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PASSIONS EXCITÉES PAR LES IDÉES. PASSIONS ESTHÉTIQUES

Les passions religieuses ont des fins intéressées, puisqu'elles tendent formellement au bonheur et se rattachent aux espérances de la destinée humaine, actuelle ou future. L'éloîgnement du but diminue l'intérêt, ou Fépure, car on sait que les passions intéressées se bornent volontiers aux objets les plus proches de temps et de lieu. Le désintéressement fait encore un pas, et qui semble décisif, quand l'individu étend son espérance religieuse à l'humanité et quand des notions universelles de devoir se mêlent dans sa conscience avec les sentiments pieux. Mais l'hétéronomie inhérente à la morale des religions, l'idée de la loi externe et de ses sanctions affaiblit ce qu'obtient ainsi le principe du désintéressement dans les croyances nobles.

Les passions philosophiques seules atteignent toute la perfection possible du désintéressement, à cause de la généralité entière où peuvent se poser leurs objets. Lea passions esthétiques y servent en partie d'introduction, ce qui, en partie aussi, justifie les théories platoniciennes du beau et de l'amour. Mais comme ces dernières passions adoptent aisément des objets particuliers, pour leur figurer ce qu'elles cherchent d'universel, comme des passions accessoires leur communiquent un violent essor et leur prêtent des intérêts puissants (ce qui d'ailleurs n'est pas impossible non plus pour les passions philosophiques), il faut les prendre dans une certaine abstraction pour les trouver pleinement désintéressées, de la manière toutefois dont une passion peut l'être sans s'évanouir.

Le beau est toujours, on l'a vu, l'objet de quelque passion, soit d'acquisition, soit de possession, au moins imaginée. Il n'est donc pas étranger au bien en général.

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OU exempt d'intérêt, si ce n'est dans le sens de Tutililé actuellement représentée à l'agent. Il se sert des diverses fonctions humaines, mais de manière à envisager au lieu de leurs fins propres, une fin toute de surérogation, de jeu, de luxe et de spectacle. Il a pour souverain caractère, en un mot, d'être une représentation qui a sa fin dans la représentation même. On a vu également les rapports généraux du beau avec la moralité et le mérite (chap. xl et suivants). Il ne reste ici quà classer les éléments de la passion déjà décrite, en y joignant l'appréciation de certains de ses effets sur la vie humaine telle qu'elle est.

Tout ce qui est beau est objet de l'admiration, et réciproquement. C'est donc F admiration, avec l'espèce d'appétence qui l'accompagne, qui est la forme delà passion du beau, quand on la considère au point de vue du désir et des fins désirées. Quoique ce mot semble marquer plus souvent la satisfaction obtenue que celle qu'on recherche, on est obligé de l'employer faute d'autres, pour désigner la passion à l'état de tendance, ou le désir esthétique. La passion contraire, c'est-à-dire l'espèce de répugnance que cause le laid, sera donc l'aversion esthétique, ou, si l'on veut, le dédain, le mépris, borné au sens contraire de l'admiration.

La même passion, en tant qu'émotion éprouvée au moment de l'acquisition brusque de sa fin propre, est tout d'abord un étonnement. Mais l'étonnement simple n'aurait en soi rien d'esthétique. S'il est joint au ravissement, et si surtout certaines idées morales se trouvent éveillées en nous, nous avons l'émotion du sublime, qu'on pourrait appeler sublimation de l'âme, et qui se témoigne quelquefois par un frisson particulier. Si c'est au contraire le saisissement que nous éprouvons, nous ressentons Vhorreur esthétique, espèce d'abaissement, ou chute et précipitation rapide de l'âme, bien entendu sans intérêt présent, ni émotion de danger. Mais s'il n'y a que surprise et désappointement effet de contraste entre les faits, entre les idées, absence de pensées graves et élevées, la vibration ^to-

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duite est le rire, la passion est la raillerie. Je ne m'arrête pas aux passions mélangées et nuancées, assez nombreuses dans ce cas ; j'observe seulement que le sourire n'est pas précisément de l'espèce du rire et se rapporte, en ses caractères moraux, à toute autre classe qu'à celle de l'esthétique.

Enfin, les mêmes passions, considérées dans la possession acquise et fixe de leurs fins, revêtent la forme décidément contemplative qui appartient aux fonctions perceptives détournées de leur emploi pratique et devenues de simples coefficients du sentiment du beau. La contemplation est ici le seul nom apte à désigner passablement la passion comme satisfaite, et surtout l'usage constant des facultés représentatives qui y sont enjeu. Ensuite, le langage, ne donnant point de contraire à ce mot, on se voit réduit à qualifier de dégoût esthétique, par exemple, la passion, quoique passée en habitude, propre à toute existence morale qui a conscience des conditions de désordre et de laideur d'un milieu où elle est placée.

La passion du beau est élevée au-dessus de toutes les passions particulières du bien, ou plutôt c'est une commune passion attachée à toutes celles-ci sous leurs formes les plus nobles et dans leur plus haut développement. Cette passion n'est pas moins une des plus dangereuses, quand la loi morale ne règle pas sévèrement l'aspiration à l'idéal, en ce qu'elle pousse à négliger la vie pratique et ses devoirs en faveur de la vie contemplative, surtout s'il s'agit de ceux des hommes qu'une impérieuse nécessité n'oblige pas au travail et à l'action. Il n'est pas non plus de passion plus profondément atteinte que la passion du beau, dans ses moyens de satisfaction, par l'état de guerre et le vice endémique des relations humaines. La tentation est d'autant plus grande de chercher à la contenter en s'afTranchissant de ses liens avec autrui le plus possible. Mais la raison, d'accord avec les passions du bien, nous ordonne d'affronter au besoin les laideurs qui ne dépendent pas de nous, au lieu de chercher le

beau dans une contemplation solitaire , ou d'en réaliser quelques éléments dans un milieu borné, si ce doit être au détriment de nos obligations. Ce ii*est pas que le luxe soit interdit par la morale. Ernoblissons ce nom, appliquons-le à tout ce que l'individu peut se procurer de satisfactions esthétiques sans les partager avec It grande communauté dont il fait partie. Il faut obserrer alors que ces jouissances de quelques-uns, quand il n'est possible de tous, sont pour Thumanité un bien, une possession acquise qui n'exclut point Tespérance, et qui peut-être est la condition et le moyen d'une possession à venir plus étendue ; mais enfin le luxe est semblable à tous les droits de la guerre, en tant qu'il est exercé en opposition avec les passions et les intérêts particuliers des autres hommes : il ne saurait commencer que là où la justice a d'abord été pleinement observée et continue de l'être.

De même que nous ne devons pas rechercher le beau dans l'oubli du bien, et laissant les hommes à leurs occupations vulgaires et basses nous affranchir de la solidarité de leurs goûts en toutes choses, nouB tenir imperturbablement sereins dans une sphère où il n'y ait place que pour Tadmiration, de môme nous devons éviter en conscience de déverser sur la masse des petits faits ou arrangements de la vie et des intérêts humains toute la mesure de mépris qui nous semblerait méritée, car il ne serait pas possible que nos sentiments de bienveillance et de sympathie ne subissent de là un grave dommage, ou que même la misanthropie ne vînt à s'emparer de nous.

Dans la recherche des satisfactions durables du sentiment du beau, il nous arrive de demander à l'idéal, * l'abstrait ou même au fictif ce que la nature et la vie n^ nous donnent pas, et par suite de nous éloigner du réel Nous recourons à l'art, à la science ; impuissants ou trop faibles vis-à-vis des travaux que l'art et la science exigent, nous remplaçons par des objets de curiosité pure, et jusque par des chimères de romans et par des occupations où l'imagination est toute passive, les réalités

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