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PASSIONS EXCITÉES PAR DES IDÉES, PASSIONS REU6IEUSB8 S

et tout ce qui touche la justice et les lois générales de la moralité y est couvert et déguisé sous le masque des passions et des volontés attribuées aux puissances divines.

Il est aisé de transférer les passions religieuses au point de vue de l'émotion, de l'impression actuelle des fins auxquelles elles se rapportent. Elles deviennent alors, d'un côté, ravissement, élan divin, mouvement de transport vers tout ce que nous concevons de propre à étendre la vie et la destinée et à satisfaire nos aspirations les plus hautes; de l'autre, saisissement, horreur religieuse, abaissement et recul devant l'apparition des sombres profondeurs de Tinconnu. La première émotion est ressentie, même en dehors des religions positives, par toute jeune âme au moment sacré des exubérances de la vie et de l'amour, ou souâ la vive impression des beautés de la nature et des beautés de l'art. 'L'histoire des cultes et des doctrines mystiques en offre des exemples plus remarqués, non pas peutêtre si nombreux. On la nomme quelquefois sentiment de l'infini, ardeur de l'infini; mais ce ,mot d'infini est très vague, et, dans ce qu'il a d'explicable, on l'adapterait aussi bien, si ce n'est mieux, à l'autre émotion. Celle-ci comprend les effets des superstitions qui envahissent subitement l'âme, et qui, très communes dans les anciens cultes, existent toujours au fond de la nature humaine, prêtes à jaillir chaque fois que se fait sentir le vertige d'une possibilité imaginée quelconque. Mais dépouillée de tous ses accidents et accessoires, réduite à Tessence du saisissement religieux, notamment chez les hommes que le raisonnement a délivrés de l'obsession des fantômes trop particuliers, on la retrouve sous la forme d'une terreur mêlée d'un respect sans espérance, au spectacle du monde immense et à la pensée des infinies possibilités de l'espace et du temps. Il est arrivé au positivisme de nous confier cette disposition subjective comme sienne.

Passons aux sentiments constants de l'ordre religieux, et prenons toujours les contraires. D'une part le nom

de la piété se présente, de la piélé qui ne saurait se classer comme vertu qu^autant que, réfléchie et volontaire, elle maintient sa foi et son espérance, quelles qu'elles puissent être, avec les œuvres qu'elle y attache, en les défendant contre les atteintes du doute, les angoisses de l'ignorance et l'orgueil du savoir. Mais à Tétat plus spontané, comme passion, la piété consiste dans un sentiment constant de soumission et de paix de Fâme à l'égard des fins générale$ du monde, accompagné d'une confiance sereine en ce qui touche le sort de la personne. Lorsque ce sentiment et cette joie intime s'unissent à la foi vive, et que la foi elle-même va jusqu'à la contemplation des perfections divines qu'elle suppose, nous arrivons à Vextase. Il ne s'agit pas ici d'une contemplation simplement esthétique, mais bien d'une sorte d'anéantissement religieux de l'homme en présence de l'objet divin de la pensée. Les passions contraires de la piété et de l'extase se rencontrent dans ces états d'indifférence ou plutôt de froideur et de sécheresse de l'âme, qu'on pourrait qualifier de positù vitéy quand ils se réduisent au mépris de tout ce qui nous élève au-dessus de la sphère bornée de nos intérêts et de nos sciences, et d'impiété lorsque la réaction causée par l'intolérance et les abus d'une religion régnante les fait dégénérer en mouvements d'agression injurieuse ou violente contre les objets sacrés du respect des autres hommes.

Les rapports de la religion et de la superstition avec la morale paraîtront des plus simples, pourvu que la raison seule étant consultée pour les établir, on n'oublie pas en l'invoquant qu'elle autorise ce qu'elle ne défend point expressément. La raison, dans sa teneur abstraite, universelle et commune, peut bien dire absolument ce qu'elle dit ; mais comme il faut qu'elle devienne pratique, comme, en d'autres termes, elle suppose la passion et la volonté, et cela spécialement déterminées dans les personnes, elle ne saurait ni annihiler dans son propre exercice, ni arguer de faux ces deux fonctions qui s'exercent sans qu'elle intervienne

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et puisse intervenir comme partie contractante, pou ainsi dire. C'est ainsi que, dans les conjonctures de la vie pratique, nous sommes tenus d'agir avec de simples probabilités garantes, au péril de notre vie ou de nos intérêts les plus chers, sans avoir rien par devers nous de cette certitude à laquelle on prétend à bon droit dans les sciences mathématiques et physiques, ou dont on ne s'y passe jamais sciemment quand on affirme. Nous disons cependant que nous sommes en cela même raisonnables, parce que nous admettons que la raison nous autorise à nous avancer dans les chemins où elle ne nous suit pas, quand il y a des raisons pour que nous nous avancions. Je dis qu'elle ne nous suit pas ; j'entends qu'elle ne garantit pas nos démarches, mais elle nous guide encore à tout instant par le fait seul de celles qu'elle nous interdit. Ce qui est vrai de la vie pratique l'est également des visées supérieures et inévitables de la pensée humaine qui dépassent l'expérience et la logique et ne comportent nuUe évidence.

Ainsi la raison ne comprend point et n'exclut point les objets des passions religieuses. Elle en ouvre seulement le libre accès, en réclamant un complément des fins de notrevieetdel'universau delà des satisfactions présentes de l'être. Les passions se portent-elles à des déterminations trop arbitraires, et revêtent-elles surtout ces formes de tristesse ou de terreur qui préjudicient au développement normal de la moralité, la raison les condamne ; elle réprouve les superstitions comme entachées d'abus et de faiblesse, ou de pis encore. Mais qui prononcera sur ce qui est ou n'est pas arbitraire et irrationnel? Un jugement de Tordre pratique ; il n'y en a pas ici d'autres possibles. Au contraire, tout ce qui appartient à la religion et à la liberté en matière de religion est approuvé de la raison, ou toléré, ou plus que toléré et qu'approuvé, demandé^ s'il s'agit seulement d'une affirmation indéterminée de l'ordre et des fins cosmiques, dont j'ai montré ailleurs la place dans la morale à titre de postulat (ci-dessus chap. xlv).

L'erreur ou le danger d'une certaine mesure d'arbi-

traire dans les déterminations religieuses (que je suppose exemptes de superstitions trop tristes) ne deviennent bien sensibles que de deux manières. Le première a lieu quand les arrêts apodictiques de la raison sont violés, la logique méconnue, ou encore quand les licences que l'affirmation se donne témoignent d'un tel éloignement de Texpérience, ou d'un mépris tel des lois de la critique en matière de faits et d'hypothèses, qu'on puisse accuser hardiment la passion religieuse d'être incompatible en ceci avec la ferme direction de l'esprit et la souveraineté de la morale. Le second vice est indépendant du premier, et se montre dans toutes les circonstances où l'agent passionnel érige des thèses de religion, qui n'ont rien de nécessaire, en vérités absolument certaines qu'on ne saurait nier sans folie ou sans crime, ce qui le porte à vouloir en imposer l'acceptation à autrui, même par la force. Les persécutions religieuses, nées de prétentions de cette espèce, sont assurément la plus abominable forme de l'état de guerre dans l'humanité, puisqu'elles s'attaquent à la conscience et renversent le fondement de la loi morale. La certitude étant basée après tout sur la liberté de la conscience, nous ne devons jamais, si énergique ou absolue que nous sentions en nous cette certitude, oublier qu'elle ne peut avoir que la même base dans autrui ; or l'expérience prouve que la liberté d'autrui se détermine autrement. Sachons donc que la croyance d'autrui est respectable exactement au même titre que la nôtre, et serait imposable si la nôtre Tétait, et que la nôtre n'est respectable pour autrui qu'autant que nous ne prétendons pas la lui imposer. Nous avons ensuite affaire de nous demander jusqu'à quel point une certitude où interviennent nos passions et notre volonté, et que d'autres hommes ne partagent point, doit ou non raisonnablement être affectée d'un doute transcendantal. Mais quoi que nous en puissions penser, la loi morale reste supérieure à notre opinion.

On a souvent dit qu'un homme absolument persuadé de la vérité de sa foi ne pouvait point, même en con-

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science, ne pas tâcher, joar tous les moyens, d'obliger les autres à la professer ; si bien que Tintolérance ne saurait être efficacement contenue que par Tindififérence. Mais ce triste lieu commun porte seulement témoignage de rinfîrmité morale de ceux qui le répètent et pour qui il est fait. Toute conscience bien informée doit le ressentir comme un outrage, et se détruirait elle-même en pratiquant la maxime qui l'appelle à se violer dans la personne d'autrui. Il est très vrai que nous éprouvons une vive passion de voir les consciences des autres déterminées comme la nôtre, dans les croyances qui nous tiennent à cœur, parce que ce nous est une confirmation probable de la vérité de leurs objets. Mais en obtenant ce résultat par des moyens extérieurs, ou de contrainte, ou d^insinuation illégitime et de constitution d'habitudes et de milieux, nous en perdons le prix, et notre passion se trouve jouée par elle-même en ce qu'elle a de sérieux, outre que nous nous proposons ainsi des fins incompatibles avec le respect de l'autonomie de l'agent moral, et sommes infailliblement conduits dans l'exécution à déployer des passions de haine et de colère toutes contraires à celles qui nous ont d'abord servi de prétextes.

Apprécions maintenant la passion religieuse comme émotion et comme sentiment constant, selon ce qui a été dit en définissant. Des émotions il y a peu à dire, ou qui ne s'applique également à d'autres classes. Observons cependant que le saisissement religieux et l'horreur religieuse, comme en général les mouvements d'aversion causés par l'imagination vive des possibles^ sont principalement le lot des esprits les moins rationnels ; et quoique des âmes grandes et fortes en aient ofi'ert des exemples, il est certain que Texercice de la raison et la culture des sciences tendent à les rendre difficiles et rares. Le résultat obtenu n'est pas ici entièrement à l'avantage de l'agent passionnel, car il faut avouer que l'assérènement du cœur est alors un produit de rhabitude, plus que de la force morale, et que d'ailleurs l'inaptitude acquise à éprouver les effets des pas-

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sions spontanées n'est point partout et toujours chose dont il y ait à se féliciter. Mais les mouvements es eux-mêmes n'ont rien de regrettable, parce que nul phénomène du genre de Taversion et de la crainte, qu'il soit subit ou prenne empire sur les sentiments, n'est propre à élever Tàme et à former la vraie moralité.

Une exception est à faire peut-être en faveur du respect mêlé de terreur que peuvent éprouver au spectable du grand monde des esprits livrés par système à la seule étude des lois particulières. Pour eux, en effet, l'impression s'élève parla vertu de la généralité de l'objet. Préservés ainsi de l'entière sécheresse, s'ils refusent d'employer leurs forces morales à rationaliser la religion dont ils ont en eux le germe, ils participent du moins à un certain état de l'ancienne humanité religieuse, tandis que la science, à laquelle ils sont voués, et la nature en partie esthétique de l'émotion qu'ils ressentent les garantissent des écarts ordinaires des passions de crainte.

Les mômes études et les mêmes habitudes, la même préoccupation exclusive de l'expérience et des faits positifs qui d'ordinaire le défendent du saisissement religieux rendent l'homme incapable du ravissement et de l'élan. Ici la perte est plus fâcheuse, ou du moins parmi ceux qui éprouvèrent ces passions dans leur jeunesse, il en est peu sans doute qui ne voulussent en avoir conservé l'aptitude, sauf à la mieux diriger. Il faut remédier à cette impuissance et à cette espèce d'abaissement de l'âme en cultivant les sentiments stables qui obéissent aux forces de la réflexion et de la volonté.

Les sentiments relatifs à la religion, indépendamment de ce qui a été dit de la religion elle-même, intéressent surtout la morale par les penchants à l'adoration, à la soumission, au respect, à Tindifférence, à la négation, à la révolte, qui, les uns ou les autres, s'attachent à toute hypothèse d'un ordre supérieur des fins établi par les puissances invisibles. Les meilleurs de

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ces sentiments deviennent mauvais par Tefifet de certaines erreurs contre la morale, et réciproquement les plus mauvais deviennent bons ou excusables, en tant que réactions motivées contre des idées religieuses exclusives, irrationnelles, tyranniques. La fpi en un ordre divin, la soumission et l'adoration, principes de piété douce, mais aussi préliminaires du fanatisme ou de Textase, sont des dispositions de Tàme que la morale ne peut souffrir qu'autant qu'elles ne sont point assez dominantes pour nuire au développement de la raison, désintéresser le cœur des passions humaines et des devoirs humains, en créer peut-être d'injustes et de faux et aboutir à l'abandon de la liberté personnelle, à des menaces contre la liberté d'autrui. C'est encore aller directement contre la morale que d'admettre pour loi première obligatoire une loi révélée, un système de droit divin dont certaines consciences sont seules frappées. On substitue ainsi une hypothèse historique ou des visions particulières à la conscience universelle, on subordonne la raison aux déterminations du jugement individuel et de la croyance individuelle, dans l'acte même par lequel on prétend absorber et vaincre ces deux forces ; et l'attentat est double, contre la personne et contre l'universel, puisqu'on renverse le seul principe où l'universel et la personne se concilient et se confondent, et cela pour faire prévaloir les décisions variables et en grande partie arbitraires d'un lieu, d'un temps et d'une nation, cï'une nation toujours divisée, ou dont l'unité est œuvre de violence.

A son tour, l'indifférence religieuse est mauvaise, en tant qu'elle méconnaît la valeur morale d'un complément tiré du cœur et de la croyance pour l'esprit et pour la sphère bornée des vérités que l'expérience établit ou que le raisonnement atteint. C'est un injuste mépris que celui qu'elle témoigne à des inductions vraies ou fausses en particulier, mais légitimes en principe, par lesquelles s'applique la méthode indispensable de la vie pratique aux questions nécessairement posées

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et aux anticipations naturelles de la conscience touchant Tordre général des choses. Et pourtant Tindifférence est bonne, si elle n'est qu'un moyen, et c'est alors le plus efBcace de tous, de combattre les prétentions d'une religion intolérante et absolue qui veut se substituer à la loi morale et régler les intérêts et les devoirs des hommes. Le penseur, comme il ne dépend point de lui de remplacer cette religion par une meilleure, et, de faire naître à l'aide de forces isolées une œuvre collective de sa nature, et longue, se réfugie dans un stoïcisme sans foi, mais non sans vertu, objecte aux croyances d'autrui son ignorance nécessaire, et d'autant plus ferme par volonté dans le devoir qu'il est dénué d'espérance, oppose sa forte conscience aux faiblesses de ceux qui cherchent un appui dans des erreurs à demi avouées.

Cette attitude est quelquefois plus religieuse au fond que ne le croient les philosophes même qui la gardent, car je ne parle pas de cettte espèce d'indifférence qui ne procède que de légèreté et qu'on voit se démentir sitôt que l'imagination s'excite ou change de direction par l'effet des lois et des accidents de la vie. Enfin, de môme que l'indifférence trouve sa justification, l'impiété trouve son excuse dans l'indignité des objets offerts à la foi, surtout aux époques de corruption des idées religieuses, et dans le péril que la piété réelle ou simulée fait courir à la liberté humaine et à la morale; encore qu'on ne puisse jamais approuver en soi l'état d'un esprit qui se renferme à plaisir dans la sécheresse et la brutalité des négations, hait ou méprise les croyances et par conséquent les hommes, en prétextant l'amour de l'humanité, et souille par Tinjure une source d'où descendent pour elle en grande partie les biens comme les maux dont elle est capable.

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