‹ Science de la moraleChapitre 12 sur 147 · L'AGENT MORAL ABSTRAIT ET SA VERTU · texte numérisé non relu

L'AGENT MORAL ABSTRAIT ET SA VERTU

J'ai formulé la notion la plus générale possible d'un devoir faire que se témoigne la conscience humaine. Une telle notion est constitutive de l'état le plus élémentaire de moralité d'un agent. 11 suflit que celui-ci soit un être prévoyant, raisonnable, qu'il ait des fins à poursuivre et que tous les biens ne soient pas équivalents entre eux à ses yeux, dans quelque milieu d'ailleurs qu'il soit appelé à agir et n'eùt-il même aucune

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société à former avec d'autres êtres d'espèce semblable ou dissemblable à la sienne. On remarquera donc que je ne suppose rien jusqu'ici touchant la priorité de ce qu'on nomme des devoirs ou de ce qu'on nomme des droits dans les relations entre les hommes. C'est une question qui viendra à sa place.

Je continue à me tenir sur le terrain delà conscience d'un agent seul, d'un agent raisonnable, et je me demande s'il a pu m'être permis de supposer chez lui l'idée d'un devoir faire. On ne doit pas m'interdira l'abstraction par laquelle je constitue cet agent, car toute science se forme d'abstractions, desquelles on n'exige rien que d'être intelligibles etnettes,etnepasse aux réalités et aux applications qu'en restituant, suivant l'ordre et la mesure convenables, aux différents cas, les rapports qu'elle a d'abord éliminés. Or, je ne dis pas que l'agent humain ait jamais pu exister seul. Je ne prétends même point que les devoirs que je vais déduire, et qui se rapportent rationnellement à cet agent comme seul, ne se sont pas témoignés à lui, par le fait ou selon l'expérience, à la suite et à la faveur de ceux qui lui apparaissaient dans ses relations. Je crois précisément le contraire. Mais je ne me trouve pas moins autorisé à tenter, si elle est possible, une abstraction qui me conduit à comprendre et à définir une sphère spéciale de la moralité.

Je nomme cette sphère la sphère élémentaire, par la raison qu'elle se forme en réduisant la moralité à son élémejit^ savoir à l'agent qui en est le sujet, à la nature propre et isolée de cet agent, et à l'idée la plus simple de devoir être et de devoir faire qui en résulte à l'égard de ses actes réfléchis rapportés à lui-même et à lui seul.

L'abstraction est possible de cela seul qu'elle est claire, sous les réserves que j'ai faites, et parce qu'il n'est rien de si aisé ni qu'on puisse me refuser moins que de considérer l'homme, s'il était réduit à sa vie propre, et à sa raison propre, comme se jugeant encore appelé, en vertu de cette raison, à se conduire dans

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cette vie, et à préférer certains états et certains actes à d'autres parmi ceux qui lui paraissent dépendre de lui. C'est ce que le développement qui suit fera de mieux en mieux comprendre.

Sans sortir de cet état élémentaire, je peux définir l'essence première de la vertu relative à cet état, et déduire, dans les mêmes limites, trois des vertus qu'on a appelées cardinales, à la notion desquelles rien d'essentiel n'a été ajouté depuis les anciens qui les ont définies. En effet, l'agent moral délibérant sur ses actes sait par une expérience quelconque de la vie, que mon hypothèse permet de lui accorder et dont ne saurait se passer mon analyse, il sait, dis-je, après les essais divers, les fautes et les erreurs qui ne seraient pas moins le partage de l'individu seul que de l'individu social, que ses fins principales ne s'accordent point avec ses fins secondaires, ni ses fins ultérieures avec ses fins actuelles quelconques, hormis un petit nombre de cas ; mais qu'un antagonisme existe le plus souvent entre les biens généraux qu'il voudrait poursuivre et les biens particuliers qui le sollicitent, entre les biens passagers et les biens durables, entre ceux que la raison propose et ceux auxquels se détournerait à tout moment la passion abandonnée à elle-même. Il est capable d'attention et de comparaison, il croit avoir la liberté du choix, quand il juge que décidément et à tout prendre certaines déterminations sont préférables à d'autres ; il a donc en lui les éléments de ce qu'il pourra nommer déjà la vertu, et d'une vertu dont la sanction, dans cette sphère, est ordinairement sensible et voisine.

Quelle est cette sanction ? pourquoi telles déterminations sont-elles préférables à d'autres, dans la conscience de l'agent? Il y a pour lui deux intérêts. Le premier est palpable, et je ne lui refuserai pas la connaissance du second, puisque je le dis raisonnable. L'un consiste en ce que pour conserver son corps et demeurer capable de jouir, il doit savoir ne point jouir chaque

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fois qu'il le pourrait ; c'est en vue du bien, et même du plus matériel, qu'il renoncera sans cesse à se procurer des biens à sa portée. L'autre intérêt est celui de la raison. L'agent raisonnable voudra conserver et développer des facultés qui ^ont partie de sa nature, alors même qu'il pourrait !%.<* perdre sans compromettre les autres. Il lui plaira d'être attentif, intelligent, perspi* cace, et pour cela de se tenir en pleine possession de lui-même dans toutes les rencontres ; par conséquent^ il évitera les passions et les occasions qu'il n'ignore pas être incompatibles avec cet empire sur soi. Et pourquoi ne pas dire, quand mon hypothèse peut aller jusque-là, que l'agent raisonnable se sentira appelé à l'exercice pur et désintéressé de l'esprit, et que, indépendamment des biens de sa nature mobile et passagère, il recherchera dans le beau et dans le vrai, des biens d'une nature supérieure qui est encore la sienne ?

La possession actuelle de soi, la direction réfléchie de soi, la lutte contre les attraits que la raison n'a point acceptés, c'est la vertu militante de la Force ou du Courage moral. Je viens donc de déduire cette vertu.

La réflexion actuelle avec les éléments intellectifs qui y sont inhérents, la comparaison des biens, la connaissance des passions et de leurs effets favorables ou défavorables selon les fins qu'on se propose, celle de la nature et des degrés de l'utilité ou des dangers, enfin l'élévation de l'esprit aux vues supérieures et aux fins qui semblent souveraines, c'est la vertu intellectuelle de la Prudence ou Sagesse. Elle est également comprise dans la description de l'agent moral, et se trouve ainsi déduite.

L'attention spéciale apportée actuellement aux phénon#ènes de la sensibilité et des passions afin de restreindre les biens qui nous viennent de ces deux sources a de telles Itmites que d'autres biens indispensables ne soient point compromis ; plus généralement, le soin donné à l'obtention d'un équilibre convenable entre les diverses fonctions et satisfactions permises

LES DEVOIRS ENVERS SOl-MâMB- l5

OU imposées à Fagent moral, c'est la vertu de la Tempérance, laquelle est comme les précédentes renfermée dans les prémisses que j'ai établies.

Il résulte encore de la manière dont j'ai conduit cette analyse des termes de mon hypothèse, que les trois vertus sont étroitement liées ou plutôt inséparables, identiques ensemble à la Vertu ou Raison pratique, Raison active. Raison morale. On peut seulement envisager cette raison ou plus particulièrement dans la volonté, et c'est la Force, ou plus particulièrement dans l'entendement, et c'est la Prudence, ou plus particulièrement par rapport aux sens, à l'imagination et aux passions, et c'est la Tempérance. Cette triple division épuise le contenu de la fonction humaine, en tant qu'elle devient par sa nature et par sa vertu propre et qu'elle se conduit elle-même, sans supposer encore aucune relation réciproque entre les agents raisonnables.

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