CHAPITRE LXV
J'ai classé les passions nées des relations humaines avant celles qui naissent à l'occasion des objets matériels. Cet ordre au fond est indifférent; mais les premières passions sont les plus propres à l'humanité et les plus immédiatement subordonnées à la loi morale, les autres intéressent plus particulièrement les devoirs de l'agent envers lui-même. Or c'est le droit surtout, ce sont les rapports de l'homme avec l'homme que j'envisage dans la partie où je suis arrivé de ces études.
Les passions éveillées à la rencontre des objets externes proviennent de ce que ceux-ci renferment des fins atteintes ou à atteindre pour nous, eu égard à notre sensibilité principalement et à notre imagination, puis, et d'une façon plus composée, de ce que nous cherchons à tenir en notre puissance les causes contingentes de nos plaisirs et de nos peines, les phénomènes possibles desquels dépendent notre conservation ou notre développement. Cette dernière tendance suppose un grand emploi de la réflexion, car tantôt les fins sont de vrais besoins et nous désirons nous assurer les moyens constants de les réaliser, ce qui implique prévision et calcul ; tantôt ce sont de simples satisfactions dépourvues de nécessité, et alors nous n'ignorons pas qu'elles peuvent être incompatibles les unes avec les autres, soit avec celles que nous tenons pour beaucoup plus utiles ou nécessaires et dont il faut réserver la jouissance ou du moins la possibilité pour l'avenir. La ré- Science de là mobale, I. 19
flexion seule, même sans aucune intervention de la conscience morale, suffit donc pour amener des conflits entre les sortes de passions dont nous parlons et pour en suggérer le règlement dans des cas nombreux et importants.
A les considérer simplement comme passions actuelles et portant sur des objets propres à émouvoir les sens ou exciter l'imagination, et cela avant toute satisfaction obtenue, ce sont des appétits, des attraits, des désirs variés, des goûts encore, si l'on ajoute au désir une connaissance acquise des jouissances de chaque espèce, souvent des besoins, le langage ne se prêtant pas à distinguer certaines impressions physiques de ce nom d'avec les passions proprement dites que la représentation y joint. Chaque organe des sens, accessoirement chaque exercice de l'activité correspond à de tels appétits particuliers dont les noms en tant que passions font défaut d'ordinaire. Des noms généraux, parfois des noms de vices les remplacent, comme cupidité, volupté, gourmandise. Encore même la jouissance actuelle estelle mal distinguée de la tendance, et l'émotion de l'attrait. Il n'est pas moins, vrai que nos sensations normales, pour nous borner ici aux cas de passions les plus simples, sont accompagnées d'attraits qui leur appartiennent, tantôt pour une utilité manifeste, tantôt ou en même temps pour l'eff'et de la sensation même, indépendamment des fins dont elle est le moyen. Toucher, goût, odorat, vue, ouïe répondent pour euxmêmes à des désirs, faibles ou puissants, il n'importe, et par suite à dp vraies passions, sans parler encore des sentiments esthétiques. C'est ce qu'on voit, par exemple, très bien en observant les enfants, et il en est de même des fonctions physiologiques conscientes, dans l'état de santé.
Les passions contraires sont ici les répugnances diverses, soit instinctives et naturelles à l'égard de certains objets, soit acquises par expérience, association ou habitude, soit provenues de fatigue, abus, excès ou maladie. Les répugnances sont proprement dégoûts,.
quand elles se rapportent à des phénomènes connus et éprouvés, qui ont pu même être recherchés en d'autres circonstances. Il est remarquable que comme la haine naît du renversement des éléments passionnels de Tamour dans les relations humaines, et par le fait du désordre intervenu dans ces relations, ainsi la répugnance ou aversion physique se substitue à Taltrait et au désir sous l'impression du mal reconnu, puis présumé et présupposé dans le développement des rapports d'ordre purement naturel. Partout Tordre et le bien semblent précéder et poser les premiers fondements, et leurs contraires n'en être que dérogations ou renversements, qui auraient pu, mais nous ne savons comment, ne se point produire.
Une passion générale embrasse les passions précédentes du genre du désir. On pourrait la nommer Vactivité. Elle consiste dans une tendance à déployer en tous sens les forces tant réceptives que réactives de l'organisme, de la sensibilité et de l'imagination, et à poursuivre des fins non seulement comme bonnes et désirables en particulier, mais afin d'en poursuivre, et de goûter ainsi le sentiment de la vie sous mille formes. Cette passion d'éprouver des passions se développe plus moralement sous l'influence de la réflexion, lorsque l'activité ne tend pas sans discernement, ou en vue des jouissances immédiates, à se saisir au hasard de tous les biens possibles, mais plutôt à accumuler ceux de telle ou telle espèce, qui, maintenant sans emploi peut-être pour l'agent, lui assurent des garanties pour l'avenir. La passion dirigée de la sorte prend, par l'effet des conditions sociales, des formes bien connues dont les principales sont Vamoiir des richesses et Vambition, l'une qui suppose le fait de propriété ou sert de stimulant pour l'établir, l'autre qui implique l'inégalité de l'action et des droits que les hommes s'attribuent les uns sur les autres. Mais ces formes de passions doivent s'interpréter encore plus généralement et s'entendre du désir qu'éprouve l'agent de parvenir à des états de plus en plus élevés et assurés, quant au développement de ses
facultés et à Tusage qu'il en fait sans rencontrer d'e»traves, et enfin même de faire servir sa piiissaBct acquise au bien d'autrui non moins qu'à son bien pro^ pre. Le goût des honneurs et avantages sociaux nc^ qu'une partie de la tendance ainsi définie, et change d'application parfois avec la coutume et les constitutions sociales.
Excitée ou entretenue en sens inverse de l'activiléja passion peut prendre les noms ^indifférence, wiwi, lassitude, paresse, torpeur, et d'ailleurs s'appliquer aui divers objets pour lesquels se déclarent des tendances inactives, aussi bien qu'en général à la recherche de Tor ou du pouvoir, qui sont des moyens d'en atteindre un très grand nombre.
Les passions d'appétit et de répugnance, de goût et de dégoût, peuvent, non moins que celles des autres genres, être envisagées à l'état pour ainsi dire aigu. dans le ravissement ou le saisissement que cause lajteinte de leurs fins. Mais le langage s'attache plutôt alors aux plaisirs ou. aux peines, qui sont des sensations et non des passions. Il reste vrai cependant que rnn** lyse peut démêler dans les plaisirs et les peines un étal passionnel, caractérisé d'un côté par un mouvement d'abandon ou même d'insistance ardente et de sureK^' tation spontanée, et que je nommerai passion de pla^^'^ de l'autre par une révolte et par une sorte de protestation physique ou morale contre les phénomènes acquis, que je nommerai passion de peine ou de douleur.
Ces modes de passion sont naturellement beaucoup plus marqués chez l'homme que chez l'animal, oiiil^^^ toutefois facile de les observer ; et, pour n'avoir pas reçu de noms communs, à plus forte raison de noms particuliers relatifs à nos sensations accidentelles, ils ne laissent pas de se bien distinguer.
Au reste, l'imperfection des langues est corrigée ic»» en même temps que favorisée, par la faculté qu'on a toujours d'employer les effets et signes physiologiques (I^s passions, pour les exprimer elles-mêmes. Parmi ces signes il faut noter surtout l'attendrissement joyeux o«
PASSIONS BxcrréEs par les objets externes 293
triste, la dilatation et le resserrement des grands organes de la circulation, phénomènes qui se produisent à l'occasion des objets non moins que des personnes, et correspondent nécessairement à des états passionnels particuliers.
Les passions générales de l'activité et de l'inactivité sont également susceptibles du caractère aigu, l'une très sensible chez les personnes que nous voyons s'agiter et trouver une satisfaction toujours renouvelée dans l'emploi de leur temps et de leurs forces, même en dehors de tout vif intérêt et presque de toute affection réelle ; l'autre, chez ceux que tout excède et ennuie et dont la maladie mentale peut aller jusqu'au dégoût des exercices quelconques, et des passions et de la raison, et jusqu'au sentiment actuel de la peine insupportable de vivre.
Enfin, toutes ces mêmes passions viennent à l'état fixe et constant, lorsque les phénomènes qui les satisfont demeurent dans la possession habituelle de Fagent. Le langage ne permet guère alors de les quatifier que comme des habitudes. Mais ces habitudes de plaisir et ces habitudes de peine sont de véritables passions, dès que la joie ou la tristesse, une joie douce et constante, une tristesse ou chagrin durable, en un mot une complaisance ou une déplaisance plus ou moins marquées en accompagent le bien-être ou le malaise. Remarquons seulement que Thabitude tend nécessairement à émousser les sensations, les passions, la conscience des sensations et des passions que nous sommes capables de supporter. Au reste, cette dernière observation est applicable à toutes les affections constantes que ne ravivent pas de nouvelles actions extérieures ou un emploi très décidé de la réflexion et de la volonté.
A l'inverse des passions issues des relations humaines, qui, absolument parlant, sont bonnes ou mauvaises selon qu'elles supposent et confirment ces relations ou normales ou troublées, mais qui, relativement, trouvent parfois dans le fait des déterminations d'autrui et de tout ce qui est indépendant de nous, une excuse qu'elles n'auraient
2g li LES PASSIONS
pas d'elles-mêmes, les passions nées à la rencontre des choses et des objets naturels sont toujours bonnes absolument, et ne deviennent mauvaises qu'à raison des rapports qui leur appartiennent. Les appétits et les répugnances, les goûts et les dégoûts, les plaisirs et les peines, quant aux mouvements passionnels et aux émotions qu'ils occasionnent, les habitudes enfin, avec leurs états de passion propre, tout cela n'est que phénomènes, effets où il n'y a rien à objecter, propriétés liées nécessairement à des données que nous ne saurions en général éviter ni méconnaître. Les biens sont des fins appétées, les maux des fins repoussées, et c'est leur définition même, soit dans l'acte de la poursuite, soit dans celui de l'acquisition, et à plus forte raison quand Tattrait ou la répulsion persistent durant la possession et en dépit de Thabitude. Il n'en est autrement et les rôles entre les biens et les maux ne s'échangent que par suite des rapports d'harmonie ou d'opposition des fins les unes avec les autres, et cela de deux manières, en considérant l'agent seul, puis en ayant égard aux personnes associées.
Sitôt que les biens cessent de paraître toujours simples et naturellement conciliables, ce qui est le fruit de l'expérience la plus élémentaire et des premières réflexions, les devoirs envers soi-même se déclarent ; et sitôt que d'autres personnes sont intéressées dans les actes et les passions d'une seule, la loi morale s'impose, dont le point fondamental consiste en ce que la personne ne doit jamais être traitée comme une chose, ni les passions qui s'exercent sur elle être jamais dirigées comme si elles se rapportaient à des choses. Toute la morale des passions physiques se réduit à ces deux articles sur lesquels il est inutile de revenir. On sent combien l'importance en est grande, car le premier s'applique indistinctement à tous nos désirs, à toutes nos émotions, à tous nos sentiments habituels qui ont trait à la jouissance des objets naturels : il n'en est point qu'il nous soit donné de favoriser par notre volonté ou de combattre, sans que des biens ou des maux différents de
PASSIONS EXCITÉES PAR LES OBJETS EXTERNES SqS
•ceux qu^ils regardent directement ne deviennent par là même ou possibles ou impossibles, ou faciles ou difficiles, et que, par suite, un choix ne soit nécessaire et le <leyoir engagé. Et les mêmes passions se rapportent isouvent > à des personnes, en tant que considérées comme des choses et pouvant donner lieu à nos plaisirs et à nos peines ; auquel cas la justice, étrangère d'abord à ces sortes de passions, intervient nécessairement quand •elles se déploient.
Les deux passions générales que j'ai désignées sous les noms d'activité et de paresse ont cela de particulier que, bien qu'elles puissent se manifester, Tune sans beaucoup d'utilité et l'autre sans trop de danger à l'égard de certains objets, cependant dès qu'elles deviennent des dispositions ordinaires de l'agent, elles sont celle-là bonne et celle-ci mauvaise, indépendamment de toute application. En effet, la première, pour peu qu'elle soit aidée par la raison, nous porte à exercer nos forces et à accomplir nos devoirs tant envers nousmêmes qu'envers les autres. La seconde tend à nous faire tout négliger et à changer notre vie en un phénomène inutile pour notre développement et pour celui d'autrui ; et sans qu'elle soit poussée au point de nous rendre tous les biens indifférents, insipides ou odieux, il est di£Bcile qu'elle existe même au plus faible degré et que nous ne manquions pas à ce que nous devons à notre corps, à notre âme et à la justice. Le moindre inconvénient qu'elle puisse entraîner est encore très grand, savoir, celui de porter à l'abandon des petits devoirs l'agent qui attend, pour s'acquitter des plus importants, un pouvoir et des occasions sérieuses dont le moment ne viendra peut-être jamais pour lui, si tant est qu'il sût le saisir.