‹ Science de la moraleChapitre 103 sur 147 · LA JUSTICE · texte numérisé non relu

LA JUSTICE

former la notion historique du droit. Mais il faut revenir sur la personne morale en tant que juste, se demander en quoi précisément elle se modifle et doit se modifier, en quoi elle ne le doit point en quelques circonstances que ce puisse être; pour cela, examiner et comparer les préceptes opposés de Rendre le bien pour le mal et de Rendre le mal pour le mal^ et savoir enfin quelle est la vraie limite du droit individuel (par suite la vraie limite du droit social) né du fait de la violation de la justice par les hommes.

Il s'agit évidemment d'étendre les principes posés au sujet du droit de défense et de les appliquer au cas où nulle nécessité urgente de conservation ne dicte de ces actes forcés, en quelque façon irresponsables, que Finstinct seul fournit quand ils sont assez simples, et qui ne sont qu'une continuation de l'instinct par la prudence tant qu'ils gardent un caractère défensif. Nous avons vu que le droit de défense allait inévitablement à excuser des actes autres que strictement défensifs, mais qu'il y avait alors deux conditions à remplir : la première, de choisir, entre tous les moyens de défense, les moins incompatibles avec un ordre de moralité où nulle défense ne serait nécessaire ; la seconde de les combiner autant que possible à l'aide d'une entente avec ceux des associés qui ont des droits et devoirs communs et veulent rester fidèles à leur loi. C'était dire en d'autres termes que l'agent raisonnable ne devait sortir des relations normales de la justice qu'à la dernière extrémité et au moindre degré, pour être prêt à y rentrer toujours et facilement, s'il ne dépendait que de lui ; ou, en d'autres termes encore, que son obligation permanente était de conformer ses actes au plus grand bien actuellement réalisable selon la conscience. Quant au fondement de cette obligation, on le trouve toujours dans le devoir envers soi-même et dans la loi morale ; car si celle-ci est mise en défaut parles faits, cependant rien ne permet de pousser volontairement le défaut au delà de ce que les faits rendent inévitable. L'agent raisonnable conserve sa nature ;

elle ne raulorise point à traiter ceux qui ont violé la leur comme s'ils en étaient irrémissiblement déchus. Au contraire, sa propre faiblesse, si réelle, si bien sentie, car nous ne sommes plus ici dans la sphère des abstractions, lui fait un devoir de n'être point impitoyable pour la faiblesse d'autrui ; il doit laisser ouverte, avec quelque sévérité qu'il la garde, la porte d'une société d'égaux d'où les injustes sont bannis par la nature des choses jusqu'à ce qu'ils s'amendent.

D'après cela, la question semble facile à résoudre ainsi posée : Est-il licite de rendre le mal pour le mal ? Il s'agit en effet d'actes délibérés, en dehors du droit strict de défense actuelle, et nul acte de ce genre ne doit se faire qu'en tant que bien ; or, si je ne puis faire moralement que le bien, il est clair que je ne saurais jamais rendre moralement le mal. Bien plus, l'acte de défense lui-même, et le plus spontané et le plus violent, est accepté de la raison comme un bien : elle le prescrirait, elle aussi, si l'instinct attendait son arrêt. Ce qui jette du trouble dans la question, c'est que l'on estime le mal à l'égard d'une personne qui subit l'acte ou ses conséquences, et non seulement de cette personne, mais encore bien souvent de l'idée qu'elle se fait de ce qui est un mal pour elle, tandis qu'il faut en rapporter le jugement à la conscience désintéressée et à la loi morale. En s'exprimant selon cette idée grossière du mal, on doit dire sans hésiter qu'il est permis de rendre le mal pour le mal\ mais cela signifie qu'en échange d'un véritable mal causé à l'agent, c'est-à-dire commis à son préjudice et contre la justice, ce dernier a le droit de rendre un bien aux termes de la loi morale, c'est-à-dire ce que le délinquant jugera, mais à tort, être un mal en tant que contraire à sa propre conservation ou à ses intérêts. On peut dire à la vérité, et je l'ai dit moi-même ailleurs, que ce bien est encore un mal à d'autres égards que devant l'appréciation de celui qui en souffre, et que tout fait de désordre, de peine et de douleur, en quelque sujet que ce soit, est un mal absolument parlant. Oui, mais le désordre n'existe ici qu'en

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