais été d'aussi bonne humeur musicale qu'en écrivant ces pièces, dit-il dans ses lettres à Reinecke. Cela coulait joliment bien !...

« Le premier morceau de l'album fut écrit pour l'aînée de nos enfants à l'occasion de son joiu* de naissance, et les autres sont venus ensuite. Il me semblait être revenu à mes débuts de compositeur. Et vous retrouverez aussi des traces, par-ci par-là, de l'humour d'autrefois. »

Mais ce qu'il y a de plus précieux peut-être dans ce charmant recueil, c'est la série de maximes que Schmnann écrivit pour l'accompagner, et qui fut adjointe à la deu^xième édition deV Album. Avec l'article sur Brahms dont il sera question plus loin, elle constitue son véritable testament de penseur et d'artiste. En voici des extraits :

Costume de Geneviève.

inO SniUMANN

« Ne tapote jamais ! joue toujours gaillardement, et jamais un morceau à moitié. »

« Efforce-toi de jouer correctement et bien des morceaux faciles : cela vaut mieux que d'en exécuter moyennement bien de difficiles. »

« Quand tu joues ne te préoccupe pas de savoir qui t 'écoute ».

« Joue toujours comme si un maître t'écoutait. »

« I/orsque tu seras plus grand, ne joue rien qui vienne de la mode. I/e temps est précieux. Il faudrait cent vies humaines poux ne connaître que tout ce qu'il existe de bon. »

« Tu ne dois pas répandre les mauvaises compositions, mais au contraire aider de toutes tes forces à les combattre. »

« Ne te laisse point égarer par le succès qu'obtiennent souvent ceux qu'on nomme de grands virtuoses. Prise l'appréciation des artistes plus que celles de la masse. »

« Joue avec application les fugues des bons maîtres et surtout de Jean-Sébastien Bach. Que le Clavecin bien tempéré soit ton pain quotidien. Alors tu deviendras sûrement im fameux musicien. »

« Derrière les montagnes, n y a aussi des hommes. Sois modeste ! Tu n'as encore rien inventé ni pensé que d'autres n'aient inventé et pensé avant toi. L'eusses-tu fait, qu'il faudrait le considérer comme un présent d'en haut que tu as à partager avec d'autres. »

« Écoute avec assiduité tous les airs populaires : ils constituent ime mine de mélodies incomparablement belles, et ouvriront tes regards aux caractères des diverses nations. »

« Honore hautement ce qui est ancien, mais apporte encore à ce qui est nouveau ixn cœur chaleureux. N'aie point de parti pris contre les noms que tu ne connais pas. »

LA MATURITl': 131

« D'une livre de fer qui ne coûte que quelques liards on fait des milliers de ressorts de montres dont la valeur se chiffre par cent mille. La livre que tu as reçue de Dieu, utililise-la religieusement. »

« On n'a jamais fini d'apprendre. »

Si les pièces de l'Album pour la jeunesse brillent par la franche juvénilité retrouvée de l'inspiration, de tels aphorisnies, dont chacun contient sous sa forme brève et frappante la substance d'un gros livre (et de ces gros livres, plus d'un n'est pas encore et ne sera peut-être jamais écrit), évoquent manifestement le Schumann ardent et combatif des temps du Davidsbund, qui bataillait pour Chopin ou contre les faux musiciens, qui n'avait soif que de sincérité, de beauté, de progrès, et dont nulle amertume ne venait troubler les convictions chaleureusement afiirmées.

Cette période est à beaucoup d'égards la plus belle de la vie artistique de Schumann, et la plus fructueuse. Bn 1848 encore, il achève plusieurs de ses scènes de Faust, dont une audition privée se donne chez lui — le jour même, paraît-il, de la première représentation de Geneviève. Il dirige l'Union de chant choral qui vient de se fonder, et le courant d'activité qui résulte de cette occupation nouvelle lui est salutaire. Il est plein d'entrain et semble délivré des menaces de sa terrible maladie.

I/' année 1849 est de toutes la plus féconde en œuvres. « Il faut créer, écrit-il comme mû par un pressentiment, tant que dure le jour. » Il produit surtout des compositions chorales, mais aussi de la musique de chambre pour divers instruments, des pièces de piano — parmi lesquelles les Scènes de la forêt (œuvre 82) et les morceaux à quatre mains (œuvre 85), ainsi que l' Introduction et allegro pour piano et orchestre (œuvre 92).

Il compose avec tme facilité, im.e abondance extraordinaires, chez lui ou au dehors, sans se laisser distraire ni troubler par aucxme circonstance.

C'est ainsi qu'il raconte avoir écrit sa chanson de Mignon, Connais-tu le pays, à un moment où il se trouvait entouré d'mi groupe d'enfants tumultueux, sans que le bruit l'incommodât. Son entourage s'inquiétait de le voir travailler avec aussi peu de mesure, mais il était impossible de modérer son ardeur.

Cet épisode s'était passé à Kreischa, un faubourg où il s'était retiré durait l'insurrection de Dresde (mai 1849). Car, malgré ses opinions libérales toujours franchement exprimées, il n'avait pas un moment songé à se mêler en personne aux troubles politiques du moment. Il avait quitté la ville à petit bruit et même, paraît-il, avec quelque précipitation. On raconta à Wassiliewski qu'il avait d'abord oublié d'emmener ses enfants.

Il fut pourtant dans quelque mesure victime de ses tendances « révolutionnaires »; car lorsque Wagner, qui avait pris à la révolte une part active, se fut enfui de Dresde, des amis tentèrent en vain de lui faire obtenir en remplacement de celui-ci le poste de chef d'orchestre. Un musicien moins illustre, mais sans doute mieux pensant, obtint la préférence. Il faut dire que Schumann avait composé certains chœurs dont les paroles pouvaient à bon droit inquiéter la censure politique, et que ses Marches pour piano (œuvre y6) portaient en réalité le soustitre, verbalement transmis, de Marches des Barricades.

I/e 28 août 1849, à l'occasion du centenaire de la naissance de Gœthe, fut donnée à Dresde la première audition des scènes de Faust. I,' œuvre se joua le lendemain à Leipzig et peu après à Weimar. Schumann se montra enchanté qu'elle eût été choisie pour d'aussi solennelles célébrations, et déclara qu' « il aurait souhaité de posséder le manteau de Faust, afin de pouvoir se trouver en même temps aux différents endroits où elle se jouait ».

A défaut d'une situation de chef d'orchestre à Dresde, on lui ofErit celle que le départ de Hiller (qui l'avait lui-même désigné à cet effet) laissait libre à Dusseldorf. Schumann hésita longtemps à accepter; des considérations diverses le retenaient à Dresde : les concerts de M.^^ vSchimiaim, des auditions de ses

LA MATURITE

œuvres à diriger, le goût du milieu où il vivait et qu'il estimait bien préférable à celui de Dusseldorf .

Pourtant, il désirait ardemment un poste de cet ordre, et venait d'éprouver une autre déception :

le bruit avait vm.

moment couru que Rietz, successeur de Mendelssohn à la direction des concerts du Gewandiiaus, allait quitter Leipzig pour Berlin ; et Schumann s'était offert pour lui succéder.

Mais le départ annoncé n'eut pas lieu.

Un voyage qu'il fit avec sa femme à

Leipzig et à Hambourg en vue de concerts (et durant lequel il rencontra la célèbre cantatrice Jenny Lind à qui il dédia, en souvenir de l'admirable manière dont elle interpréta de ses lieder, le recueil œuvre 89) retarda encore quelque temps sa décision. Mais enfin, le 2 septembre 1850, il se transporta à Dusseldorf où vont s'écouler les dernières années de sa vie.

Costume de Golo, dans Geneviève.

DUR.^XT les pourparlers qui précédèrent son acceptation, Schumann avait écrit à Hiïler (le 3 décembre 1849) :

a Iv'autre jour, j'ai cherché dans une \'ieille géographie des renseignements sur Dusseldorf ; parmi les curiosités de la ville j'y ai trouvé mentionnés trois monastères de nonnes et une maison de fous. Contre les trois premières je n'ai rien, mais il me fut tout à fait désagréable de tomber sur la dernière. Je vais te dire à la suite de quelles circonstances. Il y a quelques amiées, il t'en souviendra, nous habitions Maxen (i). Je découvris là que ma fenêtre s'ouvrait droit sur le Sonnenstein (2). Cette vue finit par m'être absolument fatale : oui, elle gâta tout mon séjour. J'ai donc pensé qu'il en pourrait arriver de même à Dusseldorf. Peut-être pourtant la notice entière estelle erronée, et l'établissement n'est-il qu'vm hospice comme il s'en trouve dans toutes les villes.

« Je dois me garder bien soigneusement de toute impression mélancolique d'un tel ordre. Si nous autres musiciens, comme tu le sais, nous vivons souvent sur des hauteurs ensoleillées, le malheur de la réalité nous blesse d'autant plus profondément lorsqu'il apparaît si à lui devant mes yeux. C'e.st du moins ce qui m'arrive à moi. de par ma vive imagination. ■

(1) Près de Piriui (Saxe). Schumaim s'y rentkiit souvent eu visite chez des auiis.

(2) Uue maison de fous des environs de Pirna.

Ces lignes par elles-mêmes pathétiques deviemient particulièrement impressionnantes lorsqu'on songe qu'elles furent écrites précisément aux veilles de son départ pour la ville où devait le terrasser la crise finale. Et l'on ne peut s'empêcher de penser qu'il avait en quelque sorte conscience de sa destinée prochaine, averti qu'il était par la connaissance de son hérédité (on se rappelle qu'une de ses sœurs était morte à vingt ans, folle) et par les premières attaques de la maladie.

Néamnoins, il témoigna d'excellentes dispositions dès son arrivée à Dusseldorf. Il y avait été accueilh, ainsi que sa femme, par les témoignages les plus empressés d'admiration et de sympathie et avait trouvé, formés par Mendelssohn, Hiller et Rietz, des chœurs et un orchestre excellents. Dès son entrée en fonctions — c'était le 24 octobre 1850, le concert étant en majeure partie consacré à ses propres œuvres — il put se réjouir d'avoir été placé à la tête d'aussi satisfaisantes phalanges, et constater qu'il allait avoir à travailler dans les conditions les meilleures possibles.

Les concerts d'abonnement de l'hiver 1850-185 1 provoquèrent un grand mouvement d'intérêt, et le nombre même en dut être augmenté.

Cependant, rien ne convenait moins à Schumann que les fonctions de chef d'orchestre — si ce n'est celles de professeur qu'il avait vm moment exercées à Leipzig. Les témoignages de ceux qui le connurent, fût-ce de ses admirateurs les plus convaincus, sont imanimes à déclarer qu'il n'avait ni l'autorité ni la force physique nécessaires, et qu'il ne savait point faire comprendre assez nettement ses intentions à ses instrmnentistes. Il n'avait aussi ni la patience ni la méthode qui seules permettent de faire répéter utilement. Si les premiers concerts se déroulèrent au c-<inteutement général, il faut en grande partie attribuer le fait à l'expérience et à la discipline acquises de l'orchestre.

Sa vie se déroule, en ce temps-là, j)aisible et imiforme : ses devoirs professionnels — auxquels il faut ajouter la direction

de l'Union chorale et son concours aux grandes fêtes du chœur de l'église cathohque — ne prennent qu'ime partie de son temps.

Aussi peut -il non seulement composer, mais s'accorder mainte heure d'agréable loisir.

Parmi la musique qu'il écrivit alors et qui souvent trahit l'appauvrissement de sa pensée, il convient pourtant d'accorder une place à part à la symphonie en mi bémol majeur qu'il composa en moins de cinq semaines dès son arrivée à Dusseldorf et où il évoque les impressions d'ime \risite qu'il fit à Cologne, assistant au sacre cardinalice de l'archevêque de cette ville.

Iv'échec de Geneviève ne l'avait pas détourné de la volonté de produire de la musique dramatique. Aussi s'adresse-t-il à Richard Pohl qui lui fournit un arrangement en livret de la Fiancée de Messine de Schiller, et esquisse-t-il lui-même le plan d'un Hermann et Dorothée; mais dans im cas comme dans l'autre, il ne va pas plus loin que l'ouvertiu-e.

C'est à peine si l'on peut rattacher aux projets dramatiques proprement dits de Schumann les pourparlers relatifs à la mise en musique d'une Béatrice que lui proposa tm hbrettiste dont les biographes, pour des raisons assez compréhensibles, ne révèlent pas le nom. Cet inconnu avait envoyé à Schumann ime description assez attrayante de son propre poème — « avant tout musical, d'action rapide, sans hors-d' œuvre, riche en ensembles et chœurs, ofîrant maints prétextes à musique descriptive ». Schumann demanda à voir le poème, qui lui parvint accompagné d'une épître rempUe d'objiurgations. « De dangereux amis recommandaient à Schumann de s'efiEorcer à écrire aussi bizarrement que possible. Ne vaudrait-il pas mieux abjurer le romantisme, ne jamais donner à l'harmonie le pas sur la mélodie, rechercher la clarté, l'intelligibiUté, la pureté du style, prendre modèle sur les maîtres classiques.?»

Cette invraisemblable audace valut au donneur de conseils la belle lettre que voici, et qui termine l'affaire :

«Dusseldorf, le 22 septembre 1851.

« Honoré Monsieur, « Si je vous suis obligé'pour l'empressement que vous avez

RobertlSchumaiiii.

(D'après le portrait gravé par A. Hiissener.)

montré à me communiquer votre travail, je dois par contre protester contre le restant de votre lettre, qui, vu ma situation et la vôtre, me paraît inspirée d'une considérable présomption. Comment en venez- vous, vous qui n'avez encore donné au

monde aucune preuve de capacité créatrice ou critique, comment en venez- vous à faire, à un homme qui a tout au moins produit quelques petites choses, des semonces du genre de celles qu'on fait aux débutants? N'avez-vous pas pris ce point en considération ? Ce que vous m'écrivez, je le sais depuis trente ans et plus ; voici dix ans que je l'enseigne à mes élèves du Conservatoire de Leipzig.

« Mes compositions d'ailleurs — je parle des plus développées — • ne vous donnent-elles pas quelques petites preuves du fait que j'ai dans une certaine mesure pratiqué l'étude des maîtres? Je sais, j'ai toujours su me guider siu" eux : sur Gluck le simple, sur Haendel le compliqué, sur Bach le plus compliqué de tous. Btudiez donc ce dernier, et les plus comphquées de mes œuvres vous sembleront passablement simples. Et ma musique ne vous a-t-elle pas montré clairement que j'ai d'autres préoccupations que celles d'amuser enfants et dilettanti? Comme s'il n'y avait qu'une forme ou deux, auxquelles dussent se plier toutes les créations de l'esprit ! Comme si toute pensée n'apportait point avec elle, en naissant, sa forme ! Comme si chaque œuvre d'art n'avait point son contenu et sa disposition propres !...

« Voilà ce que j'ai à répondre à votre lettre, dont le ton et le contenu sont également blessants. Il ne peut donc pas me venir à l'idée d'aborder un travail qui de tous est le moins possible à réaUser dans cette note de prétendue « simplicité " ■^— la matière en fût-elle plus conforme aux tendances d'aujourd'hui que ne me paraît l'être ce que vous m'offrez. Le plus simplement doué des compositeurs de musique s'attaquerait à votre Béatrice, qu'il vous faudrait d'ailleurs vous résigner à quelques coups de tonnerre.

« Bien vôtre,

> R. vSCHUMANN. »

Les projets et les œuvres s'uLCumulent dès lors, témoignant d'mie fébrile versatiïité : le plus intéressant des premiers est à

coup sûr celui d'un grand oratorio sur la Réforme et intitulé Luther :

« Que cet oratorio soit entièrement populaire, accessible au citadin comme au paysan — semblablement au héros qui fut un si grand démocrate. C'est dans ce sens que de mon côté je m'efforcerai de réaliser ma musique, de façon qu'elle soit aussi peu recherchée, compliquée, polyphonique que possible; et que simple, pénétrante, elle impressionne plutôt par des harmonies et sa mélodie. . . L'oratorio devrait convenir pour l'église et pour la salle de concert... Bviter autant que possible les narrations et la réflexion; préférer partout la forme dramatique... Exactitude historique aussi grande que possible ; et restituer surtout l'énergie de langage bien connue de Luther. Ne pas négliger de mentionner ses rapports avec l'art musical, son amour pour cet art, qu'il exprima en cent admirables propos... Consacrons toutes nos forces à cette grande œu\'Te, et persévérons (i) «.

Parmi les compositions on peut citer des mélodies (œuvres 107, 117, 119, 125, 135 142), de la musique de chambre (TWo en sol mineur œuvTe 1 10) , des sonates de xaolon (œu\Tes 105 et 121), des pièces d'alto (œuvre 113) et de piano (œuvres 109 et m). l'ouverture de Jules César (œuvre 128). des « ballades chorales » ou grandes pièces pour soli, chœurs d'orchestre, dont la plus connue est le Pèlerinage de la Rose (œuvre 112), ime Messe (œuvre 147) et un Requiem (œuvre 148).

Il fit avec sa famille, l'été de 185 1, un voyage en vSuisse, et de là s'en fut à Anvers, assister à im concours de chant choral. Au printemps de 1852, il donna avec sa femme à Leipzig plusieurs concerts de ses œuvres, où furent jouées quelques-mies des plus récentes de celles-ci, — mais avec xm succès fort mitigé, même auprès de ses partisans les plus convaincus. Au mois d'août, il prit part cormne chef d'orchestre au festival choral de Dusseldorf , mais son état de santé empêcha cette part d'être bien active.

(i) Lettre à Pohl, son librettiste, 1851

140 SCHUMAXX

Il était, en effet, de plus en plus souffrant . « Il trouvait toujours les mouvements pris trop rapides, et demandait qu'on les ralentît. De même lorsqu'il dirigeait lui-même, on voyait qu'il n'était pas en état de suivre un mouvement vif», rapporte Wassiliewski, qui en ce temps-là faisait partie de l'orchestre de Dusseldorf.

Aussi ne faut-il pas s'étonner qu'en 1853, il ait dû renoncer à son poste de chef. La catastrophe finale approchait d'ailleurs à grands pas.

L'exaltation maladive de l'esprit de Schumann se décèle d'abord par la manière dont l'impressionnent les expériences de tables tournantes, alors à la mode, et auxquelles il se livre avec une foi passionnée. Témoin ce récit de Wassiliewski :

« Un joiir de mai 1853, je rendis visite à Schixmann et le trouvai étendu sur un sopha, lisant im volume. Je l'interrogeai sur le sujet de sa lecture, et il me répondit d'ime voix grave et solennelle : « Oh ! ne savez vous encore rien des tables tournantes ? — Si fait ! » répondis-je sur un ton de badtnage. Alors s'ouvrirent tout grands ses yeux habituellement à demi clos sur sa méditation intérieure ; et d'un air sinistre et mystérieux, il prononça, lentement et à mi-voix, ces mots : « Les tables savent tout. » Voyant cette menaçante gravité, je donnai mon assentiment pour ne point le surexciter. Il redevint cahne, alla chercher la cadette de ses filles, et commença avec elle à expérimenter .siir une petite table, à laquelle il fit notamment rythmer le début de la symphonie en ut mineur de Beethoven. La scène entière m'avait épouvanté à l'extrême, et je me rappelle d'avoir immédiatement fait part de mes soucis à des connaissances. »

On peut encore citer à ce propos ce passage d'ujie lettre à Hiller :

n Le 25 août 1853 (Dusseldorf).

« Nous avons hier pour la première fois fait tourner les tables. Quelle merveilleuse force ! Songe que je demandai à la table quel était le rythme des deux premières mesures de la symphonie

en ut mineur ! La réponse se fît attendre plus longtemps que de coutume — mais enfin la table commença :

J^ijl3

d'abord un peu trop lentement. Mais, quand je lui eus dit : « Mais le mouvement est plus rapide, chère table », elle se hâta

^^^"^ffW-

^"mm

Ife:

Dusseldorf.

de marquer le mouvement exact. Je lui demandai encore s: elle pouvait me donner le chiffre auquel je pensais ; et elle répondit, correctement, trois. Nous étions tous foudroyés d'étonnement.. .» Vers la fin de 1853, il fit, toujoiirs avec sa femme, tme nouvelle tournée de concerts en Hollande — tournée triomphale, où il

142 SCHUMANX

fut accueilli par des manifestations .d'enthousiasme dont témoigne une lettre à Strackerjan, un ami d'Oldenburg :

« Nous avions entrepris aux Pays-Bas un voyage musical qu'accompagnèrent de bout en bout des génies favorables. Dans chaque ville on nous accueillit avec joie, voire par de grands honneurs. J'ai constaté, à mon grand étonnement, que ma musique est pour ainsi dire mieux acclimatée en Hollande que dans ma patrie. Partout on avait préparé en m'attendant de grandes auditions des deuxième et troisième symphonies, précisément les plus difficiles ; et à La Haye, aussi la Rose. »

La suite de la même lettre (qui est du 17 janvier 1854) se rapporte à la décision qu'il vetiait de prendre de reviser et de publier en quatre volumes ses écrits :

« Je me réjouis de constater, dit-il à ce propos, qu'en cette longue période de plus de vingt ans, je ne me suis presque pas du tout écarté des vues exprimées autrefois. »

A ces impressions plus heureuses s'en ajoute une dernière : en octobre 1853, un jeune musicien s'était présenté à Schumann, porteur d'ime lettre d'introduction de Joachim. Le maître s'enthousiasma des œuvres que soumit à son appréciation le débutant, se prit pour lui d'amitié, et, le 28 octobre, fit paraître dans la Neue Zeitschrift fur Musik, où il n'avait pas écrit depuis neuf ans, un article intitulé : Voies nouvelles, qui traduisait de la plus éclatante manière son ravissement :

« Des années ont passé sans que je n'apparaisse sur ce terrain si riche en souvenirs. Souvent, malgré tous les labeurs de mon activité productrice, je me sentais incité à le faire; de nouveaux et significatifs talents surgissaient ; il semblait que s'annonçât en musique une force nouvelle... Je pensais, en suivant avec la plus vive sympathie la route des nouveaux élus, qu'il apparaîtrait, qu'il devait apparaître après de tels symptômes un être appelé à formuler d'idéale manière la plus haute expression de son temps ; im être qui nous apportât sa maîtrise non par im développement graduel, mais en surgissant, comme Minerve, tout armée du cerveau du fils de Saturne. Et il est venu, jeune de

sang ; les Grâces et les Héros ont veillé sur son berceau. Il se nomme Johannès Brahms et vient de Hambourg... »

A son retour de Hollande, Schumann se préoccupa non seulement de faire paraître ses écrits, mais encore de rédiger un ouvrage qui devait s'intituler le Jardin des poètes, et qui eût contenu en citations tout ce que les grands poètes de tous les temps avaient écrit sur le sujet de la musique : inutile d'ajouter qu'une pareille tâche était difficilement réalisable, et que l'état maladif où il se trouvait l'empêcha d'y travailler longtemps. La fohe qui le menaçait ne devait plus lui accorder que quelques semaines de répit.

En janvier 1854, il assiste, à Hano^Te, à ime audition de le Paradis et la Péri; il paraît alors en bonne santé et s'entretient gaîment avec ses amis Brahms, Joachim et autres. Puis, il revient à Dusseldorf qu'il projetait de quitter à bref délai pour Vienne. C'est là que se produisit le malheur longtemps redouté.

Dès le commencement de février, des troubles organiques et mentaux siur vinrent. Schumann ressent de terribles douleurs d'oreilles et des hallucinations lui viennent. Il inscrit sur son journal les brèves et pathétiques notes que voici :

« Vendredi 10 février : Le soir, très forte et cruelle douleur d'oreiUes.

« Le 1 1 : Nuit triste (maux de tête et d'oreilles) ; allé avec Dietrich à la BibUothèque.

« Le 12 : Encore pire, mais également merveilleux?... apparaît « Ein fest Burg (i) ».

« Le 1 3 : Extraordinaires souffrances.

« Le 14 : Le jour, passablement indemne ; le soir, très robuste. Fait de la musique (de la musique admirablement belle) . . .

« Le 16 : Pas mieixx; rassemblé toutes les poésies.

« Le 17 : ^lieux... »

(i) I<e fameux choral de I,uther, qu'il croit entendre.

144 SCHUMANX

La nvdt du 17 au 18 fut marquée par la crise décisive, que ^I™e Schumann raconte en ces termes :

■'. La nuit du vendredi 17, nous étions à peine couchés que Robert se releva et nota im thème que les anges, dit-il, venaient de lui chanter. Après quoi, il se recoucha et passa la nuit entière en visions, les yeux grands ouverts et levés au ciel ; il était persuadé que des anges l'entoviraient et lui faisaient de merveilleuses révélations, le tout en admirable musique; ces anges nous souhaitaient la bienvenue, affirmait-il, nous disant qu'avant la fin de l'année nous serions réimis auprès d'eux... Le matin vint, amenant un changement épouvantable. Les voix d'anges devinrent des voix de démons accompagnées de musique horrible ; elles lui disaient qu'il était un pécheur, qu'il allait être entraîné en enfer. . . il criait de douleur ; et deux docteurs, qui par bonheur étaient arrivés sans retard, avaient peine à le maintenir. »

WassiUewski a laissé de la dernière maladie du maître, dont il fut le premier biographe après avoir été un des fidèles compagnons de ses dernières années, im récit émouvant et dont l'exactitude n'a jamais été contestée. Le voici, intégralement :

« D'abord reparurent les hallucinations de l'ouïe. Schumann croyait entendre ime note le poursviivre sans répit, donnant naissance à des harmonies, voire à des morceaux de musique entiers. Puis s'y ajoutèrent des voix d'esprits qui murmuraient à son oreille sur un ton tantôt de bienveillance, tantôt de menace et de reproche. Durant la dernière quinzaine de sa lamentable existence à Dusseldorf, elles le privèrent même de son repos nocturne. Une nuit, il quitta soudain son ht et demanda delà lumière, déclarant que Fr. Schubert et Mendelssohn lui avaient envoyé un thème qu'il lui fallait noter tout de suite : et il le fit en dépit de tout ce que put lui dire sa femme (i). D'autres fois, il voulait soudain partir pom: im étabhssement de santé, pour s'abandonner entièrement aux soias d'un docteur; « car.

(i) Sur ce thème, Schumann, durant que se déclarait sa maladie, écrivit cinq variations pour piano. (Note de Wassiliewski.)

Clara Schumann.

disait-il avec conviction, il ne pourrait jamais se rétablir chez lui ». Dans un de^ces moments, il demanda une voiture, rangea ses papiers, ses compositions, et se prépara au départ. Il avait pleine conscience de son état et lorsque venaient des moments d'excitation violente, il priait qu'on se tînt loin de lui. Son épouse s'efforçait de son mieux de dissiper par ses paroles les halluci-

Ii6 SCHUMANN

nations qxii dans l'esprit enfiévré de Schuniann se croisaient sans cesse. Mais à peine y avait-elle réussi qu'à l'instant d'après le cerveau égaré du maître se forgeait un nouveau fantôme. A maintes reprises, il répéta qu'il était na pécheur et ne méritait point l'affection des gens. C'est ainsi que s'écoulèrent deux semaines, jusqu'au moment où la résistance intellectuelle que Schumann avait pu jusque-là opposer momentanément à sa maladie fut entièrement vaincue, et où son angoisse intime le poussa à commettre un acte de désespoir.

« C'était le limdi gras 27 février 1854. Schujtnann avait reçu la visite de son médecin, le conseiller de santé Hasenclever, et du musicien Albert Dietrich. On s'assit de compagnie. Durant la conversation, Schumann quitta sans mot dire la chambre. On pensait qu'il allait revenir; mais comme il n'en fit rien, sa femme sortit pour s'informer à son sujet. On ne le trouva à auctm endroit de la maison. Ses amis se précipitèrent aussitôt par les rues pour le chercher — mais en vain : il était sorti sans bruit, en négligé et tête nue, s'était dirigé vers le pont du Rhin, d'où il avait cherché par un plongeon à mettre un terme à ses souffrances. Les batehers présents se lancèrent aussitôt à son secours en barque et le retirèrent des flots ( i ) . Sa vie était sauvée, mais quelle misérable vie ! Des passants reconnurent l'infortimé maître, de sorte qu'il put être transporté dans sa demeure. Son épouse, qu'il importait essentiellement de ménager, se laissa persuader de ne point le voir dans son état aflBigeant et digne de commisération. Un deuxième médecin fut appelé à la rescousse, car entre temps s'était déclaré xin paroxysme que coupaient des périodes de détente.

« Les médecins jugèrent bon de transporter le malade dans un autre milieu, afin qu'il pût recevoir des soins spéciaux. D'accord avec sa femme, on décida de le placer dans la maison de santé privée du D' Richarz, à Kndenich. près de Bonn. Dans

(i) Il paraît qu'après ce sauvetage, Schumann implora les bateliers de le laisser mourir et tenta une deuxième fois de se jeter à l'eau. (Note de Wassiliewski.)

LA FIN I 'il

son fidèle et amical dévouement, le D"" Hasenclever prit sur lui d'accomplir le transfert, et le 4 mars au matin accompagna en voiture le patient, assisté de deux gardes, jusqu'au lieu désigné, qui fut atteint le même soir. C'est là que séjourna Schumann jusqu'à la fin de juillet 1856 (i). Durant cette période il reçut, avec l'assentiment du médecin, les visites de Bettina Arnim, de Joachim et de Brahms; mais comme il s'ensuivait chaque fois un état de grande agitation, il fallut renoncer à les continuer. Il entretint un temps une correspondance avec sa femme, mais elle ne le revit plus jusqu'au moment de son départ de ce monde. »

Erlert donne sur le temps du séjour de Schumann à Endenich ces détails :

« Peu de jours avant l'anniversaire de sa Clara, qu'il avait fidèlement coutume de célébrer (13 septembre), il exprima aux docteurs son étonnement d'être resté sans nouvelles de sa femme et de ses enfants. Le D"" Richarz informa M™e Schumann de la tournure favorable que prenait à l'imprévu la maladie; elle écrivit, il répondit; et avec l'assentiment des médecins s'établit entre les époux ime correspondance à laquelle participèrent également les deux filles aînées, Marie et Elise. »

Ses lettres sont, paraît-il, fort belles et pénétrées d'amour.

(i) « Il ne paraît guère convenable de compléter par des spécifications de détail le triste tableau de la maladie de vSchitmann. Je ne me permettrai donc ici qu'une seule information sur ce sujet. Avant que de quitter Bonn, l'été de 1855, je retournai, accompagné de mon ami Otto von Kolnigsloevv, alors en visite chez moi, à Endenich, pour m'informer, ainsi que je l'avais fait maintes fois déjà, de l'état de santé du vénéré maître. Schumann, précisément, était assis au piano qu'on lui avait fait venir sur son désir, et improvisait. Nous pûmes l'observer longtemps et sans être dérangés, par l'entrebâillement d'une porte. Cela déchirait le cœur d'être forcé de voir ainsi le noble grand homme dans toute la déchéance de ses forces physiques et intellectuelles, lui à qui l'art est redevable de tant de beautés, lui qui, dans son infatigable zèle, avait consacré sa vie paisible, mais féconde, au plus noble idéal. Son jeu était absolument insipide. On avait l'impression que la force qui animait ce jeu était entièrement paralysée — • coimne si une machine dont le mécanisme était dérangé s'efforçait, en soubresauts involontaires, de îonctionner encore. » [Note de Wwisiliewski.)

i'iH StHUMANX

de Cordialité suprême. Il rappelait cent petits traits des époques lointaines ou récentes de vSa vie, demandant qu'on lui envoyât des manuscrits et des livres, etc.. Il se réjouit fort de la nouvelle que Clara avait fait baptiser son dernier fils, né depuis son entrée à la maison de santé, du nom de Félix, en souvenir de son cher Mendelssohn. Il faisait quotidiennement une heure de musique. La mémoire des dates lui revint... Tous les cœurs battaient de joie à mesure qu'arrivaient ces consolantes nouvelles. En avril 1855, M^e Schumann put écrire en toute confiance :

« Le rétablissement de mon mari continue à s'aflSrmer; il travaille déjà bien, mais n'a pas encore retrouvé toutes ses forces : j'ai un espoir sans bornes dans le printemps. >'

Mais dès le mois suivant, une aggravation se produisit. La mort survint le 29 juillet 1856, à quatre heures de l'après-midi.

Il laissait sept enfants, dont quatre fiJs.

Le corps du maître fut transporté à Bonn, où des obsèques solennelles eurent lieu le surlendemain, en présence d'une foule nombreuse et péniblement émue. On l'enterra dans le cimetière situé près de la Stementhor (porte des étoiles), et l'on projeta d'élever sur sa tombe un monument. Mais le projet ne fut réalisé que longtemps après, quand un grand festival d' œuvres du maître, organisé en 1873 à Boim, eut permis de réaliser les fonds nécessaires. Ce monument, œuvre du sculpteur Donndorf de Stuttgart, fut inauguré le 2 mai 1880.

Clara Schumann survécut presque exactement quarante ans à son mari : elle mourut à Francfort, le 20 mai 1 896.

Voici mie partie des notes du D' Richarz sur la maladie de Schumann et sur l'autopsie de son corps :

« ...Il ne sera pas sans intérêt de faire remarquer tout d'abord qu'à l'autopsie, les replis transversaux du fond du quatrième ventricule du cerveau (racines des nerfs auditifs) s'avérèrent nombreux et bien formés. Je trouvai ensuite les anomaUes suivantes, que je classe par ordre ascendant d'importance comme par importance génétique :

Page 1