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CHAPITRE LXIV

PASSIONS INTRAPERSONNELLES

Pour épuiser l'énumération des passions concernant les relations des personnes, il reste à examiner le cas particulier de l'agent passionnel mis en rapport avec luimême : d'où ce que j'appellerai pour abréger passions intrapersonnelles. Le rapport à soi comme passion de tendance ne peut être que l'amour de soi, l'amour-propre suivant l'ancien Sens de ce mot, la philautie. Mais cet amour doit, sous peine de rester abstrait et inappli-

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cable, se déterminer par l'espèce des autres passions, c'est-à-dire des biens où se complaît l'agent, et qui servent en quelque sorte de définition à celui qui lesréunil ainsi pour devenir à lui-même son propre objet. Si le genre de perfection sous lequel il se classe à cet effet consiste en sa conformité à sa nature morale, en sorte qu'il se propose les biens que ses obligations lui dictent, il est animé de la vraie philautie ou amour-propre éclairé, passion dès lors nécessairement accompagnée A\x penchant à faire le bien. Cette philautie et ce penchant conformes à la conscience (et à l'utilité aussi en général) seraient, on le voit, identiques à la vertu, si ce n'était qu'on les considère ici sous le point de vue exclusivement passionnel et abstraction faite du travail de la raison et de la volonté qui ont aidé à les constituer.

Si, au contraire, l'agent ne s'envisage lui-même que comme une matière de sensations et de passions quelconques à contenter, l'amour-propre vicieux ou perverti s'attache à un sujet qualifié par des biens que la conscience ne saurait en général tenir que pour de taux biens (et qui sont tels en général à Tégard de Futilité aussi) ; il devient, relativement à l'autre sujet, qu'il devrait se proposer selon la conscience, une véritable misaïuie ; il est accompagné d'un penchant à faire le mal, en conséquence de la définition môme, et c'est en un mot le vice en général et comme passion, abstraction faite des éléments volontaires. Les moralistes qui ont placé la racine du mal moral dans l'amour-propre n'ont évidemment vu dans cette passion que l'égoïsme et la misautie, sans songer que la vertu est inséparable àe cet amour, mais raisonnable et réglé ; et ils se sont trompés de plus en cherchant le trait dominant du mal dans une passion, considérée comme telle.

L'amour-propre et les autres passions qu'on y peut rattacher dans le double sens de philautie ou de misautie existent également, mais en changeant de caractère, lorsque, au lieu de l'obligation morale et de la conformité du sujet à l'idéal de la conscience, on prend pour

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déterminer ce sujet le critère de l'estime d'autrui, et que l'on cherche seulement à réaliser les apparences capables de produire cette estime. Il y a en effet deux partis qu'on peut prendre pour définir la perfection d'une personne propre à se lier passionnellement avec elle-même : ou de consulter le jugement autonome de cette perfection, ou de s'adresser à l'opinion d'autrui. Dans le premier cas, on a la philautie déjà définie et son contraire; dans le second, on a cette espèce d'amourpropre beaucoup plus répandu, et aussi d'acception plus commune quant aux mots, qui est synonyme de vanité. J'entends donc par vanité l'amour de soi, en tant qu'on réunit les biens et les avantages quelconques, réels ou non, mais propres à représenter le genre d'excellence que, Topinion du milieu où l'on est, envisage dans une personne. Les actes dont cette passion est accompagnée n'ont plus précisément pour motifs le bien ou le mal que peut apprécier la conscience, mais la considération réelle ou apparente du bien ou du mal que d'autres reconnaissent, et de là vient le respect humain. On comprend, par ces seules définitions, que l'amour-propre ainsi dirigé doit engendrer ou suppléer et simuler toutes sortes d*autres passions, de vertus et de vices. C'est encore lui qui, en tant que mobile des actes, en y joignant la considération de l'autorité morale externe en ce qu'elle a de juste (V. chap. xxxvi), s'appelle l'honneur.

Les contraires de cette philautie pour ainsi dire initiative et artificielle auraient pour noms Y impudence y \ effronterie et enfin même Vvifamie, si l'indifférence ou le mépris pour l'opinion du monde, la tendance à se parer des qualités qu'on a, quelles qu'elles soient, et à s'afficher ce qu'on est étaient toujours repréhensibles et si les jugements du monde étaient toujours bons. Mais comme il n'en est point ainsi, les passions dont je parle peuvent être relativement morales dans certains cas, et celles qui tiennent de l'honneur ne sauraient être davantage, en aucuns, faute d'aséité de la part de la conscience. Ces observations amenées par le besoin de dé-

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finir me dispenseront de revenir tout à Theure sur les passions du genre de la vanité, en parlant de la moralité des passions intrapersonnelles.

Les passions de philautie et de misautie envisagées comme émotions au moment de l'acquisition des fins, répondent aux phénomènes si connus de la conscience dans l'acte de faire ce qui est bien ou mal à son propre jugement et de se déterminer conformément ou contrairement à la dictée de la nature morale. L'émotion du iien ^aire est aussi une sorte de goût actuel et de satisfaction actuelle du bien, et Vémotion du mal faire, en dépit du mécontentement qui s'y joint et y met comme le sceau d'une contradiction interne, est aussi un goût actuel et une satisfaction actuelle du mal. Cette passion est trop bien établie par l'expérience pour qu'il soit besoin de se justifier en la classant. Elle n'est d'ailleurs contradictoire avec la passion constante qui porte tout être à son bien qu'en cette sorte de contradiction libre et vivante qui est de l'essence du mal moral.

Ces mêmes passions, prises comme sentiments profonds et durables du genre de la joie et de la tristesse, nous donnent, d'un côté, le contentement calme de soimême, avec le sentiment de la dignité personnelle et du respect de soi ; de l'autre, le mécontentement, accompagné du regret, ou même du remords, et du sentiment de l'indignité personnelle.

Enfin, si nous rapportons les émotions et les sentiments à la philautie indirecte et artificielle fondée sur l'opinion d'autrui, nous trouvons, dans le premier groupe, la susceptibilité, la timidité, sortes de vanité à l'état aigu, la pudeur ou rougeur y etc. ; dans le second, ces mêmes phénomènes comme dispositions constantes. Il serait peu utile d'en chercher les noms les mieux appropriés, non plus que ceux dçs contraires de chaque groupe, et le langage souflfre d'autant moins la violence que lui font les nomenclatures qu'il s'agit de traits plus délicats.

Les passions, quand nous les avons définies dans leurs genres, puis spécifiées par rapport à la proba-

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bilité variable que l'imagination attribue à leurs fins, ne nous ont point paru se classer par là même en qualité de bonnes ou mauvaises. Nécessaires par ellesmêmes, elles ne devenaient immorales que par le déréglementy l'irréflexion persistante et le mépris de la loi reconnue. Mais les passions interpersonnelles s'attachent étroitement au droit et au devoir, favorisent ou contrarient la justice des actes. En cela donc elles sont immédiatement bonnes ou immédiatement mauvaises. Les penchants social, amical, conjugal, familial et tout ce qui y accède de passions à l'état de mouvement ou de repos, la bienveillance, la sympathie, la bonté et leurs dépendances ; enfin parmi les passions intrapersonnelles, Tamour-propre véritable, l'émotion du bien faire, et le contentement de soi-même et le respect de soi obtiennent de la morale une approbation sans réserve, puisque ce sont précisément ces penchants, ces émotions et ces sentiments qui fournissent des mobiles passionnels à nos devoirs et à la reconnaissance de la loi. De ce nombre, les transports irréfléchis réclament seuls une attention plus sévère et des applications réglées par un jugement auquel il faut toujours du temps et l'absence de précipitation dans les actes.

La morale réprouve les passions contraires de celles que je viens d'énumérer, tant parce qu'elles renferment les mobiles ordinaires des actes opposés à la loi que parce qu'elles se lient à des états de conscience qui nous abaissent à nos propres yeux, nous éloignent de nos devoirs envers nous-mêmes et nous font ainsi déchoir de notre nature propre. Mais nous trouvions tout à l'heure que les passions de transport ou de ravissement offraient pour l'agent des dangers que ne courent pas, surtout au même degré, les passions de tendance ni les sentiments stables ; dangers d'irréflexion ou d'insufiisante présence de la raison. Ici, par une loi inverse, les sentiments stables sont les plus mauvais et marquent l'entière corruption ; les penchants ne sauraient en principe valoir mieux, et cependant ils s'engendrent quelquefois par la force de l'expérience^ et

il peut y en avoir d'excusables jusqu'à un certain point. La loi nécessaire de la conservation de l'agent l'oblige à se défendre de la bienveillance, et je dirai presque du penchant à bien faire, et, ne sachant s'arrêter sur celle pente, on comprend que des vices, tels que l'avarice ou Torgueil, si ce n'est la haine, entrent peu à peu dans son âme sous Tinfluence des phénomènes de l'état de guerre. Enfin les passions du genre de rémotion, c'est-à-dire ici du saisissement, outre que les premières atteintes en sont souvent inévitables* ont l'excuse d'une cause réelle et externe, la méchanceté d'autrui. La répulsion, l'indignation, la colère même, en tant que premier mouvement, Tantipathie, la jalousie, la vindicte ne sont que trop bien expliquées chez l'homme juste, à qui nous pouvons demander seulement de s'interdire des actes et de lutter contre des états du cœur qui ne seraient acceptables pour la raison en aucune manière, ou qui ne le seraient que jusqu'à un certain point facile à dépasser.

La différence capitale entre les passions de tous genres, nées des relations humaines, que je peux appeler maintenant d'un seul mot passions de bonté, et les passions contraires, ou de méchanceté, consiste en ce que les premières, toujours bonnes de soi, selon la raison et la nature, doivent être appelées et favorisées par-dessus tout, et exigent toutefois la modération et appellent le règlement, non seulement de la manière dont la règle et la réflexion conviennent à nos déterminations quelconques, mais encore parce que nous ne sommes point dans l'état de paix et que notre conservation réclame ou permet certaines dérogations au bien pur, comme je l'ai montré en traitant des vertus. Les passions contraires, mauvaises de soi, sont inspirées par l'état de guerre et doivent être non pas réglées et modérées, en un sens qui impliquerait pour elles une légitimité extrinsèque qu'elles n'ont point, mais tolérées dans quelque mesure, la moindre possible, ensuite et essentiellement contenues pour ne pas se développer jusqu'au point où notre conservation se trouvant atteinte

et dépassée, nous serions conduits à des actes qui la compromettraient elle-même en menaçant celle d'autrui, nous feraient descendre, nous et les autres, à un état pire que celui qui nous sert d'excuse, et tendraient à effacer des âmes jusqu'à Tempreinle du bien idéal.

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