SUITE, LE COURAGE
Ce que la théorie peut avoir d'obscur ou de singulier, quand il est question de tempérance, va s'éclaircir à propos de l'idée de force dont l'altération due à l'état de guerre paraîtra bien autrement grave encore que celle des autres vertus. La force ou courage moral est l'activité même de l'être raisonnable, employée soit à prendre et à maintenir la ferme possession et direction
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de soi-même, en luttant contre les attraits irrationnels de toutes sortes etau besoin contre les causes destructives émanées de la nature. Mais lorsque à celles-ci viennent se joindre les menaces et attentats de la part des hommes, le courage change de caractère au point de ne presque plus signifier que la hardiesse à se défendre contre les attaques, ensuite à les prévenir, enfin à les faire naître en les supposant constamment avec juste ou injuste raison.
A cette extrémité, la force n'est donc qu'une passion et cesse de tenir de la vertu. Il faut convenir toutefois que le courage guerrier, chez les nations policées qui ont su le soumettre à un régime de discipline, est devenu en partie passif, ou de supportance encore plus que de choc, et que, sous ce rapport, on pourrait le définir une volonté d'accomplir des travaux dangereux, pénibles et persévérants en vue d'atteindre une fin rationnelle et nécessaire. La fin est la conservation de la vie et des biens dans des conditions données, et non seulement de la vie individuelle, mais nationale, et subsidiairement le maintien de l'honneur du combattant, aux yeux des concitoyens. Le travail, c'est éminemment Teffort de surmonter les passions naturelles de crainte et d'amour du repos, pour arriver, à travers mille fatigues, à exposer systématiquement sa vie en donnant la mort à des hommes inconnus.
Quant à l'autre courage, ou bravoure vulgaire, c'est cette fougue du sang et cette ardeur destructive inspirée par des passions injustifiables, forme la plus basse et la plus corrompue de la force, développée chez ceux surtout à qui manque la volonté rationnelle. Le vrai cpurage, celui qu'il est permis de nommer une vertu, en supposant la nécessité acquise des données -» où il a son origine, est donc une conquête morale des nations qui ont corrigé jusqu'à un certain point le vice de la guerre et limité son extension que l'histoire nous montre avoir été universelle à certaines époques. L'autre n'est toujours au fond que ce qu'il a été aux temps les plus néfastes, et tel qu'on le voit encore
dominer chez les races les plus abaissées : la passion familière et la criminelle ressource de ceux qui ne possédant pas Tempire de Tâme et ne s'assujettissant point à la raison du travail et aux lois de la justice ne savent que jouer leur vie pour tuer autrui et pour le voler.
Il est cependant certain que les passions de haine et de colère dont le courage, en tant que vice, est accompagné, ne peuvent pas ne point tenir une place quelconque dans les éléments du courage entant que vertu. Il faudrait autrement que la nature humaine se scindât plus qu'il n'est en sa puissance, et qu'en faisant la guerre on ne conservât rien des passions de la guerre, ou qu'enfin la guerre fut toujours assez juste et nécessaire (ce qu'elle ne saurait jamais être que d'un côté, et encore imparfaitement) pour transformer (et conçoit-on que ce fût jamais au point de le justifier?) l'état mental lié aux actes de destruction et à l'emploi de la violence et de la ruse contre les hommes. On voit qu'en somme le courage militaire ne doit pas s'appeler purement et simplement vertu, de quelque nécessité qu'il se prévale et à quelque forme rationnelle qu'il s'assujettisse en partie. Cette transformation de la force, dans l'étal de guerre, doit seulement se présenter comme un droit. Encore faut-il pour cela que le droit se renferme dans les strictes limites de la défense. C'est une limitation que la personne seule ne réussit pas toujours bien à définir et à observer dans la pratique ; mais enfin la conscience est juge des cas. La question se complique étrangement par le fait de la solidarité de la personne avec son groupe social. Nous la retrouverons dans une autre section (V. chap. xcvi).
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