‹ Science de l'homme (volume 2)Chapitre 35 sur 67 · COMPARAISON ENTRE LES ROMAINS ET LES ANGLAIS · texte numérisé non relu

COMPARAISON ENTRE LES ROMAINS ET LES ANGLAIS

Je ne veux pas établir cette comparaison d'une manière directe ; mon intention est seulement de constater la similitude, jusqu'à un certain point et sous un certain rapport , des relations que les Romains ont eues avec les Grecs et de celles que les Anglais ont entrepris d'établir avec les peuples du continent de l'Europe.

Rome, située au centre de la grande Grèce, était une colonie grecque, ou au moins elle était entourée de colonies qui avaient été envoyées par les Grecs. Ses législateurs, Romulus, Numa, et peut-être d'autres dont les noms ne nous sont point parvenus, ont donné à la population élémentaire de la nation romaine une constitution radicalement différente de celle de tous les autres peuples grecs. Ils ont donné à cette constitution des bases religieuses et politiques essentiellement différentes. Le polythéisme était bien la religion . commune aux Grecs et aux Romains, mais il y avait cette différence ,que les temples de Delphes et d'Olympie étaient pour

triotisme, sont parvenus à dominer tous leurs voisins, ce qui, comme je Tai dit, n'aurait pas eu lieu s'ils avaient été unis par un lien religieux. Il sera facile maintenant d'apercevoir le trait de ressemblance entre la politique des Romains et celle des Anglais.

Depuis Torigine de la Société européenne jusqu'à répoque de la révolution de Luther, les Anglais ont été unis aux peuples du continent par un lien religieux; aussi leur ambition nationale s'est-elle renfermée, jusqu'à cette époque, dans de certaines bornes; maisàTépoque de la révolution de Luther, leur politique a complètement changé, ils ont tout à fait brisé les liens religieux qui les unissaient aux peuples du continent. La religion qu'ils ont adoptée est une religion nationale, elle n'existe que chez eux, elle est la religion anglicane. De ce moment, ils ont conçu le projet de subaltemiser à leur égard la masse entière de la population européenne, et ils finiront par y parvenir, si les Européens ne les forcent pas de se rattacher à eux par une institution générale commune.

Ceci n'est qu'un aperçu que je ne pousserai pas plus loin pour le moment ; je reviendrai sur ce sujet quand je parlerai des modernes. Je passe à l'esquisse que j'ai annoncée, d'une comparaison entre la crise politique dans laquelle nous nous trouvons engagés, et celle dans laquelle les Romains ont été plongés lors de la chute de la république.

L'idée d'une loi générale régissant l'univers est à celle de plusieurs lois particulières réglant les phénomènes des diverses branches de la physique, conune

Je vais parler maintenant de l'état de crise dans lequel nous nous trouvons, et je dis que cette crise (qui est extrêmement violente» puisque toute F Europe est en guerre et que les armées se composent aujourd'hui, en comprenant les combattants des deux côtés, de plusieurs millions d'tiommes) est nécessairement déterminée par la plus grande cause qui puisse agir. Or la cause qui peut agir le plus fortement sur la société est un changement, un perfectionnement dans ridée, dans la croyance générale. C'est effectivement celle qui agit ; c'est , pour la classe instruite, le passage de plusieurs lois particulières , réglant les phénomènes des diverses branches de la physique, à celle d'une seule et unique loi les réglant tous. Il est piquant d'observer, d'une part, qu'il y a maintenant mille ans que les savants arabes, sous le calife Almamoun, ont fondé les sciences d'observation, et qu'ils ont, par conséquent, conçu des lois particulières régissant les phénomènes des différentes branches de la physique, et que c'est précisément ce même temps qui s'est écoulé entre l'époque à laquelle le polythéisme était enseigné par les prêtres égyptiens à leurs initiés, et celle où la coasse entière de la population passa à la croyance de l'existence d'une seule cause. Je me sers de l'expression cause, et non (le celle Dieu , parce qu'elle me conduit naturellement à une explication importante, ce que l'autre expression n'avait pas fait.

La croyance à une seule cause a été fondée, bien solidement fondée par Socrate ; mais cette, croyance était susceptible d'un perfectionnement que l'esprit hu-

main n'a, comme on voit , obtenu qu'après des travaux qui ont duré des siècles. Il y avait deux manières de concevoir cette idée : une seule cause. Dans l'une, c'était l'imagination qui jouait le rôle capital; dans l'autre, c'était l'observation et le jugement. L'esprit humain a nécessairement commencé par imprimer à l'idée une seule cause, le cachet de l'imagination; car l'imagination est une faculté qui s'est développée, dans l'espèce comme dans l'individu, avant celle du raisonnement. J'ai dit plus haut que le développement de l'intelligence générale avait suivi la même marche que celui de l'intelligence individuelle, et cette observation ne doit pas être perdue de vue, puisqu'elle tend à éclairer la question qui nous occupe. Un enfant qui se heurte contre une pierre se fâche contre elle, il lui dit : Méchante pierre ! Sa vive imagination lui adresse des reproches ; il la regarde comme un être animé. A cet âge, il y a surabondance de vie, on est porté à la considérer comme abondamment répandue dans la nature. Enfin, et sans pousser la comparaison plus loin, il est tout naturel que les hommes aient commencé par animer la cause de tous les effets produits dans l'univers ; il est également naturel qu'ils envisagent aujourd'hui cette cause comme étant une loi , et cela par un grand nombre de raisons dont je vais énumérer les plus importantes.

1° La croyance à un Dieu ne fait que reculer la difficulté, car cette croyance ne dispense pas de l'étude de la nature, puisqu'elle n'éclaire aucunement l'esprit sur les lois auxquelles l'univers est assujetti.

S"" La croyance à un Dieu, sans la croyance à la

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révélation, ne serait d'aucune utilité, comnne Ta fort bien prouvé le chancelier d'Aguesseau, puisque cette croyance ne donne par elle-même aucune règle de conduite. Or la croyance à la révélation a dû être altérée dès le moment que les connaissances acquises se trouvèrent en avant de celles des hommes qui parlaient au nom de Dieu, et que les erreurs contenues dans les écritures réputées divines ont été mises en évidence.

3' Le bon sens est choqué de la quantité de contradictions qui se trouvent dans le système théologique. Dieu est présenté comme tout-puissant ; on dit qu'il a eu en créant l'homme Tintention de le rendre heureux, et il n'en vient point à bout. Dieu est parfait, dit-on, et, la page d'après, on parle de sa colère contre l'homme. Dieu est d'une prévoyance sans bornes, et cependant l'homme jouit du libre arbitre. L'homme doit être puni de ce qu'il fait de mal et récompensé de ce qu'il fait de bien. Ces récompenses et ces châtiments n'ayant lieu que dans une autre vie, les bons ne sont point encouragés ni les mauvais contenus par l'exemple. Quand on réfléchit sur le système théologique, on ne peut s'cnapêchcr, d'une part, d'admirer cette conception pour l'époque où elle a été produite; d'autre part, d'être frappé de la distance énorme à laquelle elle se trouve de rétat actuel des lumières, et, par conséquent, de la nécessité de la perfectionner, surtout sous ce rapport : produire la démonstration physiologique que celui qui cherche son bonheur dans une direction quUl sait être nuisible à la Société^ est toujours puni par un effet iné-vi table des lois de V organisation.

Revenons maintenant à la comparaison principale. Je veux parler de celle entre la crise dans laquelle l'esprit humain s'est trouvé lors de l'établissement du théisme, et celle dans laquelle il est engagé dans ce moment»

Cicéron, un des plus grands politiques de cette époque, a dit dans son ouvrage Sur la nature des Dieux :

« Ego vero eas defendam semperque defendi, nec me ex ea opinione quam a majoribus accepi de cuitu deorum immortalium , alius unquam oratio aut docti aut indocti movebit. Sed cum de religione agitur, T. Cornucanium, P. Scipionem, P. Scœvolara, pontifices maximos, non Zenonem, aut Elianthem, aut Chrysippum sequor, habeoque 0, Lelium augurem, eumdem sapientem quem potiùs audîam de religione, dicentem in illa oratione nobili, quam quemquam principem stoïcorum. Cùmque omnis populi Romani religio in sacra et in auspicia divisa sit, tertium adjunctum sit, si quid praedictionis causa exportentis et monstris Sybillse interprètes aruspicesve monuerant. Harum ego religionum nullam unquam contemnendam putavi, mihique ita persuasi Romulum auspiciis, Numam sacris conslitutis fundamenta jecisse nostrae civitatis quse unquam profecto sine summa placatione deorum immortalium tanta esse potuisset (1). •

(1) De natura deorum. — Panckoucke, i830, Bibliothèque Latine- Française. (Traduction de Matter.) — «Je la défendrai toujours, je l'ai toujours défendue, et jamais discours, ni de savant ni d*ignorant , ne me fera écarter de la doctrine que j*ai reçue de nos pères sur le culte

Gcéroo aurait dû s*apercevoir que le polythéisme était usé; que cette croyance, qui était très en arrière de rétat des lumières, était devenue tellement ridicule, que lui-même disait souvent qu'il ne concevait pas comment deux augures pouvaient se regarder sans rire; qu 00 ne pouvait rendre la vigueur à cette religion, et qu*elle serait inévitablement remplacée par une autre plus proportionnée à Tétat des lumières.

Aujourd'hui beaucoup de personnes très-instruites et très-capables commettent la même faute que Cicéron ; elles voudraient rendre à une religion usée sa vigueur ; comme lui, elles font des plaisanteries sur le paradis , l'enfer, la maternité de la Vierge, le paradis terrestre, l'infaillibilité du pape, de même qu'il en faisait sur les aruspices, et, comme lui, elles voudraient que ces idées, qui sont l'objet de leurs plaisanteries, fussent respectées.

Une comparaison secondaire découle de celle que nous venons d'établir. Cicéron ne croyait pas à la pos-

des dieux. Quand il s'agit de religion, je suisCornucanius,Scipion, ScôYoIa, les grands prôtres, et non pas Zenon, Gléanthe ou Gbrysippe, et j'ai devant moi Lélius laugure, l'un de nos hommes les plus sages, que, sur ce sujet, j'aime mieux écouter (dans son célèbre discours) que le plus grand des stoïciens. Et puisque toute la religion da peuple romain se distingue en sacriGces et en auspices, pratiques auxquelles se joignent, à l'occasion de quelque phénomène extraordinaire ou de quelque prodige, les avertissements des interprètes de la Sybille, ou les aruspices, j'ai toujours cru qu'il fallait respecter chacun de ces points de notre religion , et je me suis persuadé que Romulus, en instituant les auspices, et Numa en établissant les sacrifices, ont jeté les fondements de notre république, qui jamais ne se fût éleyéè, si elle ne s'était rendu les dieux favorables par ses hommages. •

sibilité de rétablissement d'un nouveau système religieux; beaucoup de personnes aujourd'hui regardent comme impossible un nouveau système de croyance. Une religion bien supérieure par sa morale au polythéisme s*est néanmoins établie peu de temps après les assurances données par Cicéron et par une multitude d'autres penseurs de cette époque. On peut avec confiance dire de même aujourd'hui , qu'un système de croyance dont la morale sera très-supérieure à celle du christianisme, s'établira nécessairement avant peu de temps, et que le seul moyen pour nous de sortir du bourbier est d'aller en avant : tout pas rétrograde ne peut nous être utile, heureusement il nous est impossible.

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