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LES DEVOIRS ENVERS SOI-MÊME

Dans l'hypothèse de la sphère élémentaire de la moralité, tous les devoirs et droits de l'agent, autant que ces mots peuvent alors avoir un sens, se tournent vers lui seul; mais on ne s'exprimerait pas avec justesse en donnant le nom d'égoïsme à l'état moral ainsi défini, puisqu'on ne suppose en dehors de l'agent aucun autre objet qui puisse être comparé à lui, s'ofifrir à lui comme étant pour soi, et comme une digne fin de son activité à lui. Il n'est donc pas égoïste, il est seulement solitaire.

L'existence d'un devoir envers soi-même a été matière à litige lorsqu'au lieu de le considérer dans le sujet exclusif et borné qui est le premier élément de mon étude, et que je pourrais appeler rhomme philosophique.

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on le dérivait de la notion du devoir envisagé dans rhomme social. On partait du fait moral de la reconnaissance que toute personne avoue des autres personnes semblables à elle et des devoirs mutuels qui en procèdent; puis, généralisant Tidée que Ton s'était ainsi formée, on se demandait si la personne elle-même, dédoublée par la conscience, n'avait pas à s'attribuer vis-à-vis d'elle-même des devoirs analogues à ceux qu'elle se reconnaissait déjà vis-à-vis des autres. On ne se bornait même pas là, mais on avait recours à la théologie ou à quelque cosmosophie pneumatologique ; on supposait une origine et une mission de la personne, connues ou révélées à elle et dès lors bonnes pour la diriger, et on lui constituait en devoirs vis-à-vis d'ellemême toutes les règles propres à l'accomplissement de sa destinée. Ce dernier point de vue est étranger à la morale comme science, et il faut l'éliminer entièrement pour la traiter. L'autre, qui consiste dans une généralisation des devoirs mutuels, ne me paraît point impossible ou dénué de vérité ; mais outre qu'il serait anticipé ici, il a le défaut de rendre obscure et plus complexe la question qu'il s'agit d'élucider.

Entre le devoir envers soi comme je l'entends dans la sphère élémentaire de la morale, et le devoir envers soi tel qu'on le déduirait de l'étude des devoirs mutuels, il y a une distinction à faire. Le second se tire d'un cercle d'obligations qui correspondent toujours à des droits corrélatifs. Au contraire le premier est étranger à toute notion de droit. De là l'obscurité, quand on procède par l'étude des relations, au lieu de commencer, comme je le fais, par celle du sujet moral réduit à sa propre essence. En effet, s'il existe un devoir envers soimême, il est clair cependant, et je montrerai tout à l'heure qu'il n'existe point à proprement parler un droit corrélatif de l'agent moral contre soi-même. Cette différence est capitale.

Le devoir envers soi-même apparaît nettement et incontestablement dans l'agent seul et abstrait dont j'ai défini les conditions, car le devoir, pour celui-ci,

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n'est précisément que ce devoir. Ce devoir se détermine simplement pour cet agent, comme un certain devoir faire et un certain devoir être lui-même à l'égard des possibles divers qu'il imagine ou prévoit, ou dont il est sollicité. En effet, selon qu'il choisira parmi les possibles, après avoir apprécié les différents biens et analysé les moyens et les fins, il sera ou deviendra, pour ainsi dire, telle personne à ses propres yeux, ou telle autre ; ses actes modifieront les conditions extérieures de son existence autant qu'elles dépendent de lui, ensuite ses propres états et ses manières d'être et de sentir, enfin jusqu'à ses passions et ses jugements habituels et sa personne morale. Or il ne lui est point indifférent de faire et de devenir ceci ou cela dans le développement du temps, puisqu'il est raisonnable.

L'idée du devoir est expliquée par celle de la vertu, que j'ai déduite avec ses principales divisions. Elle dépend essentiellement de ce fait moral, à savoir que l'agent se propose un meilleur parmi les biens, et un meilleur conforme à la raison. Et elle n'est point inintelligible, en ce qu'elle supposerait un rapport d'obligation de soi-même envers soi-même, puisque la réflexion dédouble ici la personne nécessairement et de la façon la plus claire, la plus indéniable, la plus usuelle chez nous tous. Nous avons la personne présente et la personne future, celle qui agit et celle qui dépend de ses actes, les phénomènes et les états actuels et les phénomènes qui viendront. Nous avons la personne empirique avec son expérience du passé, et nous avons la personne idéale, c'est-à-dire celle que nous voudrions être, la jugeant la meilleure de toutes en toutes ses fonctions et autant que possible en toutes ses circonstances. Et comme nous nous croyons libres, nous croyons aussi qu'il a été, qu'il est plus ou moins en nous de rapprocher ce que nous sommes de ce que nous concevons devoir être, en comparant la personne empirique à la personne réglée en tous ses états et ses actes»

En un mot, un idéal existe de fait pour chaque être raisonnable et faillible, comparativement à lui-même

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et à lui seul, en le supposant réduit aux conditions solitaires et au milieu matériel dont je ne m'écarte pas encore. Un tel être tend par sa simple nature à s'identifier à son idéal, quoique à d'autres égards celte même nature ait d'autres éléments qui l'en éloignent, s'il n'a point la direction ferme, éclairée et constante de toutes les fonctions dont il se compose.

Mais on a coutume de joindre à la notion du devoir celle de Tobligation morale. On se demandera donc ici jusqu'à quel point le sentiment d'une obligation entre dans l'idée du devoir envers soi, tel que je l'ai défini. La réponse est facile. Ce sentiment est donné précisément dans la mesure et au degré restreint où nous l'éprouvons en nous plaçant par la pensée dans les conditions voulues. Consultons-nous. Il ne s'agit pas de l'obligation que nous aurions contractée vis-à-vis d'une autre personne; pas davantage de celle que nous nous reconnaîtrions, imposée ou non qu'elle nous serait par une puissance étrangère quelconque en rapport avec nous. Rien de pareil n'entre dans notre hypothèse, et par conséquent il n'entre rien ici de ce qu'on nomme le plus souvent une obligation. Mais si nous voulons étendre ce dernier mot, l'appliquer au sentiment que nous éprouvons, et au jugement que nous portons en présence de l'idée de ce que nous devons être et de ce que nous devons faire pour conserver et développer notre nature, en la conformant au plan dont notre raison est capable et que notre conscience nous dit de réaliser, alors afiirmons que le devoir envers nousmême est une obligation.

Le sentiment dont je parle est le produit obscur de toutes les tendances de la vie intellectuelle et morale en sa pureté, grâce auxquelles nous sommes enclins à des actes choisis pour former en nous et par nousmêmes des personnes dont toutes les fonctions propres deviennent adéquates à nos idées du bien. Le jugement est plus clair, comme tout ce qui dépend de la réflexion; mais ce n'est pas pour cela un jugement analytique, ou dont les termes soient liés par le principe d'identité :

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