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CHAPITRE III

Les sciences mathématiques sont fondées sur des intuitions réglées par les catégories du nombre, de l'étendue, de la durée et du devenir. Ni ces intuitions, dans la sensibilité et l'imagination, ni les lois de l'entendement qui s y appliquent ne sont généralement sujettes

à des diversités de jugement parmi les hommes. Elles ont donc pu se constituer et se développer avec un suffisant accord.

Il en est de même de la science de l?i logique formelle qui est une étude de la catégorie de la qualité envisagée dans Tabstrait. Les difficultés pour s'entendre ne •commencent que dans la logique appliquée, c'est-à-dire au moment où des éléments de croyance interviennent, qu'on le veuille ou non, dans les jugements. Exemple : le rôle de l'hypothèse et l'emploi de l'induction dans les sciences physiques.

Les sciences physiques, ou de la nature, ont pu néanmoins se constituer, sitôt qu'on a pris résolument pour méthode l'investigation exclusive des lois, c'est-à-dire des faits généraux, et la subordination de tous les procédés de recherche et de preuve à l'observation et à Texpérience. La vérification expérimentale étant si ce n'est obtenue, du moins attendue et poursuivie, à l'é-^ gard de tous les faits induits et trop complexes qu'on saurait atteindre immédiatement ou directement, et la certitude n'en étant pas, jusque-là présumée, pleinement acquise, on peut dire que la physique existe rigoureusement comme science.

La morale aussi se fonde sur des faits mais d'une nature plus disputée, et ce qu'elle cherche, ce ne sont plus des faits et des lois constantes seulement, l'être naturel des choses, mais le devoir être volontaire, le devoir faire des personnes, le devoir être des choses en ce qui dépend des personnes. Les catégories qu'elle met en œuvre sont la causalité, la finalité et la conscience, celles entre toutes qui ont provoqué et provoquent le plus de débats, qui ont engendré et engendrent le plus de systèmes. Les phénomènes proprement dits qu'elle a besoin de constater, ne les trouvant pas dans les objets des sens externes, le libre assentiment de la personne même qui est mise en cause doit les lui concéder. Or celle-ci a le plus souvent contracté des habitudes, a reçu des impressions, une éducation, s'est formée à des doctrines qui rendent sa conscience près-

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que inaccessible, à tout le moins son consentement difficile à obtenir. Il est certain que, sur ce sujet plus que sur tout autre, on a coutume de se nier mutuellement jusqu'aux faits quk)n ne peut se passer d'invoquer, à moins qu'on ne se réduire à poser des vérités sans lien et sans portée.

La fondation de la morale comme science, indiquée au premier chapitre, est donc soumise à des conditions qu'il serait vain de se dissimuler :

Il faut d'abord savoir que, dans l'état actuel des choses, il s'agit d'une conviction à obtenir par un effort et par un travail sur soi-même, d'un exercice de la liberté. En tout temps, la morale demandera ce que la géométrie, par exemple, ne demande pas, une vivante étude et un acte moral pour accepter ou pour rejeter la vérité, et cela même en supposant un enseignement public organisé, une éducation bien entendue dans les familles et dans les nations. Mais aujourd'hui, au milieu de la lutte des doctrines qui opposent la religion et la raison Tune à l'autre et divisent la raison contre elle-même, dans ces questions restées neuves pour le public même savant après tant de disputes, nul homme, moins que jamais, ne peut être dispensé de son effort personnel.

Subsidiairement, on doit s'attendre à un obstacle assez grave. Toute science en voie de fondation est tenue de définir rigoureusement ses termes et de faire accepter ses définitions. Tant que les notions et les mots ne sont point arrivés par le temps et l'usage à prendre des valeurs conventionnelles fixes et suffisamment vulgarisées, le champ des malentendus est immense et les auteurs les plus habiles ne savent comment conduire sûrement leurs lecteurs. Or l'inconvénient s'accroît encore quand la science nouvelle a pour matière les plus anciennes de toutes les notions et les plus essentielles à l'humanité, quand elle doit renoncer presque toujours à la ressource de créer des vocables nouveaux, quand elle est obligée enfin d'arrêter pour elle seule la signification des mots communs, ou de donner à un seul et même

mot une pluralité d'acceptions ou moins vagues ou moins absolues que l'impression accoutumée de l'auditeur. C'est, par exemple, ce que je ne pourrai me dispenser de faire pour le mot devoir. Cet obstacle à la science est tel qu'il ne peut être levé que par la fondation d'une école. Une école doit toujours précéder une science. 11 y a une sorte de cercle vicieux qui résulte de la nécessité d'introduire par un effort individuel un langage et des idées qui ne sauraient être bien compris que par le fait de leur vulgarisation même. Le temps et l'accession progressive des esprits ont quelquefois résolu de ces énigmes.

En résumé, la morale comme science exige une construction ; et cette construction des postulats, d'ailleurs nécessaires pour tout établissement de vérités, puisqu'on ne saurait démontrer tout et se passer de principes, alors même qu'on les déguiserait sous le nom de faits ; et ces postulats un accord et une ratification des consciences; et cet accord il faut travaillera l'obtenir, non point le supposer vainement en se déguisant à soimême les difficultés.

L'empêchement le plus grand de la science attendue est dans les doctrines qui en ont jusque-là tenu lieu, qui y ont suppléé par des hypothèses, et par des hypothèses premièrement contraires les unes aux autres, secondement incompatibles avec l'esprit scientifique. Il faut donc trouver le moyen d'écarter ces doctrines à bon escient.

Quand on dit que la morale est indépendante, assurément on entend qu'elle doit l'être, car l'histoire prouve sans conteste que la morale a toujours été dans la dépendance des doctrines soit religieuses, soit simplement métaphysiques, et que les auteurs qui en ont traité se sont préoccupés jusqu'à nos jours d'établir des vérités théologiques ou cosmiques propres à porter les fondements de l'éthique. Or il ne suffit nullement de laisser de côté ces sortes de vérités et les systèmes qui bien ou mal les déterminent, et de procéder sans elles et sans eux à l'organisation de la morale. Les doctrines ont

lO SPHÈRE ÉLÉMENTAIRE DE LA MORALE

«xisté et existent encore. Elles conduisent les partisans nombreux qu'elles ont à de certaines affirmations morales qui sont ou peuvent être contraires aux théorèmes de notre science. Il y a par exemple une morale ascétique, il y a une morale qui prend Tamour pour premier ou unique précepte, il y en a une qui ne consulte que l'intérêt, etc., etc., le tout en s'appuyant sur telle ou telle religion ou philosophie. Si donc la morale que nous avons à fonder ne procède point d'une élimination rationnelle des doctrines quelconques propres à la combattre et à en favoriser une autre, elle demeurera sans droit et sans action vis-à-vis de ceux qui les admettent. En d'autres termes, ce n'est pas assez de négliger ce qui détruirait par avance notre œuvre. Une doctrine peut seule vaincre une doctrine.

Mais que sera pour nous cette doctrine qui n'en sera pas une, puisqu'il est entendu que nous voulons fonder la morale commue science et exclure les hypothèses cosmologiques? Il existe une philosophie, une seule qui satisfait à cette condition, et c'est la philosophie critique. En effet la thèse du criticisme est précisément la primauté de la morale dans l'esprit humain à Tégard de l'établissement possible ou non des vérités transcendantes, desquelles on prétendait jadis, inversement, déduire la morale. Le criticisme subordonne tous les inconnus aux phénomènes, tous les phénomènes à la conscience, et, dans la conscience même, la raison théorique à la raison pratique.

Le criticisme a cet avantage de permettre la fondation scientifique de la morale, parce qu'il est lui-même, en tant qu'examen, en tant qu'analyse des représentations et critique, ou déjà la science ou le commencement de la science dans toutes les questions débattues entre les philosophes.

Ainsi la morale suppose la philosophie critique. Nulle autre philosophie ne peut légitimement la constituer dans l'indépendance des religions et de leurs croyances particulières, des doctrines transcendantes, des systèmes et des hypothèses. Mais ici, en même

temps que la science, le rôle de la liberté apparaît. L'esprit qui veut accepter la morale comme telle et pour elle-même doit s'affranchir, je ne dis pas de la foi et de toute croyance, ni des hypothèses, car il y en a de licites, mais de toute intervention de Thypothèrse scientifique et de la foi religieuse dans le domaine propre de Téthique. Il faut donc à la morale des âmes libres, en attendant la fondation des écoles qui ajoutent à la force de la liberté celle de la solidarité. Et il faut une philosophie, non celle qui consiste en une somme de connaissances prétendues et forcées, presque toujours dues à l'abus des affirmations individuelles, ensuite des influences sociales, mais celle qui apprend à se dégager des préjugés, et d'elle-même au besoin, par l'énergie de la raison pratique.

La morale ainsi entendue me donne le droit de poser et d'analyser, sans autres préliminaires, les notions ou faits élémentaires de conscience que j'ai énumérés dans le premier chapitre. Je les développerai de manière à formuler successivement des théories auxquelles il puisse ne manquer pour prétendre au titre de science que l'acceptation générale du petit nombre de principes et de définitions sur lesquels je suis forcé de les appuyer.

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