SUITE, L'EXCÈS ET LE DÉFAUT DANS LA VERTU
Les vertus sont susceptibles de plus et de moins, non pas en elles-mêmes et quant à leurs définitions rationnelles, mais en ce sens qu'on approche plus ou moins de Tétat ou habitude interne qui les constitue. Prises dans leur essence, elles ne peuvent donc pécher ni par excès ni par défaut, mais elles sont ou ne sont pas ; et n'ont rien de commun avec cet équilibre instable entré deux passions, entre deux vices, qui constitue ce qu'Aristote nomme une vertu. Ce philosophe le sent assez lui-même, puisqu'il dit quelque part que le milieu entre deux passions, l'une par excès et l'autre par défaut, est pourtant un sommeil un extrême à l'égard de ia perfection et du bien (^Morale à Nicomaque, 11, 6, 17). Comment donc ne se trouble t-il pas à cette espèce de contradiction qui infirme sa théorie? C'est que la méthode d'observation qu'il suit l'oblige à prendre pour des vertus les seuls états humains que lui soumette l'expérience ; c'est aussi qu'il ne veut pas abandonner tout à fait l'idéal, encore qu'il ne s'attache point à le définir, ou plutôt que ses propres définitions lé démentent.
En effet, si la théorie des milieux n'a point de sens dans l'ordre des pures vertus et ce que j'ai nommé Tétat de paix, il en est autrement dans l'état de guerre et quand on observe, d'un côté les passions et leurs règlements tels qu'ils sont sortis des conditions historiques, non plus rationnelles, de l'homme et de la société, et de l'autre le droit, c'est-à-dire au fait l'ensemble des précautions qu'il est permis à chacun de prendre, en aspirant à la vertu, pour n'être point victime des vices des autres. Alors la considération de l'excès et du défaut est immédiatement suggérée par la pratique. L'expérience montre que les vertus vulgaires, aussi bien que tout développement de l'activité humaine, comme le dit
Science de la mobale, I. 17
a 58 LES DROITS INDIVIDUELS LES PLUS GÉNÉRAUX
Aristote, sont renfermées entre des contraires vîcîeux qui les comprennent et leur servent de limites.
C'est ainsi que la prudence^ vertu qui aurait simplement pour contraire l'imprudence et ne serait point elle-même comprise entre des contraires, dès qu'on n'y voit plus qu'une habitude à prendre au milieu des rapports troublés de la justice, s'offre psychologiquement comme une sorte de milieu entre la fourberie et la niaiserie^ deux vices contraires. La libéralité se place de même entre la prodigalité et Vavarice, la véracité entre la fanfaronnerie et la dissimulation, la dignité entre Végoîsme et la complaisance, la modestie entre Vimpudence et la timidité, la tempérance entre la débauche et V insensibilité pour le plaisir, le courage entre la témérité et la pusillanimité, etc., etc., la justice enfin entre le gain exigé et la perte subie. Il serait inutile d'insister davantage sur ce tableau des vertus, d'ailleurs imparfaitement agencé par les rédacteurs quels qu'ils soient des Morales d'Aristote. L'esprit seul en est intéressant pour nous, et les traits principaux qui le caractérisent montrent bien, dans leur incontestable vérité psychologique, à quel point de vue se plaçait le philosophe. Son terrain était celui des relations sociales, comme elles sont, et de l'usage du droit, non de la morale pure dont il eût cherché la théorie dans l'état contemplatif exclusivement, s'il se fût livré à sa pensée et n'eût voulu spéculer qu'en philosophe.