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CHAPITRE LXIII

PASSIONS INTEHPEHSONNELLES

L'homme place des fins dans Thomme, tend à s^unir et s'unit effectivement à lui, et poursuit aveclui des fins communes. Les passions les plus simples qui s'offrent sous ce point de vue sont ces modifications du désir qu'on peut nommer la sociabilité ou penchant social, à l'égard de l'homme en général ; Vamitiéy à Tégard des individus ; V amour , quand il s'agit de Tunion des sexes; l'amour ou l'amitié, pour la philogéniture et les autres affections de famille. L'idée d'aimer reçoit toutes les acceptions possibles, universelles ou particulières. Si l'aversion se substitue au désir, par suite du renversement des relations humaines dans l'état de guerre, les mômes passions prises en sens contraires portent les noms communs de haine ou dHnimitié, avec des déterminations diverses.

Au lieu des fins à atteindre, considérons dans la passion la prise de possession des fins, réelle ou imaginée. Nous avons, sous le chef du ravissement, les mouvements d^ effusion et de tendresse envers les personnes ; sous celui du saisissement, le resserrement et la répugnance.

Quand des fins satisfaisantes sont obtenues par les actes d'autrui, indépendamment de nos propres actes, le mouvement passionnel que nous éprouvons est celui de V approbation^ quoique ce mot soit vague et faible pour s'étendre aux cas nombreux dont la manifestation comprend le simple sourire, les larmes de tendresse et l'explosion de V enthousiasme. J'entends ici par enthousiasme, non celui qui entraîne aux entreprises en vue d'une fin probable très passionnante, mais le transport qui loue avec^ éclat, exalte et veut embrasser ou élever et introniser l'auteur de quelque action.

Au contraire, quand les actes d'autrui renversent les

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fins que nous nous proposerions si elles dépendaient de nous, le mouvement passionnel produit en nous est celui d'une désapprobation ou indignation à caractères très variés, et qui peut comme le précédent se témoigner par le rire ou les larmes (rire amer, pleurs de rage). Mais c'est le plus ordinairement une sorte de révolte intime de l'agent passionnel ; et la révolte devient colère, la colère fureur, quand il se produit un mouvement animal subit, tendant à la destruction de ce qu'on regarde comme le mal ou comme la cause du mal. Cette dernière passion, échappant plus que toute autre â la raison, agit fréquemment contre les choses aussi bien que contre les personnes, mais quelque brutale qu'elle soit, son principe est toujours dans les mouvements que provoquent ou des personnes ou du moins des choses traitées instinctivement comme telles et comme des causes responsables.

Considérons dans le même ordre de relations les fins possédées d'une manière plus ou moins durable. La passion sociale dewieni philajithropie, en ramenant ce mot à son acception primitive pour désigner l'attachement de l'homme à l'homme dans le sens le plus universel. Le penchant amical, l'amour-désir et la philogéniture deviennent Vamitié, Famour et F affection familiale, en tant que passions paisibles et qui jouissent de leurs objets. Les mêmes passions renversées nous donnent la misanthropie, comme état de répugnance habituelle pour la société, puis V inimitié constante à l'égard de personnes déterminées. Aux passions de l'approbation et de l'indignation se substituent en même temps r^5time ou le mépris habituel, suivant que les actes des personnes nous semblent ou non habituellement conformes aux fins que nous estimons bonnes.

Ces différentes passions impliquent l'union ou la désunion des personnes, ainsi que la poursuite de fins qu'elles placent les unes dans les autres, ou pour lesquelles elles dépendent les unes des autres, mais sans que nous les supposions à l'état de concurrence. Or il arrive aussi que leshommes recherchent des biens dont

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la possession est naturellement exclusive ou le partage difficile, et qu'ils fuient des maux dont certains d'entre eux sont naturellement frappés quand d'autres les évitent. De là vient, en même temps que du principe psychologique de l'imitation et de la sympathie, une disposition commune à se représenter, avec comme sans réflexion, à propos du bien ou du mal d'autrui, celui dont on pourrait être affecté soi-même, et réciproquement. La présence d'une imagination de ce genre est le caractère d'une nouvelle série de passions.

La bienveillance et la malveillance en sont les premières formes, qui se rattachent au désir et à l'aversion respectivement. Ce sérail prendre de la bienveillance une idée trop basse que de la borner au désir qu'un homme éprouve de voir les autres heureux entant qu'il ne songe point qu'il lui en peut coûter quelque chose, et la malveillance passerait de son côté la mesure ordinaire des mauvaises passions, si elle consistait à souhaiter que d'autres fussent malheureux môme quand nous n'imaginons pas qu'il put nous en revenir aucun bien à nous-mème. En tout cas, l'opposition du bien de l'un avec le bien de l'autre permet seule d'envisager, dans les passions de bienveillance et de malveillance, des traits nouveaux et qui ne résultent pas de l'idée générale de sociabilité non plus que de ses détermÎDations diverses. Il faudra donc entendre ici par la première de ces passions un penchant à vouloir le bien d'autrui, même à l'égard de ce genre de biens que nous nous représentons pouvoir également être nôtres, et que nous ne possédons pas toujours ou en quantité suffisante ; et par la seconde, un penchant à vouloir le mal d'autrui, dans la pensée plus ou moins claire ou tonfuse que notre bien propre pourrait se trouver de la sorte augmenté ou notre mal diminué. La logique des passions étend au besoin la comparaison à tous les temps.

Portons maintenant le penchant bienveillant jusqu'à i aire part efiTectivement de nos biens à autrui, nous avons la générosité; et portons le penchant malveillant à accu-

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muler des biens pour nous seuls, au delà de nos besoins et sans égard à ceux des autres, nous avons Tararice, passion que le langage applique, ainsi qu'il fait la précédente sous le nom de libéralité, aux biens tout matériels ; mais qu'il est aisé de généraliser. Supposons que nos biens nous viennent du travail ou de la volonté d'autrui, et selon que nous serons disposés à reconnaître ou à nier une dette qui, en vertu de la notion du juste, nous obligerait à du retour, nous avons la gratis lude et V ingratitude. Prenons enfin le point de vue du mérite, et sur ce fondement que Thomme tâche ou se flatte en général d'être digne des biens qu'il possède, ou de n'avoir point mérité ses maux, remarquons que tantôt il a du penchant, à avouer les mérites des autres, dans la comparaison qu'il fait d'eux à lui, et à se mettre lui-même à sa vraie place, ou peut-être au-dessous, tantôt au contraire à exalter ses mérites propres et à déprécier ceux qui vaudraient à autrui son estime, ou sa reconnaissance ou le respect du monde et des récompenses. Nous définissons ainsi la modestie et l'orffuetl, et nous voyons que ces passions soutiennent d'étroits rapports avec la bienveillance et la malveillance, car elles leur fournissent des motifs bons ou mauvais, toujours nécessaires, pour la justification quelconque de l'agent passionnel vis-à-vis sa conscience.

Passons des penchants aux émotions, ou de la tendance à l'acquisition des fins. Il suffira de placer l'agent en présence d'un bien ou d'un mal actuellement obtenus par une autre personne, et de supposer qu'il se représente ce bien ou ce mal comme pouvant le toucher lui-même. La bienveillance et la malveillance deviendront alors sympathie et antipathie : j'entends ici en manière d'émotions et non d'états habituels. La sympathie est en ce sens une émotion, soit de congratulation et félicitation des biens d'autrui, soit de compassion de ses maux, encore que la pensée d'une opposition d'intérêts et d'une concurrence puisse bien se présenter aussi, mais alors dominée par le sentiment de la com-

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munauté de nature et par cette disposition naturelle que nous avons à participer aux modifications tant internes qu'externes des autres agents et à les imiter, et qui parait être la racine de la passion dont il est question ici.

Le seul genre de concurrence dont la sympathie permette le développement, dans les cas inévitables de contrariété des biens des agents passionnels, est ïmiulation, une passion d'avoir ou d'acquérir et de se rendre digne en quelque chose ou en toutes, non pour déposséder autrui, mais quoique on le dépossède, et parce que la logique et la justice en décident ainsi, non la volonté. Au demeurant, on ne laisse pas de se réjouir du bien des autres et de s'affliger de leur mal, ce bien et ce mal étant envisagés en eux-mêmes et nonobstant leur liaison avec le mal ou avec le bien qu'on éprouve. La sympathie qui persiste ainsi malgré l'opposition clairement aperçue est la magnanimité, considérée comme forme de passion. Le plus haut point où la magnanimité puisse parvenir a lieu, lorsque non seulement nous voyons le bien d'autrui être notre mal, ou réciproquement, sans nous départir de nos bonnes passions (ni de la justice à plus forte raison), mais que de plus nous avons à souffrir par le fait de la volonté (et quelquefois injuste) d'autrui, non du pur effet de la nature des choses, et ne perdons pas pour cela la sympathie, même active, avec toutes les conséquences qu'elle comporte. Quelle part se fait d'ailleurs la vertu dans une telle assiette passionnelle de l'agent, puis quelles impossibilités les lois de la justice appliquée doivent créer à la magnanimité pousséejusqu'au pardon complet des injure^, il suffit de ne pas l'oublier.

L'antipathie est le contraire de l'imitation et de la participation sympathique des affections des autres. C'est un mode de dureté ou de froideur, avec le sentiment d'un contraste et d'une réaction de soi-même à autrui, dans les propres circonstances où la sympathie pourrait se placer, et se placerait effectivement sans cette réaction. 11 s'agit d'une opposition des biens des

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personnes, et il n'est pas plus possible, dans Tétat des relations humaines, de sympathiser sans conditions ni limites avec l'état de bonheur oude malheur de chacun, qu'il .ne le serait, en un sens encore plus général, de partager ses impressions quelconques et ses jugements. Ce qui se peut, c'est de ne point éprouver un déplaisir à la pensée ou à la vue d'un bien mérité, advenu à autrui, ou un certain plaisir de son mal immérité ; savoir, en faisant un retour sur soi-même en tant qu'on est privé de ce qui pourrait ainsi vous appartenir et dont un autre obtient la jouissance qui vous manque ; ou, au contraire, en tant qu'on se voit au-dessus du mal en quelque manière et comme l'objet d'une faveur mystérieuse de la fortune. L'antipathie développée en ce sens est Yenvie. Dans le cas où le mal d'un autre, dont on se réjouit ou qu'on lui souhaite, ou qu'on voudrait lui causer, correspond au mal qu'à tort ou à raison on se plaint d'avoir reçu par son fait, la passion est celle de la vengeance.

Mais il faut distinguer dans l'envie et dans la vengeance deux formes plus nobles : en ce qui touche la peine causée par de certains biens d'autrui, s'ils paraissent immérités, la jalousie, et en ce qui touche la satisfaction éprouvée en présence de certains maux, s'ils paraissent mérités, la nem^5t5, ainsi qu'Aristote la nomme, c'est-à-dire l'émotion de la juste vindicte. Cette dernière passion peut être pure, et ne répondre qu'au seul sentiment de la justice répressive et distribulive. De même, la jalousie, quand elle n'est que le chagrin de voir donner à autrui ce qui nous est dû et refusé, en quelque genre que ce soit, est une passion juste, qu'une juste indignation accompagne. Mais dans le plus grand nombre de cas c'est une passion fort mêlée et fort trouble.

Les émotions précédentes^peuvent s'étendre sur une certaine durée, et, par conséquent, les termes qui les désignent se prendre au besoin dans le sens de passions permanentes du genre de la joie et de la tristesse. Cependant si nous voulons caractériser la bienveillance

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et la sympathie comme sentiments fixes, si nous les définissons par Thabitude de tendre au bien d'autrui et de s'en émouvoir favorablement, en d'autres termes, de placer les fins d'autrui dans les siennes, et d'agrandir ainsi beaucoup ces dernières en les bornant dans ce qu'elles ont de propre, le nom de bonté semblera le plus convenable pour exprimer l'ensemble d'un étatmoral où la poursuite personnelle du bien est généralisée de la sorte. Remarquonsmaintenant que cette habitude, qu'il faut supposer établie avec connaissancede cause et malgré la contrariété mutuelle des fins dans tant de (^as, implique une certaine préférence habituelle que l'agent passionnel donnerait ici à l'homme en général, ou du moins à certaines personnes, sur sa propre personne subordonnée. Sous ce point de vue, la bonté se trouve être le dévouement. Mais il y a deux cas à distinguer. Si la préférence est portée au delà du juste, ce qui est rare en tant que disposition générale, sinon à regard de personnes déterminées, la passion qui va où elle veut, aussi loin qu'elle veut, et ne se règle pas comme un procédé rationnel sera celte bonté, ce dévouement sans réserve que j'ai eu plusieurs fois l'occaaîon de mentionner. Mais il faudra la considérer comme un produit complexe de la vie passionnelle, car elle n*aura pu se développer sans conflit, sans que certaines affections naturelles aient été violemment réprimées. Si au contraire la raison est appelée à régler le partage entre les fins propres et étrangères, en sorte que la préférence donnée à autrui sur soi-même soit limitée par la justice, la passion qui soutient la raison dans ce cas et qui est complexe en ses sources comme la précédente, mais non moins réelle et plus commune, sera un attachement habituel à l'ordre et à la vérité dans les relations humaines, ou encore à un principe, quel qu'il puisse être, qui en exprime l'équivalent et soit capable de produire ce môme effet de généralisation des fins d'une personne. Nous arrivons en dernière analyse à cette passion de Vordre^ amour de l'ordre, dont quelques moralistes ont fait une définition de la vertu, et qui re-

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présente en effet la forme passionnelle la plus générale liée à Texercice de la force morale.

La bonté, le dévouement et la passion de Pordresont donc, avec les définitions que je viens de donner, les vrais noms des passions du genre de la joie qui appartiennent aux relations humaines, lorsque la bienveillance et la sympathie sont des sentiments durables, des états constants et persévérants. Prenons maintenant les passions contraires. Une disposition permanente à la malveillance et à Tantipathie doit se nommer méchanceté et égoïsme en prenant ce dernier mot dans le sens leplus excessif qu^on y puisse donner. L'égoïsme parfait est la passion qui fait qu^on ne considère en tout que soi et qu'on rapporte tout à soi. La méchanceté satisfait aux fins de Tégoïsme en embrassant le mal d'au-* trui à titre de bien, ou repoussant le bien d'autrui à titre de mal. De là enfin, et généralisant, on tire nécessairement une passion du désordre^ car la haine ou le mépris de l'ordre, de la justice et de la vérité sont inhérents à Tégoïsme, et la méchanceté qui s'assouvit mène à l'emploi des moyens de fourberie ou de violence l'agent prévaricateur pressé d'obtenir des biens ou d'éviter des maux que semble lui dénier ou lui apporter l'ordre normal des choses.

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