LES VERTUS ET LES VICES
supposons qu^elles le sont, quand nous nous portons estimateurs et juges de celles d'autrui. Ainsi l'expérience et le droit historique, substitués au droit pur et à la loi morale pure, sont les agents d'une transformation des passions comme vertus ou vices.
L'altération atteint jusqu'aux passions excitées par les objets et les idées : toujours bonnes en tant que naturelles et spontanées, étrangères d'abord au vice et à la vertu, elles ne sont pas ensuite exclusivement soumises à la loi rationnelle de subordination des biens et des fins les uns par rapport aux autres. Il faudrait, pour qu'il en fût ainsi, que les états moraux et les actes d'autrui n'intervinssent pas comme éléments des nôtres, et réciproquement, car aussitôt que celte intervention a lieu, ce qui arrive pour nos passions de toute origine et de toute nature, elle a lieu nécessairement avec les troubles inhérents à l'état de guerre et aux luttes qu'entraînent l'établissement et l'interprétation du droit. Nos moindres passions physiques, je dis moindres à l'égard de rintérêl que peut trouver autrui à ce qu'elles soient ou non satisfaites, impliquent indirectement, et souvent aussi très directement, des moyens ou des services fournis ou refusés, des maux préparés ou évités à d'autres personnes ou à la société entière ; et il n'est pas possible que le parti que nous prenons ne dépende justement de celui que d'auJres ont pris, ou prennent ou ont coutume de prendre, en de semblables circonstances et en d'autres qui y sont liées.
Mais le point capital ici est l'exercice de notre activité, le déploiement de notre ambition pour atteindre des objets et réaliser des idées dont la poursuite implique l'emploi des passions et des volontés d'autrui. La loi morale est simple et sans ambages ; elle exige qu'une personne, quelle qu'elle soit, en quoi que ce puisse être et à quelque degré, ne soit jamais employée, de notre consentement, en manière de chose. Or l'observation stricte de la loi anéantirait notre action politique et notre vie sociale, étant tenus comme nous le sommes d'agir, si nous agissons, sous des conditions préexis-
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tantes établies en violation de la loi, et d'accepter, de consacrer, d'appliquer plus ou moins nous-inémes, des maximes qu'elle réprouve. Dans celte difficulté unique sont enveloppées toutes les difficultés des questions que nous avons à aborder maintenant, et qu'il faut résoudre, si nous ne voulons pas que le respect de la morale nous réduise au même état de vie contemplative et de paresse que le bouddhisme et le christianisme des saints recommandent, mais que la morale elle-même condamne. La contradiction ne saurait être levée théoriquement, en traitant les termes généraux du problème. 11 faut qu'elle le soit pratiquement dans les différentes séries de questions de la vie sociale, et que la conscience trouve, dans le milieu que lui ont constitué ses erreurs et ses crimes, les moyens de réaliser progressivement le milieu idéal qu'elle est capable de se présenter.