‹ Science de l'homme, physiologie religieuseChapitre 22 sur 125 · LAURE · texte numérisé non relu

LAURE

Il est certain, de plus, que, discutant entre nous sur des parties plus ou moins spéciales de physiologie, de morale ou de politique, nous ne pouvons nous entendre qu'en devenant l’un ou l’autre infidèle à nos principes , à nos axiomes, à notre dogme. Nous sommes comme un orthodoxe de Nicée et un arien, l’un préparant le catholicisme, l’autre le mahométisme.

Partout chez vous je vois la lulte, dans l’homme, dans l'humanité, entre l’intellectuel que vous appelez homme et le matériel que vous nommez animal ; tandis que moi, au contraire, je cherche à uNIR, à concilier, à pacifier, à faire fraterniser ces deux principes, ces deux axiomes de vie, au moyen d’un troisième principe de vie qui est un égal, un commun amour des deux autres. Votre troisième principe a bien deux fils aussi, mais un ainé et un cadet, un privilégié et un disgracié, un bon sujet essentiellement homme, et un mauvais sujet essentiellement animal. Vous êles sans cesse disposé à caresser l’un et à fustiger l’autre; partout et toujours vous êtes ce que vous êtes pour le cerveau, à l'égard du cervelet, ce qu'était jadis un noble pour son fils, à l'égard de sa fille.

Je reconnais, hélas ! que vous êtes parfaitement logique ; c’est une raison de plus pour que j'attaque le taureau par les cornes. C’est ce que je vais faire.

$ 2. Vos deux cornes sont les deux cornes de Dieu, les deux cornes de TOUT GE QuI Esr : c’est le dualisme esprit et chair. Les deux termes de ce dualisme sont-ils ennemis ou amis? Toute la question est là entre nous;

ge

elle est là entre toutes les religions, entre toutes les philosophies ; elle est là même entre toutes les doctrines physiologiques et médicales, entre toutes les théories d'éducation publique ou privée.

Grâce à Saint-Simon, vous avez pourtant un peu compris que les facultés physiques, matérielles, corporelles, charnelles même, quoiqu’elles fussent, selon vous, essentiellement animales, avaient du bon, Vous êtes à cet égard infiniment supérieur au révérend père Félix, mais vous avez comme lui une peur terrible que ces facultés animales usent de leur puissance pour rabaisser l'homme plutôt que pour l'élever.

Eh bien, si vous vouliez vous donner la peine d’examiner combien l’homme peut se dégrader, s’avilir, être méprisable par ses facultés rationnelles, par sa puissance de logique, de calcul, de raisonnement ; si vous songiez seulement au mal qu'ont produit, et que font même sous vos yeux quantité d'hommes éminemment spirituels et intellectuels, qui ne créent rien de matériel, qui ne font rien d’utile de leur corps, qui seulement vont et viennent, boivent et mangent, s’habillent et se déshabillent, mais qui corrompent la femme , la fille, la sœur de leur prochain, qui dépensent à ce joli jeu toutes les combinaisons de l'esprit le plus délié, toutes les ruses diplomatiques, tous les calculs machiavéliques, toutes les roueries d’un génie diabolique , satanique, je crois que vous seriez bien près de mépriser autant l'esprit que la chair, mais que cela ne vous empêcherait pas de les aimer et respecter également... quand Dieu les anime.

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Pour cela, évidemment, il ne faut pas confondre sous un même mot : esprit, l'amour et la raison, la morale et la science, ou bien saint Paul avec Île très-érudit compère Mathieu, ni même Saint-Simon avec Arago, ou avec ses propres élèves, Poisson et Comte, ni même enfin ce que je vous écris avec un livre de science.

Dieu merci, je n’ai pas cette dernière crainte; je sais bien que vous n’appellerez pas l’œuvre que je fais ici, de la science ; mais peut-être que n’y voyant pas de la science, vous y verrez moins que rien, c’est-àdire le produit d’appétits animaux très-développés et fort dangereux pour la moralité et la dignité humaines.

Vous m'avez déjà jugé ainsi dans une partie de ma vie, où j'ai mis tout mon cæur, où j'ai terriblement souffert et fait souffrir; où nous étions tous à l’état d’âmes plongées dans une brülante fournaise, au feu de laquelle bouillonnaient tous les amours que Dieu a répandus sur le monde; où il ne s'agissait pas plus pour moi de calculs personnels que de fortune personnelle; où mon esprit et mon corps se consumaient, sans que j'y songeasse et que je le sentisse, parce Dieu était en moi, comme je l'y sens toujours, m’ordonnant de mettre mon esprit et mon corps au service du divin amour qui est ma vie.

J'aime, j'adore l'esprit de mon Dieu, lorsqu'il se manifeste dans l’homme par le besoin d'éclairer son prochain-comme lui-même. J'aime, j'idolâtre la chair de mon Dieu, quand elle se manifeste dans l’homme par le besoin d’en faire jouir son prochain comme luimême, Or à ces deux amours je ne conçois de li-

mites que celles de la puissance de vie qui est dans l’homme, car ces deux saints amours ne peuvent égarer : ils sont la charité même.

Je n'aime pas la chair pour la chair, l'esprit pour l'esprit, pas plus que l’art pour l’art, Jestime, je respecte, j’honore ces amours abstraits, mais dans certaines limites, car ils peuvent égarer, car ils épuisent ou ils rendent fou; car n'ayant pas de prochain vivant, ils vivent dans l’égoïsme.

Mais je déteste et je condamne impitoyablement l’homme qui emploie son esprit à tromper son prochain pour l’asservir ; qui emploie sa force à dépouiller son prochain pour s'enrichir. Dans cet esprit capteur, dans cette chair spoliatrice, je vois également de monstrueux violateurs de la vie divine et humaine ; ils me font également horreur. L'un est Cartouche, l’autre Mandrin ; l’un est Machiavel, l’autre Robespierre; le serpent et la hyène , l’empoisonneur et l'assassin.

Ah! vous croyez que vous avez seul des anathèmes contre le libertinage et l’ivrognerie et la gloutonnerie et la cupidité et l’avarice; vous croyez que parce que j'aime la chair, j’excite à toutes ces ordures ! Mais que ne sursje donc pas en droit de vous dire, à vous qui ne signalez et n’anathématisez aucun des vices honteux qui tiennent-au développement monstrueux des appétits et des facultés de l'esprit, à vous qui ne sentez pas que ces mêmes facultés qui calculent, combinent, raisonnent, peuvent s'exercer aussi bien à voler le pain du prochain qu'à lui donner celui qu’elles ont pétri elles-mêmes ?

Non, je ne veux pas plus de grossièreté brutale que

je ne veux de fausseté raffinée; j’aime la beauté comme la loyauté. Je ne prêche pas plus le libertinage de la chair que le dévergondage de l'esprit; je prêche le saint travail du corps et le saint travail de l'esprit, ayant tous deux pour but moral l’amélioration physique et intellectuelle du pauvre et de l’ignorant. Je n’excite pas plus à la débauche des sens qu’à celle de l'esprit, pas plus à pratiquer qu’à étudier de Sade, Laclos et toutes les sales œuvres des sales esprits de notre spirituel et sale dixhuitième siècle; mais je suis plein de tendresse pour ces belles et déplorables victimes des débauchés, souillées, déshonorées, qui sont tombées dans la boue, parce que vous n'avez pas enseigné à leurs bourreaux ou à elles, à rendre un culte religieux aux puissances divines qui étaient en elles et que vous nommez facultés animales.

Dieu est là , cher Docteur; Dieu est dans cette chair magnifique, dans cette grâce céleste, dans ce sourire,

cette voix, ce regard enchanteurs, dans cette cheve-

lure splendide ! Et pourtant vos élèves apprennent de vous que tout cela c’est de la bête qui mène à la bête, tandis que, en vérité, c’est l’ange qui devait les conduire à Dieu. — Le pauvre ange meurt à l’hôpital! — Alors vous mettez un scalpel à la main de vos élèves, sans

commencer par les sanctifier, en les faisant agenouiller

devant ce triste symbole de la chair de Dieu; et vous leur dites : coupez, taillez cette chair ; c’est la bête, c’est l'animal ; l’esprit est parti. Respectez un peu le cerveau, parce que c’élait le siége de cet esprit de Dieu, retourné à Dieu ; mais tout ce corps, tous ces organes de la nutrition, de la respiration, de la génération; fi

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