DIGRESSION SUR LA LIBERTE MORALE
rait impuissant à s^en affranchir et à corriger en ceci la pratique par la théorie. Enfin, on constatait dans le fait une autre chose encore, c^est que la morale ou la reconnaissance et l'observation de ses souverains préceptes sont plus souvent qu'on ne pense indépendants des doctrines et des croyances doctrinales.
Le criticisme a changé Tétat de ],a question. Loin de vouloir fonder la morale sur des thèses de philosophie théorétique, et en particulier sur celle de la liberté, le criticisme a renversé Tordre accoutumé, fixé pour la philosophie pratique et la morale un terrain propre à part de toutes les théories, cherché enfin à obtenir des vérités transcendantes, comme celle de la liberté, non plus par elles-mêmes, ce qu'il jugeait décidément impossible, mais à titre de postulats de la morale.
J'admets, l'ayant longuement développé ailleurs, ce résultat de la critique. De quelle manière puis-je maintenant considérer la thèse de la liberté réelle comme un postulat? Il est clair que je ne dois en demander l'acceptation qu'à la croyance et à la libre croyance, cela d'abord par respect pour le principe que je me propose d'établir et dont j'abandonnerais autrement la première des applications ; ensuite même pour rester fidèle à mes prémisses et à la vérité des ffiits. Il y aurait contradiction si j'admettais la thèse comme indéniable, car je supposerais l'existence d'une certaine science nécessaire, absolue, à laquelle j'ai renoncé, et d'une autre part, je fonderais sur la nécessité l'affirmation de la liberté réelle, quand je sais empiriquement que des affirmations contraires de la mienne sont possibles et se produisent en effet. Ceci compris, je remarque que le postulat naissant de la morale et ne la précédant pas, il concerne essentiellement des doctrines autres que la pure morale, et par conséquent ne me regarde point
Ainsi, le postulat de la liberté comme réelle, c'est-àdire comme ayant un fondement dans l'ordre extérieur des choses, lesquelles ne seraient pas toutes et toujours prédétermiaées par leurs antécédents dans le temps et
ne se dérouleraient pas dans un ordre constamment nécessaire, avec des éléments tous et toujours nécessaires, ce postulat n'est pas réclamé pour l'existence de la morale. Il Test sans doute pour d'autres considérations très liées à la morale, pour des vérités (que je crois telles) qui lui servent d'appui et de sanction externes, mais qui enfin ne sont pas elle et dont elle doit à la rigueur se passer.
Ce qui est indispensable à la morale, ce n'est point iin postulat, c'est un fait, celui que j'ai formulé dans le premier chapitre, le fait de la liberté apparente et crue pratiquement, et auquel il n'est point possible de se soustraire à quiconque délibère et se résout k l'acte, en «comparant, sous le rapport du bien, des possibles divers, des possibles également possibles selon son jugement pratique, et dont nul ne s'offre à lui comme nécessaire par avance.
Telle est donc la liberté que suppose la morale. Elle n'exclut point du domaine de la moralité les partisans <ie la doctrine de la nécessité. J'avoue que si elle les en excluait ce serait un préjugé légitime contre la vérité suprême et l'universalité de la morale telle que je l'entends. Mais la moralité étant essentiellement subjective, ou du ressort intime de la conscience dans l'homme, ainsi qu'on le reconnaîtra de plus en plus en avançant, il ne faut pas s'étonner si la liberté qu'elle implique est de la même nature.