LA LIBERTÉ DE CONSCIENCE. QUESTION DE LINTOLÉRANCE
Dans l'ordre des libertés, la liberté de la conscience semblait devoir passer la première. Cependant comme l'esclavage du corps est la négation de la personne et de son droit, par conséquent de la conscience dans l'esclave, au lieu que l'intolérance et l'inquisition veulent dans le servage des âmes une soumission volontaire et reconnaissent implicitement la liberté qu'ils violent, j'ai pu faire passer la question de l'esclavage en première ligne sans dérogera Tordre naturel des matières.
Il n'est pas moins vrai que la contradiction est plus offensante en un sens pour la raison que ne l'est la négation la plus impudente. Aussi n'y-a-t-il pas d'atteinte plus grave portée à la personnalité que la prétention de
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la soumettre de force à des modifications internes, i des croyances déterminées. Le crime est pire que c^elnl d'assujettir les corps comme si les consciences n'existaient pas. Il semble tellement plus difficile, ou pIulM impossible d'atteindre les sentiments que de les négliger comme nuls, que cette forme de l'esclavage esl vraiment inconcevable. On a voulu pourtant la réaliser: nous voyons encore un sacerdoce y travailler avec opiniâtreté. C'est qu'on peut y réussir jusqu'à un certain point; on est parvenu à certaine époque à réprimer presque toutes les manifestations propres à faire juger que le but était manqué en somme.
11 a existé des sociétés vastes et florissantes (florissantes, à la guerre et à l'esclavage près) où des croyances suffisamment communes régnaient parle fait, si bien qu'elles prenaient une forme civile, et où les confliti? des consciences et les actes d'intolérance et de persécution qui s'ensuivaient n'étaient qu'exceptionnels. C'est précisément quand les sentiments de Tordre religieux ont cessé d'être des produits de la coutume et de la tradition des races pour devenir des phénomènes attendus et obtenus de la conscience individuelle, plus ou moins multipliés d'ailleurs et plus ou moins convergents, divergents souvent, que s'est montrée l'ambition de les gouverner et de les commander, quoique libres de leur nature. Des hommes accoutumés à l'unité, du moins nationale, et à la communauté spontanée des cultes n'ont pas compris que ce qui n'était plus à leurs yeux que volontaire ou divin, question de foi, question de grâce, non de cité, devait être plus que jamais libre, exempt de toute contrainte et en outre devenir individuel, quant au fondement. Le principe de l'État, qui impliquait un principe de religion, mais généralement consenti et tout empirique, a exigé indûment l'accord des croyances au moment où se trouvant essentiellement personnelles elles devaient se trouver volontaires et variables.
Mais il y a une cause plus profonde. Les sentiments religieux, à celte même époque, avaient revêtu une
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forme éthique qu'ils étaient loin d'avoir au même degré -auparavant. Le problème du mal, surtout du péché humain, de son origine et de ses suites, préoccupait les -esprits. On appelait la religion pour le résoudre en théorie et pratiquement. On liait donc étroitement à la vertu, au devoir, à la bonne vie, les exercices du culte et la manière de les entendre. Comme il faut croire avant de pratiquer, la croyance devenait de cette manière exigible au même titre que le bien-faire; et d'ailleurs on la regardait comme méritoire ou condamnable par elle-même: suite nécessaire de l'idée qui fait dépendre les vertus de la foi à certaines choses surnaturelles. En un mot, le devoir devenant une branche de la religion, la religion devenait obligatoire parce que le devoir oblige. De là le fanatisme, c'est-à-dire la passion aveugle d'une conscience qui s'est formé du devoir une idée à elle propre, de vouloir contraindre les autres à la même idée ou aux actes qui en sont la conséquence.
Le fanatisme et le servage des âmes sont^ aussi bien que l'esclavage, une forme de l'état de guerre parmi les hommes, puisqu'ils appliquent la violence, et aussi dans le fait le mensonge et la ruse, aux relations de droit et de devoir. Mais, en outre, ils accusent au plus haut degré l'existence du mal moral et le désordre des consciences, car ils ont pour but d'obtenir le bien par contrainte et de forcer l'un à le comprendre comme l'autre. Le pire défaut de cette conception monstrueuse est de supposer que les directeurs quelconques des âmes et ceux qui ont la force en main ont plus de raison que d'autres de se croire infaillibles et bons. Aussi ne fautil pas moins qu'une prétendue révélation du ciel pour les en assurer. Mais c'est le contraire qui est vrai, et voilà toute la réfutation que comporte ici la morale, c'est que ces hommes se réputant infaillibles et bons sont les plus ignorants ou les plus criminels de tous devant la raison, dès là qu'ils violent la conscience d'autrui, sa liberté et son droit, en prétendant y substituer de force la leur.
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Le devoir est obligatoire, mais il est tel pour la cot science et non par la voie d'une contrainte qu'elle subirait de la part d'une autre. Le droit extérieur etmutud d'obliger n'est engendré, nous l'avons vu, que par Téta: de guerre et par le devoir de la défense. Il s'ensuit Jt^ là que ce droit n'est applicable en principe, premièrement qu'à des actes externes ayant une portée visible. secondement qu'en des points où les devoirs réciproques se trouvent engagés par le fait. Or il n'y a rien dans les croyances religieuses, c'est-à-dire dans le? rapports supposés de l'homme avec des êtres de foi, qui entraîne directement et nécessairement des modifications et des manquements dans ses rapports avec ces êtres de fait et d'expérience actuelle qui sont les autres hommes.
Par la même raison, le principe de l'État auquel j'ai fait allusion plus haut n'est pas invoqué légilimemeni en faveur de l'unité forcée des croyances religieuses- Le vrai principe et le vrai fondement de la société est aussi le seul que la morale puisse prêter aux États, savoir : le respect mutuel, la relation de droit et de devoir^ la justice. Hors de là ou contre cela comment pourraitil exister quelque droit social? Il faudrait qu'il fùiné de la violation même du droit rationnel. Le prétendu principe de TÉtat est alors une raison d'État, une expression de l'état de guerre.
Mais la question se présente, et ce serait avoir théorisé vainement que de se la dissimuler: jusqu'à quel point est-il possible de vivre en société, à des hommes qui sont animés de croyances différentes? Sans doute la morale veut que cela soit toujours possible, car elle se pose en condition nécessaire et suffisante de la société. Mais, en fait, étant donné des religions, les hommes se tiennent eux-mêmes et tiennent les autres pour obligés à des actes que la morale ne prescrit pas, qu'elle interdit souvent et dont l'unique rapport avec la loi sociale est d y être rattachés par l'erreur ou par le crime. Ceia étant, les uns, ceux que l'on veut contraindre, se trou-
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vent à Tétat de légitime défense; et il faut bien avouer que les autres croient y être, si au moment où ils s'arrogent des droits exorbitants ils visent seulement à se prémunir contre les actions injustes que, suivant eux, les premiers ne peuvent pas manquer de tirer de leurç croyances antagonistes.
Les persécuteurs en pensant ainsi ne se trompent pas toujours, puisqu'il existe incontestablement des religions qui commandent Tinjustice, ou dont les prescriptions contrarient les notions morales de la société, à un degré ou à un autre. Et les persécutés se trompent quelquefois en croyant ne faire que défendre leurs consciences, quand ils attendent au. fond Toccasion de violenter celle d'autruiet se refusent en attendant à reconnaître de véritables droits et de véritables devoirs.
Toutefois, dans les cas ordinaires, il n'existe nulle incompatibilité entre les croyances, quoique divergentes, des membres d'une même société civile; je veux dire en tant que les éléments nécessaires et suffisants du lien moral et social pourraient se trouver en jeu. Mais le servage des âmes ayant été établi à des époques antérieures, il se produit un phénomène analogue à celui qui sous le régime universel de l'esclavage rend difficile la supposition d'une société sans esclaves. Ici, l'habitude survit au fanatisme et empêche des concitoyens de comprendre comment ils pourraient vivre en paix et former une vraie cité sans avoir des dogmes communs et pratiquer un culte, le même pour tous. Le doute ou l'indifférence religieuse ouvrent parfois les yeux de ceux que la justice n'a pu éclairer, et s'il se trouve alors que de fortes croyances revivent et ne s'accordent point, on est étonné de les voir se ranger sous les lois d'une société qui n'en professe aucune. Le même fait a lieu quand des religions qui se sont combattues longtemps n'ont pu parvenir à se vaincre et prennent le parti de se tolérer.
Comme la religion est un lien très puissant, et une source de moralité aussi, pour ceux entre autres qui sont loin de la raison ou en méconnaissent les lois; et
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comme par le fait Thumanité s'est montrée jusqu'ici pea capable de tendre à la justice et à la paix sous la simple impulsion des idées morales, on se demandera peut-être jusqu'à quel point il est permis d'espérer rétablissemest définitif d'une société principalement honnête, où 1« croyances religieuses seraient toutes subordonnées à la loi rationnelle, affaiblies ou non qu'elles seraient d'ailleurs de manière à garder peu d'influence sur la vie. L'écart entre l'homme et son idéal moral est-il tel qu'une religion doive toujours rester nécessaire et paraître seule le remplir? Autre question, plus voisine de nous : lesquelles, parmi les nations européennes, l'emporteront en vertus, et par suite en puissance, de celles qui ont conservé plus de superstitions que de religion et dont la religion toute d'habitude entretient mal la moralité d'ailleurs trop faible encore par elle-même, ou de celles qui ont plus de vraie religion que de superstitions et trouvent dans leurs croyances libres et élevées un encouragement pour la vie morale ? Ce dernier problème ne paraît pas bien difficile à résoudre. Le premier, plus général, est plus embarrassant. Maisje dois me renfermer dans le cercle de la morale et du droit.
La possibilité d'assembler sous une même loi civile ■des croyances diverses a naturellement des bornes. Elles sont atteintes dans la supposition où quelque religion se rend incompatible réellement par ses prescriptions et ses pratiques avec la loi morale et les principes rationnels de l'ordre social. Elles le sont encore, au moins temporairement, de cela seul qu'elles sont réputées l'être, quoique à tort, et que le fanatisme règne dans les esprits d'un côté ou d'un autre, ou des deux côtés à la fois. 11 s'agit donc maintenant de chercher ce que sont -en pareil cas les droits et les devoirs, et d'appliquer à la question dite de la tolérance les règles que nous avons dégagées à propos d'une autre question.
Rappelons d'abord que le cas d'incompatibilité réelle est plus rare et difficile en principe qu'on ne pense, puisqu'il suppose des hommes qui n'auraient pas en
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commun les notions de respect mutuel et de justice, nécessaires et suffisantes pour une existence sociale parfaite, qui ne posséderaient pas en un mot la raison pratique accompagnée de Tensemble des bonnes passions humaines que nous avons vu en être inséparables. 11 y a donc un droit qui prime tous les droits sortis de l'expérience : c'est la liberté de la conscience entraînant la liberté religieuse, dont les vraies conditions de la société n'ont rien à souffrir; et un devoir qui prime tous les devoirs: c'est le respect de cette liberté. Ce devoir est très mal appelé tolérance, car il est stricte justice et obligation entière. Le mot de tolérance devient exact, s'il s'applique à un certain respect relatif vis-à-vis des consciences engagées dans l'erreur ou dans l'injustice, de la part d'une autre conscience qui souffre dans sa liberté. Mais alors précisément l'intolérance peut devenir un droit et même un devoir pour cette dernière.
Supposons le conflit, maintenant. De deux choses l'une, ou rincompatibilité que j'ai définie existe réellement par hypothèse, ou elle n'existe qu'en apparence et par l^uite d'erreur, d'ignorance et d'habitudes d'esprit contractées. La première supposition revient à dire que les hommes qu'il s'agirait de retenir dans une môme société ne sont pas également des hommes, ne sont pas des êtres également raisonnables et sociables, reconnaissant des lois sociales essentielles. 11 faut alors ne pas demander l'impossible. La guerre existe sitôt que les passions et les intérêts se choquent. On ne voit même pas où elle pourrait s'arrêter. La sécession mutuelle serait donc le seul remède, mais rarement praticable et rarement voulu. C'est plutôt d'expulsions et de dépossessions qu'il s'agit, si ce n'est d'anéantissement ou de conversion forcée. Tant que dure la juxtaposition des croyances ennemies, il semble y avoir droit et devoir de défense de chaque côté et n'y avoir ni devoir ni droit d'attaque d'aucun, si l'on considère seulement l'inviolabilité de la conscience ;en sorte que les deux partis en guerre seraient tour à tour victimes et bourreaux. Mais si l'un des deux se fonde sur les
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vraies notions morales et sociales, que l'autre nie, celuilà possède la conscience vraie dont le second n'a que Tapparence: il a donc et il a seul un droit réel et un devoir réel d'intolérance, qui se confondent avec le droit et le devoir de conserver et de défendre les premiers principesel intérêts de la personne et de la société. Ce dernier cas est celui qui se présente entre une religion théocratique imposée, inquisitoriale, intolérante sans droit, et les hommes qui défendent contre celte religion leurs propres existences personnelles et morales et les lois rationnelles de Tordre social. L'intolérance, injuste chez les uns, devient au contraire juste chez les autres. Nulle solution pacifique n'est possible en un tel conflit, même à la longue, à moins d'admettre que la religion dont je parle se modifie, ou encore qu'elle ne soit pas au fond tout ce qu'elle paraît être, qu'on puisse la scinder, y distinguer des croyances qui ne seraient pas incompatibles avec la liberté de la conscience, et un fanatisme introduit^ non nécessaire, en un mot éliminable.
Nous arrivons ainsi à la seconde supposition, à l'hypothèse d*un conflit de croyances également conciliables au fond avec la loi morale, incompatibles entre elles en apparence ou suivant de fausses manières de voir. Le cas s'étend sans difficulté à celui où une croyance de ce genre semble opposée, non pas à une autre, mais directement à la loi morale et sociale. Des consciences en lutte cherchent à se soumettre mutuellement, les unes par la force à la foi, les autres par la force au droit. Le conflit étant résoluble au fond, la guerre peut s'atténuer et il est du devoir de chacun de tendre à en affaiblir les effets et la portée. Des contrats de toutes sortes interviennent et constituent des droits et devoirs positifs. Peu à peu, si les hommes sont bien inspirés, l'habitude d'en appeler à la force se perd et la paix se prépare. Dans la série nombreuse des cas qui séparent le conflit irrésoluble ou à peu près de la paix à peu près faite, au milieu d'une société en voie de trans-
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former ses lois pour arriver enfin à la liberté de conscience, se placent maintenant des droits et des devoirs pratiques, variables, sujets à appréciation, entièrement analogues à ceux que nous avons vu se poser à propos du régime de l'esclavage. Même dans l'hypothèse où il n'est pas de conciliation admissible au fond, quelque chose de ces sortes de droits et de devoirs modifiés demeure toujours, parce que des relations entre hommes ne sauraient être dépouillées de tout caractère d'humanité, à quelque degré que soient poussés les besoins de la défense et l'injustice de Tagression. 11 est rare d'ailleurs, s'il n'est tout à fait impossible, qu'il n'y ait aucune solidarité d'erreur et de crime entre deux partis qui se combattent.
Il suffit de rappeler les contradictions que produisent dans l'esprit l'institution de l'esclavage, ou tout autre régime injuste amené par la guerre et consacré par les mœurs et par les lois. Elles sont les mêmes ici. Les modifications que la raison doit apporter dans la revendication du droit rationnel et dans l'exigence du devoir pur sont également toutes semblables. Le principe de la fixité de l'idéal est toujours nécessaire. Le devoir pur s'impose toujours dans les choses qui dépendent de l'agent seul. Le jugement de possibilité, le choix des moyens utiles, la règle des ménagements paraissent et s'appliquent en tout ce qui n'est point dans la dépendance exclusive d'une personne. Enfin les limites des moyens révolutionnaires ont les mêmes raisons d'exister, ainsi que les excuses à faire valoir en faveur de la dissiiimlation des opprimés et delà violence des révoltés. (Voir les chapitres précédents.)
Les questions religieuses ne sont pas bornées aux croyances et aux cultes proprement dits. Des institutions comme celle du mariage empruntent un caractère religieux et deviennent d'autant plus aisément des sujets d'intolérance et de contrainte. En principe, les problèmes de ce genre doivent se trancher par la séparation du domaine moral et social, avec ses dépendances nécessaires, et du domaine religieux livré à la li-
berté des personnes. Les cas de conflit sont d'ailleurs assujettis aux mêmes préceptes généraux. Je ne m'arrêterai pas à développer les conséquences aujourd'hui bien connues de l'indépendance réciproque des États et des religions, et je sortirais de mon sujet en étudiant les moyens de les atteindre.