LA JUSTICE
qualité d'antécédent, essentiellement ; ce qui semble s'y ajouter est encore imputable au premier agent, quant au fait de la subversion morale, désormais acquise, dont il fut l'initiateur. Le second a la charge de la partie corrective seulement; et observons que la .peine est un moyen de correction, au jugement universel de la conscience pour la distinction des éléments de la peine, souvent confondus (V. chap. xci).
C'est donc un droit de l'agent moral d'être la cause d'un mal matériel, si ce mal est un bien formel. Or des biens et maux de cette sorte résultent de l'altération de la justice, devenue, d'une part coercitive et répressive, à raison de l'existence de l'injuste, et, de l'autre, distributive et inégale par suite de l'inégalité des agents réciproques dans la relation qui constitue le juste.
Mais ce point de vue n'est pas le seul auquel on se place, quand on se demande s'il est permis de rendre le mal pour le mal. Il en est un autre plus psychologique et tout représentatif, dont l'importance est aussi très grande dans la morale. Comme il est de fait que des passions du genre de la malveillance et de la haine se développent ordinairement à quelque degré, et si affaiblies qu'on, les veuille, chez l'agent qui résiste, ou se révolte, ou se prépare à la lutte, et enfin s'efforce de nuire matériellement à autrui, dans tous les cas où il estime la justice violée à son détriment, soit au détriment des personnes dont il fait les intérêts siens, le mal, eu égard à de telles passions, s'offre sous un aspect tout nouveau. Que ce mal puisse être encore un bien formel comme ci-dessus, il n'importe, si le caractère que la conscience de l'agent lui imprime est injustifiable de soi. Nuire matériellement et rien de plus, c'est-à-dire froidement et avec l'unique intention de servir la justice et de servir au fond celui-là même à qui Ton nuit ainsi, c'est un droit, quelquefois un devoir. Mais la haine et la malveillance ne sauraient être des droits en aucune circonstance. En effet, les mauvaises passions sont d'abord contraires au devoir envers soi-
même ; ensuite elles sont incompatibles avec la mesure de respect que nous devons conserver envers les hommes, et avec le précepte de les traiter en hommes autant que possible, encore qu'ils semblent abandonner eux-mêmes cette qualité. Nous ne pouvons en conscience vouloir que la haine devienne un mobile des actes, fussent-ils d'ailleurs justes et nécessaires, car ce serait renoncer à l'idéal et à la possibilité du retour au bien, d'un côté, comme de l'autre, livrer les exigences de la justice à tous les dangers et hasards de Tinspiration passionnelle. Ce serait enfin corroborer et multiplier le mal par l'échange du mal, alors qu'il s'agît seulement de l'arrêter et de le corriger.
Ce n'est pas à dire que l'agent moral puisse entièrement éviter l'invasion des passions que la nature appelle à se joindre à tous les actes de guerre, légitimes ou non. Il ne le peut que comme il peut se donner et garder la vertu. Sa responsabilité commence à Tinstant où ses propres sentiments deviennent volontaires, où il s'aide lui-même et se complaît à les éprouver et à les accepter délibérément pour mobiles. Mais quoi qu'il en soit, la morale appliquée à l'état de guerre, le droit fondé sur les faits en même temps que sur l'idéal ne doivent pas se montrer moins explicites que les doctrines mystiques du pur amour, en condamnant la maxime de rendre le mal pour le mal, savoir en tant que mal et sous l'impulsion des passions haineuses. La différence entre la loi de justice et la loi d'amour consiste seulement en ce que la première admet le fait de la lutte qu'elle n'a point créé, qu'elle n'autorise en aucune manière, mais qu'elle s'attache à limiter, à régler et à réduire en tenant compte des fatalités qui en sont provenues; au lieu que la seconde le réprouve simplement, universellement, jusque dans l'acte de la défense, puis s'efforce de le supprimer dans quelques âmes choisies, et n'y remédie point en général, mais plutôt l'aggrave.