‹ Science de la moraleChapitre 120 sur 147 · PASSIONS EXCITÉES PAR LES IDÉES. PASSIONS ESTHÉTIQUES 3 II · texte numérisé non relu

PASSIONS EXCITÉES PAR LES IDÉES. PASSIONS ESTHÉTIQUES 3 II

dont le dégoût est principalement Teffet de notre paresse. Si nous nous livrons à des spécialités sérieuses et dont rhumanité profite, c'est bien ; nous pouvons craindre, il est vrai, de devenir moins hommes, au sens complet du mot, en contractant de trop étroites habitudes ; mais ce danger n*est ni sans compensation, ni impossible à prévenir dès que nous le connaissons. Si au contraire les idées et jouissances artificielles qui nous absorbent n'ont que la portée d'un dilettantisme stérile, nous ne pouvons être sans reproche, car nous oublions que la vie est un moyen, plutôt qu'une fin parfaite en ellemême, un état définitif où chacun n'a qu'à s'arranger pour se complaire.

Enfin les formes émotionnelles de la passion suggèrent des réflexions souvent reproduites par les moralistes, sur le danger de se rendre indifférent aux biens communs et ordinaires, par l'effet d'une sorte d'abus des biens extraordinaires et supérieurs qui touchent et exaltent davantage, et cela non point qu'on goûte ceuxci réellement, car ils sont rares, mais parce qu'on les imagine et qu'on est ému de leur représentation seule. La maxime que le mieux est l'ennemi du bien, assurément fausse, si elle signifie qu'il ne faut pas chercher la perfection possible de chaque chose, est d'une application excellente aux cas où l'on dédaigne le bien qui est ou qu'on peut faire, en s'animant à la pensée de celui qui n'est que spéculativement possible et hors de notre atteinte. Cette disposition à n'aimer que le sublime et l'exagéré qui en tient lieu a sa source dans le goût des émotions, aussi bien que le penchant plus commun à ne se plaire qu'aux sensations fortes et à tout ce qui agite et remue profondément. L'une est dans l'ordre du beau ce que Tautre est dans celui des plaisirs, carie mobile des biens extrêmes et irréalisables qui dominent certaines imaginations parait être la passion du beau plus éminemment qu'elle n'est celle de l'utile ou de l'agréable.

Inverse de cette passion du sublime est la passion de la raillerie; contraire aussi le danger. Tout culte véri-

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table du beau, même toute recherche du bien au delà de l'ordinaire sont découragés, énervés, quand on s'attache à saisir le côté ridicule des choses, à mettre en saillie les prétentions et les impuissances, les défauts, les contrastes, les chutes. Et cependant il ne faut oublier, ni en parlant du sublime, de rendre justice à Timpulsion que Tutopie elle-même a pu donner à l'esprit humain et du témoignage qu'elle a porté de l'existence du ralionnel et de l'idéal opposés à la coutume, ni, en parlant de la raillerie, de signaler le mérite qui lui revient à titre de protestation contre le faux, le plat et le banal, d'assaisonnement des vulgarités de la vie, et enfin tomme signe de la supériorité de l'homme à ses propres concepts et à ses travaux tels qu'il lui est donné de les accomplir.

Un autre genre de vice dont la poursuite du beau peut être entachée consiste dans Terreur que l'homme est sujet à commettre en croyant tenir la parfaite réalisation de ses aspirations esthétiques, en amour principalement, où toutes les perfections physiques et morales sont attribuées à un objet de désir, à ce point de faire que tous les biens possibles semblent perdus ou de nulle valeur, et la vie même à charge du moment que cet idéal est retiré à l'âme. Des phénomènes à peu près semblables s'observent dans l'entraînement des foules à la suite des grands hommes, des prophètes et des liéros, et dans le dévouement qu'ils inspirent, tout indignes qu'ils sont souvent. Or c'est déjà chose mauvaise de soi, comme mensongère, que cette illusion qui (ait rayonner le beau absolu dans une image vivante. Mais il s'y joint encore une disposition déréglée à subordonner au contentement de la passion ainsi excitée tous les devoirs devenus froids et sans lumière en un tel éblouissement, à dédaigner les autres biens désormais trop faibles, incapables de toucher un homme attaché tout entier à sa vision.

L'idéalisation platonicienne de l'amour ne saurait elï'acer de cette passion un vice inhérent à l'illusion qui s'y conserve, pour ainsi dire, en s'y embaumant. Au

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contraire, les satisfactions sensuelles qu'on s'efforce de rejeter seraient plutôt faites pour rendre à la vérité ses droits. Mais outre que le principe contemplatif des théories de Platon prête à la passion un rôle qui au fond et en dépit des mots subalternise la raison, il conduit en définitive à Ténervation de l'amour même qu'il vise à sanctifier.

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