AMOUR
Enfant, ne me vois-tu pas pleurer lorsque tu vas pleurer, et n'es-tu pas un miroir fidèle du sourire de ton père ? Ne te précipites-tu pas dans ses bras lorsqu'il t'ouvre les siens et ne dis-tu pas alors :
c Ah I mon père , il faut bien que je sois autant en » vous qu'en moi-même ^ car ma vie n'est complète
Or je suis, dans le temps^ résumé et germe de ce Saint-Simon ^tehnel , manifesté en moi et par moi.
C est par toi^ peut-être, que je m'avancerai vers DIEU, cher fils, entraînant avec moi et par toi mon père, car tu continuerais notre œuvre ; tu serais alors ce que DIEU me promet d'être toujours, le premier engendreur des hommes ; mais c'est en toi que ma vns présente se sentirait grandir, car je distinguerai toujours ce que j'étais par moi^ de ce que je serai par toi ; et cette différence, tu ne pourras pas l'établir comme moi^ durant ta vie, parce que tu ne seras pas moi^ tu seras toujours toi^ tu seras nous tous ; mais tu ne seras , je le répète , ni Rodri- GUES, ni Saint-Simon, ni saint Paul, ni Jésus, ni MoIse ; tu seras, toi vivant, Charles Duveyrier, jusqu'à ce que la mort te réunisse à tes pères {comme le croyaient tes Juifs) et te donne l'entrée dans une vie nouvelle (ciel des Chrétiens) où tu seras avec tes enfants.
Oui, Charles, les Juifs et les Chrétiens ont eu raison, les uns en brûlant de se réunir au passé qu'ils vénéraient , les autres en désirant se plonger dans V avenir qu'ils adoraient : la mort me donnera cette double joie ; je suis Saint-Simonien !
Le Juif désirait si ardemment la vie passée^ dans ses croyances sur la mort , précisément parce que le culte était particulièrement matériel, précisément parce que la foi d'Israël était prophétique.
L'individu se souvenait, tandis que le peuple espérait.
De même, le Chrétien désirait ardemment la vie future
dans ses croyances sur la mort, parce que le culte
la cbérir plus ardemment chaque jour; mais je veux distinguer mon père de moi ; je veux qu'il ait sa t;te propre^ et moi ma vie propre^ et que cependant nos vies ne soient qu'uNB seule et même vm, se déroulant dans le sein de DIEU ; sans cela je le condamnerais et je me condamnerais à V anéantissement ; or je veux vivre ; ou bien encore» sans cela» je relèverais ou je m'élèverais à Vétat divin; or je suis homme-DlEV ^ mais je ne suis pas DIEU.
Je te le dis avec amour, cher fils, la promesse que tu me fais ne sourit pas à mon cœur. Tu veux que, prêt à quitter la vie, te donnant mon dernier baiser (toi que je suppose, pour un instant, le digne successeur de mon amour, de ma vie), tu veux, dis-je, me consoler du départ, en me montrant que mon œuvre ne sera pas. interrompue; que toi, toi que j'embrasse à l'instant, tu vas, portant glorieusement le sceptre qui s'échappe de ma main défaillante, conduire l'humanité, mieux encore que je ne la dirigeais, vers son brillant avenir. Je t'entends bientôt t' écrier, au moment oii se fermera ma paupière : < Mes enfants, je suis votre père! > je te conçois, tu nais à la vie, tu n'en vois que Taurore, tu n'as pas de passé, ou plutôt le soleil brille au milieu de sa course sur ta tête brûlante; tu célèbres l'heure de midi ; pour toi plus d'étoile matinale, pas de rosée du soir; et dans ton enthousiasme , tu t'écries : Je suis , je vis ,
j'aime, je brûle Non, tu ne vis pas, tu es en
délire; nouveau Josué, voudrais-tu faire oublier à la terre qu'elle tourne sans cesse! Va, conduis le troiik peau que je t*abandonne ; aime-le, il m'est aussi cher
leur, qu'elle veut aimer : car, si elle t'adore , une partie de son bonheur consista à te voir heureux des souvenirs du bonheur qu'hier elle te donnait ; et ces souvenirs, le nouvel époux, ton successeur, les aura-t-il comme toi? Lorsque ce nouveau Goarles la conduira une seconde fois à Tautel, ce sera lui et tot, lui présent et toi passé; vous serez deux qui ferez battre son cœur de sowûenirs et à^espérances^ car elle t'aura aimé, et tout ce qu'elle aura aimé, elle l'aimera encore, elle l'aimera toujours. Le premier jour où elle te donna sa foi, elle sentait cet AMOUR iSternel en te disant : Je t'aime.
Je le sais, tu crois, parce qu'elle ne touchera qu'une seule maifiy parce qu'elle ne verra près d'elle, à l'autel, qu wn seul homme, parce qu'elle n'entendra dans cet heureux instant qu't^ne seule voix, qu'elle dira : Charles . n'est plus là, Jules seul existe!
Et moi, je te dis encore que tu ne connais pas la vis, que tu ne connais pas 1' amour. Charles et Jules, manifestations d'wn même être, ont vécu séparés, sous deux formes distinctes ; Charles et Jules s'aimaient, s'unissaient chaque jour de plus en plus; ils seront unis un jour sous une seule forme ; Jules deviendra Charles et Jules; Charles et Jules ne feront qu'un; mais ce nouveau Jules sera aussi un nouveau Charles, car Vancien Jules et Vancien Charles se trouveront en lui; il sera ^ Vancien Jules développé par la vie, mais il sera aussi Vancien Charles régénéré par la mort ; et l'un et l'autre auront conscience de leur progrès, car tous deux vivront encore puisqu^ ils vivaient, et le nouveau Jules n'est que leur union ; il ne les a pas plus confondus quMI ne
ma force façonne^ que mon intelligence étudie^ pour ce monde qui m^embellit et m'instruit. Union d' amour, union d* esprit, imion de matière, telle est la vie de ITiomme, tels sont les phénomènes qui lui révèlent constamment et que lui révèle partout Tunité divine, vers la-^ quelle il ne s'avance qu'à la condition de s'unir d'amodr, d'esprit et de matière avec tout ce qui est. Chaque pas qu'il fait dans cette adorable gohmcnion est un produit nouveau d' amour, d'intelligence et de matière; dans sa marche, il engendre les êtres, les idées et les formes ; il est POETE ,' savant , industriel. Et ce produit, dont le germe^ un et double, renfermé dans les deux agents du produit, COEXISTAIT en eux et par eux, s'avance à son tour (et seulement alors d'une manière manifeste pour l'homme, être imparfait) vers la fin et la cause de tout germe, de tout être, vers Tamour infini , vers la vie