Cité par Spitta, dans la préf. du 90 vol. des œuvres com
plètes de Schütz.
Le peuple a bien quelques préventions contre les hérétiques, et met les luthériens au même rang que les Turcs, mais les patriciens, surtout pendant que le pape tient la république sous la peine de 1 interdit (1605-1607), accueillent volontiers les adversaires de la puissance romaine. L'ambassadeur d’Angleterre, Henry Wotton, est accompagné de son chapelain, William Bedell ; Bedell traduit pour Fra Paolo Sarpi le Common P rayer Book et se lie avec l’ancien archevêque de Spalatro, Marcantonio de Dorninis, qui s’est réfugié à Venise, ayant pris parti pour la république contre le pape. D’autre part, Sarpi négocie avec les émissaires des princes allemands, et on lui offre l’appui de théologiens de la confession d’Augsbourg1. Il n’y aurait point alors de ville catholique où les calvinistes et les luthériens fussent plus heureux, s’ils ne prenaient soin de troubler eux-mêmes la paix qu’on leur accorde, en se querellant2. Ces discussions religieuses, Schütz en connaît déjà la violence. Le landgrave Maurice avait voulu imposer à ses sujets luthériens la religion calvi-
1 . Geschichte der Prolestantischen Bewegungeji und der Deutschen Evangelischen Gemeinde in Venedig , par Th. Elze, i883, pp. 33 et 36.
2. Der Fondaco dei Tedeschi in Venedig , par Henry Simonsfeld, 1887, P- iScp
LA VIL
niste, et il n’y était parvenu que par la force1. Dans cette ville étrangère où les deux partis du protestantisme étaient en lutte, le protégé de Maurice avait tout à craindre de ses compatriotes luthériens, et, né dans la religion luthérienne, il devait souffrir d’être retenu parmi les ennemis de sa foi, à cause de la bienfaisance de son suzerain. Il n’a jamais avoué les tourments dont ces affaires de conscience purent l’allliger. Mais ces inquiétudes religieuses augmentèrent peut-être le découragement où il tomba, dès que les premières leçons de Gabrieli lui eurent dévoilé sa propre faiblesse. L’importance et la difficulté de sa tâche lui apparurent alors, écrit-il. Bientôt, il eut reconnu qu’il n’avait encore dans la composition, qu’un « pauvre commencement très mal fondé », et il conçut du regret de s’être détourné des études universitaires, où il s’était avancé assez loin déjà2. Il se souvenait avec amertume de ses succès d’école, les comparait avec ses maladresses de musicien novice. L’admiration même qu’il avait pour Gabrieli l’arrêtait dans son entreprise. Les œuvres d’un tel
1. C. von Rommel, Neuere Geschichte von Hessen, II, 1837, PP- 600, 6o5, 612, 63o: Cari von Winterfeld, Der evangehsche Kirchengesang und sein Verhàltniss zur Kunst des Tonsatzes , II, 1845, p. a8-3o.
2. Memorial déjà cité (i65i), publié par La Mara (Musikerbriefe , I, 1886, p. 78).
maître ne pouvaient que fasciner et désespérer un débutant. Dans la mêlée des motifs, dans les tourbillons du contrepoint A, dans le désordre des harmonies inusitées, dans le conflit des voix et des instruments, il est trop difficile de distinguer ce qu’il est permis de choisir pour modèle. Les exemples d’un musicien aussi riche et aussi libre que Gabrieli n’ont d’utilité que pour ses égaux. Pour ceux qui sont trop au-dessous de lui, cette puissance et cette variété sont décevantes ; ils n’en font rien. Schutz demeura ainsi, pendant quelque temps, perdu dans la contemplation de l’inaccessible. Il ne s’en détacha que par sentiment du devoir, répudia toute vanité, consentit à tout rapprendre, et ses progrès se mesurèrent à sa résignation. « Je me mis alors à traiter le Studium Musices avec une application acharnée, et à éprouver comment cela me réussirait ». Ce travail patient le rapprocha de son maître : ébloui d'abord, il fut peu à peu éclairé par lui. Certes, il ne cessait point de le tenir pour un artiste prodigieux; longtemps après l’avoir quitté il s'écriait : « Mais, Gabrieli, dieux immortels, quel homme ! Si la diserte antiquité l’avait connu, elle l’eût préféré
i. Voyez l’ouvr. de C. von Winterfeld, Johannes Gabrieli und sein Zcitalter , Berlin, 1 834 » et l’ex. donné par M. Leichtentritt ( Gesch . der Molette , p. -i3o).
aux Amphions, ou bien, si les Muses aimaient le mariage, Melpomène n’eût point choisi d’autre époux, tant il avait de talent dans l’art de mouvoir les modes1 ». Toutefois, cet enthousiasme n’était plus stérile : au printemps de 1611, Schütz présentait au landgrave un recueil de madrigaux italiens, et déclarait, dans la dédicace, que « le très fameux Gabrieli l’avait admis à recueillir l’or de ses rives, si riches... qu'elles ne le cèdent en rien au Tage ni au Pactole2 ».
Par le choix des textes qu’il met en musique, nous voyons que, tout en se vouant à la composition, il ne laisse pas de lire assidûment les poètes italiens, et qu’il s’efforce de les imiter3. Nous savons, d’ailleurs, par la notice jointe à son oraison funèbre, qu’il avait tiré profit de son séjour à Venise, en observant, de tous côtés, ce qui était digne de remarque, et qu’il avait fréquenté les savants4.
Son premier ouvrage fut fort bien accueilli, et
1. Préface des Symphoniae sacrae , 1629 (5° vol. de l’éd. des œuvres complètes).
2. Dédicace des Madrigali (9e vol. de l’éd. des œuvres complètes).
3. Sa dédicace à Maurice de Cassel commence ainsi : E vn Mare V. A. Serenissirna, non sô se piu mi dica di virtü , chc di munificenza , et, pour finir, il dit au prince qu’il espère di sboccar nel suo Mare vn giorno... non corne priuato fi a me, ma corne Oceano di deuotione.
Ed. citée, p. 173.
les éloges qu’il en obtint le décidèrent à persévérer dans ses efforts. Il fut encouragé non seulement par Gabrieli, mais par le maître de chapelle Martinengo, et par d'autres musiciens éminents. Ses parents eux-mêmes, en apprenant qu’il réussissait, finirent par se consoler de le voir s’écarter des voies sûres où ils l’avaient engagé. Bien plus, comme le landgrave avait cessé de payer pour l'entretenir à Venise, ils l’y nourrirent une année encore, à leurs frais. Ce fut, sans doute, pour Schütz, le meilleur temps. Il savait son métier, et n’avait plus qu’à demander, aux choses qui l’entouraient, l’inspiration. Elle venait de partout; comme le voyageur Paul Heussner le répétait en 1599, Venise était le paradisus deliciarum1. Encore que, parfois, on supportât avec peine « l’aigre senteur de son maraits2», bien que les Vénitiens fussent d’ « une grande gravité », et sévères dans leur puissance, « mesme jusqu’à l’excès3», la ville merveilleuse offrait aux étrangers un spectacle perpétuel et changeant. Une foule bigarrée errait sur les places et sur les quais.
1. Itinerarium Germaniae ; Galliae ; Angliae; Italiae..., 1617, p. 218.