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PASSIONS EXCITÉES PAR DES IDÉES. PASSIONS PHILOSOPHIQUES

En parlant des passions propres aux relations mutuelles des agents passionnels, nous avons vu la bienveillance et la sympathie, considérées comme états stables et habitudes représentatives, séparées d'ailleurs de la raison et des vertus qui les confirment et ne les constituent pas, se résumer en une certaine subordination désirée ou consentie des fins de la personne à des fins étrangères ou plus universelles, aboutir ainsi à ce qu'on peut très justement nommer bonté raisonnable, dévouement raisonnable, amour de l'ordre, passion de Tordre et de la vérité dans les relations humaines. Celte passion, dans laquelle on a voulu quelquefois envisager l'essence de la vertu, nous a paru être seulement, et c'est beaucoup, la forme passionnelle la plus générale liée à l'exercice de la force morale dans les rapports entre personnes (V. chap. LXiii).

Nous la retrouvons ici en tant que passion philosophique, c'est-à-dire de celles qui sont excitées par des idées et par des idées toutes relatives à des objets abstraits, comme la vérité à chercher ou à soutenir, la raison à contenter, la justice à faire régner. Ce n'est pas que ces idées, leurs objets, que je dis abstraits, ou les faits généraux en lesquels ils consistent puissent être indépendants du bien de l'humanité et ne se point imaginer, en se particularisant, de manière à entraîner

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des biens concrets et des passions communes. Mais il n'est pas moins vrai qu'il existe aussi une tendance à la satisfaction passionnelle de la raison comme raison, un amour de la vérité comme vérité, un désir que Tordre s'établisse et que la justice règne, non pour les avantages qui en reviendront, mais parce que cela est universellement bien et conforme à la nature morale.

Quand le juste et le vrai sont ainsi généralisés pour s'adapter au bien, qui apparaît lui-même en sa plus haute abstraction, l'intérêt se trouve le plus qu'il est possible évacué des mobiles de la pensée et de la vie. La raison accomplit sur le juste, le vrai et le bon, le même travail qui peut transformer une représentation quel* conque en la représentation pure douée des caractères de la beauté. Nous pouvons dire que la justice se fait connaître comme belle, la vérité comme belle, et que le bien moral tout entier est transfiguré dans le beau. On sait combien ce point de vue du bien, élevé à la représentation idéale et par suite généralisé, épuré, en un mot identifié avec la beauté a été familier aux créateurs des doctrines rationnelles morales dans Tantiquité. Ils nous ont transmis avec l'emploi continuel du mot beau dans l'ordre moral le signe peut-être le meilleur et l'un des plus précieux caractères de la possession d'une éthique, comparativement à des peuples ou à des sectes qui n'auraient point pareil usage ni les notions qu'il comporte.

Ainsi les passions du bien, du vrai, du juste, à leur plus haut point, grâce à la généralité suprême des concepts qui les accompagnent, se confondent d'une part avec la passion du beau moral, et de l'autre, évidemment, avec la raison, mais considérée comme passion* née. L'amour du bien, du vrai, du juste et du beau ne diffère du dictamen de la raison que comme la passion diflfère de l'entendement et le désir de l'obligation» Quelque grave que cette différence puisse être, elle cesse en quelque sorte d'être percevable, par le fait de l'universalité qui vient envelopper la passion et donner à la nature humaine une parfaite unité en l'élevant à sa

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perfection ; puisqu'aprës tout, ni en général, ni dans les cas particuliers, on ne peut se représenter la raison sans passion ou sans finalité ni mobile.

Mais il faut descendre de cet idéal de la passion phi* losophique, envisager le particulier, les applications,, l'imperfection humaine; et non seulement l'imperfection, c'est-à-dire les erreurs, les idées fausses sur le bien, le vrai, le juste et le beau qu'on se flatte de con* naître en général et de mettre où il faut, mais encore les déviations criminelles, anciennes ou nouvelles, propres ou transmises qui entretiennent la masse des erreurs. Après le fait de la fausse information et des applications vicieuses de tout genre, vient celui de l'impureté, du mélange avec d'autres passions, la loi qui veut que les penchants, les émotions et les sentiments revêtent des formes négatives par l'effet des oppositions à travers lesquelles ils se développent. Au lieu que la passion philosophique ait à se manifester dans le milieu favorable de la vertu régnante et pour ainsi dire glorieuse, c'est par les efforts de la vertu militante qu'elle doit se produire, si elle ne veut se rendre entièrement contemplative et vaine; le bien, le vrai, lejuste et le beau sont alors déterminés par la lutte contre le mauvais, le faux, l'injuste et le laid, et la haine et le mépris remplissent en partie les rôles que la nature humaine idéale destine 'k l'admiration et à l'amour.

Les grandes idées peuvent nous passionner, sans doute, en nous représentant l'accomplissement des lois morales et de l'idéal suprême de la vie comme un but marqué à nos efforts. Mais quand nous ne bornons pas notre travail à la recherche du perfectionnement individuel, cette fin moralement insuffisante, si souvent trompeuse d'ailleurs; quand nous ne réduisons pas notre ambition à conquérir des vérités abstraites ou à nous procurer les jouissances du beau pur ou encore à moins que cela (je ne parle ici que du petit nombre dea hommes qu'animent ouvertement les passions philosophiques) : possédés du désir de modifier le milieu' humain moral selon nos forces, nous entrons bon gré mal

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gré dans la mêlée des opinions et dans la mêlée des actes ; les idées qui nous abordent et les concepts que nous formons nous-mêmes sont nécessairement plus particuliers et soumis à toutes sortes de conditions, ils nous passionnent non seulement comme vrais ou faux, répondant à des objets bons ou mauvais, mais de plus comme liés à des faits étrangers et en grande partie inconnus, puis comme traités de vrais ou de faux, de bons ou de mauvais autour de nous ou par nos adversaires, et capables de produire une foule de conséquences indépendantes de leur mérite; dès ce moment nos appréciations deviennent douteuses, nos calculs se troublent et nous cessons de pouvoir compter sur les eflfets naturels de la vérité et de la vertu dans le monde. La suite la plus commune et à peu près universelle de cet état de choses est Taffaiblissement ou la perversion de la passion philosophique, qui tend à se confondre avec l'esprit de lutte et l'esprit de parti. Ce ne serait pas assez que l'amour de Tordre, par exemple, se transformât en la haine du désordre, et puis d'un désordre déterminé qu'il est rare d'apprécier sagement; il faut encore que les personnes prennent la place des idées dans l'objet de nos jugements et dans celui de nos aversions. Ainsi la passion philosophique, dont l'état de paix semblait seul pouvoir donner la forme, conduit ellemême aux passions de la guerre en se développant dans l'état de guerre; elle préside en quelque sorte à ces nouvelles passions ; elle devient, ainsitransformée, agent politique et révolutionnaire. Quelque mélangée ou défigurée qu'elle soit alors, on la reconnaît à ce qu^elle communique de beau, de noble encore et d'efficace à des phénomènes subversifs : efficace, non pour la production de biens purs et durables, mais de ce qu'il reste de biens compatibles avec la violence et le mensonge.

Dire ici ce que la raison oppose à l'altération de la meilleure et de la plus générale des passions, c'est simplement rappeler la morale entière avec tous ses préceptes, ramenés au principe suprême de l'obligation. En

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effet, la passioD philosophique pervertie résume ses maximes en deux grands sophismes qui impliquent la négation du devoir envers autrui et la négation de la conscience propre. Par le premier de ces sophismes, la passion de la justice ou du règne du bien, comme il faut alors la nommer, se propose de vaincre les résistances opposées à rétablissement qu'elle poursuit. Elle adopte, pour déterminer son action, le principe de la souveraineté du but et prend la force brutale pour moyen. Le problème, tant théorique que pratique, est ainsi singulièrement éclairci et facilité, mais la conscience et la liberté sont supprimées, sauf en un seul agent qui décide, et on peut dire, généralement parlant, que rhomme est considéré comme un simple instrument pour l'obtention de ses fins. D'autre part il faut avouer, ce que je me borne à rappeler ici, que l'état de guerre amène nécessairement, dans une mesure ou dans une autre, de telles déviations de la morale. La morale appliquée n'a plus à décider que du mode et de la mesure, suivant des règles déjà exposées (chap. lu et suivants). Le second sophisme se présente dans la sphère toute personnelle de la morale. L'agent vise encore ici à la simplification des problèmes éthiques, en vue de satisfaire sa passion générale du bien. Voulant régler la vie et l'action individuelles sans être entraîné dans les complications d'une étude rationnelle des phénomènes moraux, il prend l'un de ces deux partis, ou de donner à sa passion personnelle la valeur d'un critère et de lui conférer Thégémonie de ses voies et de ses décisions; ne se croit-il pas sûr, en effet de sa rectitude d'intention ? ou de refuser, au contraire, toute confiance à ses impulsions naturelles et trompeuses, aussi bien que de se dispenser de la peine et des efforts du vrai jugement moral, et de se remettre de tout à autrui, c'est-à-dire à l'autorité, à la loi quelle qu'elle soit, à la coutume, à la religion établie. D'une manière comme de l'autre, c'est abandonner sa liberté et sa conscience en tant que rationnelle et possédant toujours en elle-même un fondement suffisant de la moralité de ses actes.

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Ce double sophisme n^est donc pas moins incompatible que le premier avec Texistence et la connaissance de l'éthique et d'un principe catégorique d'obligation morale. Âlais, non moins que le premier aussi, il se pro- <luit nécessairement en une certaine mesure et donne lieu à des masses d'effets dans le milieu moral trouble où s'agitent les sociétés humaines, dans l'indistinction où la plupart des hommes vivent de leur propre conscience enveloppée et obscure. Le remède ne peut venir que du progrès même de la morale active, de Taccession sérieuse des agents moraux à la connaissance de leur nature, de la réalisation en chacun d'eux de l'idéal conforme et commun, mais trop souvent latent ou déformé de tous. Ce progrès rencontre pour s'opérer l'obstacle de la loi de solidarité naturelle des personnes dans le mal socialisé, et implique l'usage de la solidarité volontaire du bien, la communication de la moralité des uns aux autres. Toutes les questions du droit et de la politique se dressent à la fois devant le philosophe qui veut résoudre le problème unique d'une transformation dont les conditions se posent dans le cercle vicieux de l'ignorance existante, ignorance que doit dissiper une science appliquée qui n'existe pas encore.

Le paradoxe embarrassant et très profond de ces anciens qui niaient la possibilité d^ apprendre, par la raison qu'on ne saurait chercher ce qu'on ne sait pas, est particulièrement frappant quand on l'applique à la science de la raison pratique et à l'acquisition ou progrès d'une telle science dans la société. Le fait est que les hommes n'atteignent point la connaissance morale individuellement, par leurs propres efforts. Il reste donc qu'ils doivent compter sur leur action mutuelle. Or, ce qu'un seul ou un petit nombre peuvent pour des masses est certes bien borné ; mais les masses ne peuvent rien <iu'à l'aide de ce petit nombre mieux informé, non plus que ce petit nombre sans supposer dans les autres quelque chose de ce qu'il s'agit de leur faire obtenir. Et ce n'est pas tout, car cette distinction est à son tour vi-

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-cieuse autant qu'inévitable, en ce que chaque homme appartient essentiellement à la masse par sa faillibilité propre et par une mesure quelconque d^erreurs et de passions modifiées dans le milieu social.

Après avoir classé les passions sous le double point de vue de Tidéal et des faits, il resterait à tenter le même travail sur les vertus et sur les vices. On peut le faire brièvement et de manière à arriver en peu de mots à la même conclusion.

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