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CHAPITRE LXXVl

DU MARUGE

L'union des sexes étant normalement précédée et accompagnée de la passion de l'amour, au moins sous sa forme première et naturelle en chacun de nous, une

condition essentielle de l'amour semble devoir être une condition essentielle de l'union. Or l'expérience nous apprend qu'il s'attache à l'amour une vive croyance en sa propre durée, une exigence quant à l'amour correspondant, et que l'on désire être également durable chez l'être aimé, une forte inclination à se promettre la fidélité comme un attribut tout simple et inséparable de cet amour, et par suite à la promettre et à la demander. Le sentiment monogamique est donc un caractère passionnel de l'union des sexes, toute raison à part.

La raison intervenant sans exclure, au contraire pour accepter et régler les passions accessoires qui naissent de l'union, il arrive que le lien des cœurs, la communauté des désirs, des pensées, des occupations partagées, l'habitude, qui ajoute quelque chose d'infiniment doux et d'aimstble à la vivacité des émotions qu'elle atténue et n'éteint pas nécessairement, le fait seul d'une heureuse constance dans les impressions esthétiques et afifectueuses que de nouvelles impressions ne démentent pas et ne troublent pas ; enfin, l'attache nouvelle provenue d'un amour commun et de soins communs pour les enfants, tout cela apporte une confirmation à cet idéal premier de la monogamie que nous envisagions dans le sentiment pris en lui-même. En supposant en efi'et que nul mécompte trop grave ne se produit, et il faut ici le supposer pour le besoin de la thèse, la raison n'a d'autre travail à accomplir, outre ses eflforts ordinaires pour la règle des appétits et la coordination des actes, que celui qui consiste à défendre l'agent des illusions auxquelles il serait sujet en comparant ce qu'il possède avec ce qu'il attendait, et ce qu'il désire de nouveau avec ce qu'il pourrait véritablement obtenir. Or un tel travail n'est que le devoir, et on peut toujours le demander à l'être raisonnable et juste, tant que les conditions de mutualité dans la justice et dans les passions ne sont pas décidément anéanties. Le sont-elles, il se présente alors d'autres questions que j'ajourne.

Il entre toujours quelque incertitude dans la déter-

TTiination du plus haut idéal, surtout si on le considère à la fois dans l'afiFection et dans la raison, ce qui est inévitable ici. Chacun de nous ne peut consulter que sa propre conscience, car l'expérience, que j'ai cru pouvoir invoquer aussi, donnerait d'autres résultats étant interrogée d'une autre manière. Tout ce qu'il m'est possible de dire au fond, c'est que si j'écarte de ma pensée toutes les causes de trouble et d'illusion qui agissent pour former, dissoudre et reformer des unions, et si je me renferme dans le sentiment qui préside aux cas primitifs et aux plus purs, je crois pouvoir y constater la reconnaissance mutuelle d'un lien unique, indivisible, éternel s'il se pouvait. L'amour me parait comme fait la vie, poser, poser en se posant sa perpétuité, sa permanence et son indivisibilité, tant que des faits contraires ne viennent pas tromper son espérance et le détruire lui-même. Les phénomènes hostiles à sa durée se produisent, il cède au changement, il renaîtra peut-être avec substitution d'objet : il conservera le même caractère, encore que l'expérience puisse dès lors le taxer d'être illusoire ; il restera fidèle à sa loi d'exclusion tout le temps que la raison et les sentiments esthétiques empêcheront l'agent passionnel d'abandonner l'idéal et de ne consulter que l'intérêt seul ou de ne poursuivre que le pur plaisir. 11 semble donc bien que l'idéal est ce que j'ai dit et se confirme dans les faits mêmes où l'application le dément.

Cette conclusion paraîtra plus claire et mieux justifiée, si l'on veut bien imaginer un moment trois choses conformes à l'hypothèse que le sujet permet, quand c'est de la détermination de l'idéal qu'il s'agit : la première, que Tagent raisonnable est mû par la passion de l'amour, mais non pas entraîné au point de se faire de l'objet aimé un modèle tellement parfait d'âme et de corps, et tellement invariable et soustrait aux lois de la nature, qu'il soit infailliblement condamné d'avance à voir s'évanouir cette image toute subjective et à succomber à l'épreuve de la réalité; la seconde, que les amants, que les époux observent rigoureusement la

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justice l'un envers rautre;la troisième, qu^ils trouvent dans une société générale harmonique aveceux-mcines un théâtre bien adapté aux fonctions qui leur appartiennent en commun. N'est-il pas vrai que ces conditions étant réunies par hypothèse, les causes disparaîtraient qui établissent une antinomie entre la marche réelle de la passion et cet idéal auquel les premiers sentiments spontanés servent de témoins? Et qu'est-ce que l'hypothèse, sinon l'ordre de la raison et de la paix?

A moins de quitter le point de vue où je me place^ il faut avouer l'existence de l'idéal de la monogamie. Mais on peut le quitter, et chercher un autre idéal en recourant à d'autres concepts, à quelque doctrine esthétique et religieuse, par exemple. On peut condamner l'amour exclusif et la jalousie naturelle, sous le nom d'égoïsme ; considérer comme des faits accessoires et subalternes, dans la vie de l'humanité, les liens de famille et la constitution des lignées ; rejeter le principe de la propriété personnelle et de Thérédité, qui donne au mariage une base matérielle toute particulière : bannir des affections, au même titre que des possessions, non pas précisément tout choix et toute appropriation limitée, on sait qu'on ne le pourrait, mais au moins tout ce qui exciterait chez les uns la jalousie qu'on veut éteindre chez tous ; réclamer l'union et pour ainsi dire le partage égal des cœurs, imaginer enfin au sein d'une sorte de béatitude sociale et d'un règne définitif des fins de l'amour universalisé, un état où chaque membre de la société parfaite aurait part aux saintes caresses de ceux de l'autre sexe.

Je ne crains pas de présenter ce tableau, et je suis loin de vouloir le ridiculiser ou le salir dans mon imagination ou dans celle du lecteur. Mais ma première remarque doit être celle-ci : en supposant qu'un idéal de cette espèce soit en effet le meilleur, soit le vrai, il est évident, parfaitement évident que c'est celui dont la corruption serait la pire de toutes ; corruptio optimi pessima. Or est-il seulement possible, opérant par

rimagination sur le genre humain que nous connaissons, que cet idéal ne fût pas corrompu du même coup qu'on l'appliquerait dans un cercle de quelque étendue?

Il y a deux manières d'envisager l'utopie, et je dis utopie, encore même qu'on arrivât à réaliser jusqu'à un certain point celle-ci dans un groupe particulier et religieux convenablement choisi. D'une manière, on peut regarder à l'idéal en lui-même et se transporter pour ce faire dans les conditions d'une humanité changée, glorieuse, dont l'allégorie de la vigne et des rameaux est une sorte d'image. Mais sous ce point de vue l'esprit le plus indépendant ne sait que penser, faute d'éléments pour asseoir un jugement. D'autres, qui s'y placent aussi, préfèrent supposer pour un tel état de l'homme une abolition totale des relations sexuelles à nous connues, et nous sommes transportés ainsi à l'extrême opposé de notre point de départ. 11 n'y a plus rien à chercher, car la question même a disparu à nos yeux.

D'une autre manière, on peut se placer dans les conditions actuelles des hommes, sur le théâtre du droit et du devoir, de la division et de la responsabilité, et aussi des passions variables, des erreurs et des fautes. Alors l'idéal que j'examine n'est visiblement pas de ceux que la raison peut admettre à titre de fin réelle et de but pour nos efforts, puisqu'il suppose l'inutilité et l'abolition des conditions générales qui entrent maintenant dans l'hypothèse. C'est l'idéal de la monogamie qui nous revient, non seulement comme propre à contenir la règle naturelle d'un état de guerre, mais, avant cela, comme n'impliquant rien qui ne nous semble légitime et possible sans demander à la passion des sacrifices qui vont jusqu'à changer sa nature.

J'ai pu vouloir me rendre compte d'un idéal proposé dont l'importance est loin d'être médiocre dans l'histoire ou dans la description des sentiments humains et des croyances religieuses. 11 a d'ailleurs une certaine simplicité qui prête à l'examen. Mais je ne pourrais

examiner d'autres systèmes plus complexes touchant les relations des sexes sans entrer dans le domaine des imaginations individuelles. Il faut que je me contente de leur opposer une fin de non-recevoir générale, que je tire d'ailleurs d'une considération très simple, à savoir que les mœurs se font et ne se supposent pas, et que tout ce qu'on peut introduire philosophiquemest pour les transformer doit se tirer des éléments universels de la nature humaine et non venir par déduction d'un système propre à un penseur particulier.

Au point où j'ai conduit l'analyse de l'idée du mariage, il ne me reste plus, pour conclure décidément à l'idéal monogamique, qu'à formuler la condamnation morale de \di polygamie, non de celle que je viens d'examiner et à laquelle ce nom conviendrait étymologiquement, mais des mœurs polygames sous la forme où elles ont existé et existent encore chez tant de peuples. Ici, en même temps que la question doit paraître plus grave, à cause de la réalité considérable de son objet, elle parait aussi plus claire et facile de beaucoup, en se référant k la loi morale. On n'a pas à se demander si telle ou telle espèce de mœurs qui permettrait l'union systématique d'un seul homme avec plusieurs femmes serait susceptible de se définir de manière à ce que la liberté des personnes demeurât sauve et que leurs devoirs mutuels fussent remplis. Les cas réels ou imaginaires et les hypothèses seraient seulement à apprécier selon les principes et suivant qu'ils se présenteraient. Ces principes, je les ai formulés. Mais, prenant la question dans sa généralité, il est manifeste que la loi physiologique de l'équivalence numérique approximative des sexes met la polygamie dans le cas de supposer infailliblement l'une de ces trois circonstances :

i^ Ou l'abstention volontaire d'une classe d'hommes à l'égard du mariage. Mais à ne considérer que la nature, la volonté et la raison, une telle abstention ne saurait s'étendre à un bien grand nombre de personnes, et il n'y a point de motif pour qu'elle s'applique aux personnes d'un sexe plutôt qu'à celles de l'autre ;

2^ Ou Tétat de servage d'une classe d'hommes empêchés de se marier, et aussi très probablement l'état de subalternité morale des femmes bien nées tenues en tutelle et ne disposant point d'elles-mêmes ; à quoi il faut ajouter l'existence corrélative d'une classe d'entre elles, réduites à servir d'instruments de plaisir à l'autre sexe, hors mariage ;

3" Ou enfin le désordre, une promiscuité réelle, c'està-dire la violation du principe même de la polygamie en tant que règlement des mœurs et organisation des droits et des devoirs des sexes.

Regardons maintenant l'histoire et les faits, nous verrons que la seconde hypothèse est celle qui se réalise dans les mœurs polygames les mieux réglées. Quelque chose de la troisième appartient aux sociétés les plus basses où ne règne que la force. Et s'il est d'autres sociétés où la monogamie est défait assez générale, attendu que la pluralité des femmes est surtout une faculté des riches, dans celles-là les harems sont peuplés par la traite des esclaves ou en vertu de contrats qui ne valent guère mieux. L'esclavage est donc la condition de la polygamie, et par cela seul cette dernière institution est contraire au droit et jugée pour la morale.

Je suis amené à conclure en faveur de la loi de la monogamie, tout à la fois comme la plus conforme à l'idéal intelligible des conditions humaines actuelles, et comme propre éminemment à régler les relations des sexes dans la société générale, sans violer le droit en luimême et de manière à garantir les personnes et la société contre les conséquences de la violation du devoir dans le désordre des mœurs. Ce résultat est obtenu dans une certaine mesure, premièrement par la contrainte pubUque et le serment en quelque sorte social que prêtent les époux afin de se fortifier contre les épreuves des passions dans l'avenir, de se défendre de la violation de leurs promesses mutuelles et de s'imposer des devoirs légaux envers leurs enfants ; secondement, par la connaissance que la société prend des unions qui se contractent et qui lui permettent de faire

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peser sur ses membres des responsabilités particulières dont elle ne veut point assumer la charge indistincte commune.

Je dis que le droit en lui-même n'est pas violé, ou plutôt je le suppose. Je veux dire qu'il pourrait ne pas Tétre. Le mariage, tel que je le considère à présent, est une institution de Vétat de guerre, en ce que partant du fait de la violation facile et habituelle des devoirs et des contrats particuliers des sexes, il vise à obliger extérieurement les personnes portées à cette violation, cimente, sanctionne et solennise leurs liens, y met des conditions et détermine des responsabilités. La polygamie est elle-même une institution du même genre et se propose le même but, mais en s'accommodant de la négation delà dignité et de la liberté. La monogamie, que j'appellerai désormais simplement le mariage, y peut viser en observant le respect des personnes ; mais il faut alors qu'elle n'ajoute rien à leurs contrats naturels et aux devoirs que la raison leur impose. S'il en est aulremenl, l'institution de Vétat de guerre est empreinte des vices de la guerre, ne les suppose pas seulement pour y porter remède, mais en partie les avoue et les confirme. C'est ce qui a lieu en fait, et le mariage est une loi qui porte toujours historiquement, non nécessairement, des traces plus ou moins profondes de l'injustice inhérente à la polygamie.

Nous avons vu qu'une condition de publicité et une condition de durée sont ce que l'idée du mariage entraine d'essentiel. La publicité, comme il faut l'entendre, implique, outre la simple information à laquelle la société prétend à cause des conséquences qui Tintéressent, un certain contrat inséparable du fait de l'union, du moment que la raison générale est avertie. La durée, de son côté, doit être suffisante et réglée au minimum de telle manière que l'origine des enfants ne soit point douteuse. C'est dire que la dissolution, s'il en vient une, est assujettie à la même condition de publicité que l'union, et que d'ailleurs les faits acquis en suite de celle-ci ont leurs effets prévus par le contrat,

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et auxquels il ne peut jamais être juste de se soustraire.

A ces conditions, que je vais examiner de plus près, si la société en ajoute d'autres, tirées de Tâge des époux et du consentement des parents, elles sont accesi^oires et je ne m'y arrêterai pas ici, car il n'y a pas grande difficulté à les imaginer conformes au droit rationnel des personnes, encore qu'en fait elles soient loin de l'être toujours assez. Une autre condition toute différente provient des empêchements qu'un sentiment moral met aux mariages entre proches parents. Ce sentiment est d'abord supposé à juste titre exister chez ceux qui pourraient être conjoints. S'il manque par exception, soit qu'il y ait entraînement passionnel, et bien rare, soit abus d'autorité d'une personne sur une autre, et par conséquent crime, on comprend que la société se refuse à consacrer des liens qu'elle réprouve. La morale et le droit n'ont point de difficulté à se faire en cela, dès qu'on est en présence d'un fait de conscience, si ce n'est historiquement universel, au moins qui l'est devenu.

Reste une dernière condition sur laquelle il ne doit pas nous être difficile de nous prononcer. Les relations sexuelles sont des faits de nature, soumis à la raisoncomme tous les autres rapports humains, et dans lesquels intervient aussi la société civile ainsi que nous l'expliquons. Sans doute, une religion quelconque peut de plus s'y étendre ; c'est affaire aux personnes de se régler en cela sur leurs propres croyances, en respectant et les croyances d'autrui et par-dessus tout la raison commune et la loi sociale, fondée sur cette raison. Mais la société n'imposant pas de religion à ses membres et, comme telle, n'en ayant même point, il est contre le droit d'assujettir le mariage à une condition religieuse quelle qu'elle puisse être. La justice suffit pleinement pour régler, dans l'union des sexes et dans ses conséquences, tout ce qui dépasse le simple fait naturel et devient matière à devoirs ou objet de conventions. Les limites respectives de la religion et de la rai-

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son sont à tracer ici par une seule remarque, à savoir qu'elles doivent rester comme étrangères l'une à l'autre et se respecter, mais qu'en cas de conflit de fait, il faut moralement que la raison, supposée véritable, universelle et certaine l'emporte.

Je reviens aux conditions générales de publicité et de durée. Le contrat des personnes, qui pouvait être tacite ou imparfaitement expliqué dans Tunion des sexes (Voir le chapitre précédent), devient formel et public dans Tacte de mariage. Comment se formulerat-il ainsi ; jusqu'où ses clauses vont-elles s'étendre ? La société voudra-t-elle exiger des conjoints quelque chose déplus que ce qu'ils sont tenus moralement de vouloir et de se promettre Tun à Tautre, notamment en ce qui touche leurs obligations intimes et personnelles? Y aura-t-il contrainte à l'endroit de ces dernières ? La durée du lien dépassera-t-elle, en s'imposant, ce que réclament et les droits des tiers et des enfants et les devoirs mutuels des intéressés directs, même supposés d'accord pour le rompre. Regardera-t-on chacun d'eux rotnine enchaîné par une sorte de vœu dont nulle autre volonté ni la sienne ne le sauraient dégager, et auquel on imprimera la nécessité objective de la loi ? Il arrive aisément que le droit social et positif se formule en violation du droit personnel et rationnel, savoir sous l'influence d'un idéal religieux, par exemple, en certains points, et, en d'autres, par l'effet de l'injustice des mœurs et de l'abaissement de la personne de la femme. Le mariage devient alors une forme, quoique amoindrie, du servage des volontés, et la recherche de l'idéal corrompt la réalité quand la justice n'est pas observée d'abord.

Le vœu d'union perpétuelle serait superflu dans l'état de paix des relations humaines, ou sous le règne de ridéal, dans l'hypothèse où cette perpétuité ferait partie de cet idéal. Il n'y a donc pas lieu de s'en occuper, sous ce point de vue. Or, il est incompatible avec l'état (le guerre : savoir inapplicable en fait, le fait historique éiant la violation non de l'idéal seulement, mais sou-

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vent des plus justes promesses; et injuste, parce qu'on ne peut ni logiquement, ni moralement introduire dana un contrat, bilatéral de sa nature, une clause qui oblige un des contractants quand l'autre se dégage, et cela quand la matière du contrat porte précisément sur l'accord prolongé de deux volontés. Le droit des tiers, je le suppose sans difficulté sauf, en admettant que le contrat ou la loi règlent ce qui peut les concerner pour toutes les éventualités de dissolution du mariage, ainsi que l'état des enfants. Reste donc la partie toute personnelle de l'obligation, à l'égard de laquelle je doi& conclure que la raison condamne les promesses d'union et de fidélité perpétuelles, en tant qu'imposées aux personnes absolument et sans conditions synallagmatique& de droit et de devoir. Une loi qui assujettirait les sexes à de telles promesses, et qui serait logique dans ses effets, n'aurait pour sanction la contrainte et ne la pousserait à bout qu'en établissant la séquestration et le viol légal et prêtant sa force au plus dur et au plus honteux de tous les esclavages. Ou, cela n'étant pas possible, et la violence faite au droit personnel se bornant à arrêter des manifestations externes, on verrait (on voit) le mariage, une institution destinée à régler les mœurs, devenir une occasion de les pervertir, une source de mensonge, d'hypocrisie, de ruse et de tyrannie, et finalement Tune des causes de l'existence de telles classes de personnes en dehors de la morale dessexes.

Ce n'est pas à dire que la promesse pure et simple ne puisse entrer dans la convention du mariage, en ce qui touche l'engagement des personnes, ou qu'il faille en prévoir explicitement la violation possible au moment où l'on jure de l'observer. Ce n'est point là non plus ce qui a lieu dans les autres contrats bilatéraux. Le droit commun suffit pour délier dans certains cas les engagés synallagmatiques. Or ces cas peuvent être prévus généralement et par des dispositions légales. En d'autres termes, il n'est pas nécessaire pour le respect du droit personnel que le mariage ne puisse avoir

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la perpétuité en vue ; il l'est seulement que le divorce soit permis et puisse être réclamé par l'une ou par l'autre des parties ou par toutes deux, sous des conditions compatibles avec les droits des tiers, et qui se tirent du principe du respect mutuel et de la liberté des personnes.

Je ne craindrai pas d'aller plus loin et de m'expliquer sur ce sujet délicat avec une sincérité toute philosophique, sans ménagement pour Thypocrisie des mœurs. La liberté n'a point d'empêchement au contrat perpétuel, sous la réserve que j'ai faite. Les sexes peuvent se proposer librement ce que je crois être l'idéal de leur union, et la loi peut en cela les suivre, tout en sachant bien, ce que chacune des personnes engagées doit savoir aussi qu'il ne dépend ni d'une seule d'entre elles ni d'aucun règlement de produire et de conserver ce qui dépend indivisiblement de toutes deux. Mais la morale a-t-elle, de son côté, un empêchement au contrat temporaire auquel la Jiberté pourrait vouloir se borner ? J'avoue que je ne le vois point.

J'ai examiné plus haut la relation des sexes en ellemême et je n'y ai découvert d'autres conditions morales, outre les devoirs envers soi-même (prudence et tempérance), que le devoir mutuel de justice, la fidélité aux promesses explicites ou tacites, et la reconnaissance des devoirs à naître des suites de la relation (Voir le chapitre préqédent). Si donc ces conditions sont observées, et elles peuvent l'être, et elles le seraient plus aisément et plus sûrement d'autant que la société prêterait sa sanction à des liens qu'elle ne peut empêcher, qui sont justes en principe et qu'elle tend à démoraliser en les réprouvant, la raison et le droit naturel n'ont plus rien à objecter. Que l'idéal demeure fixé dans l'union indissoluble, mais indissoluble eu supposant l'accord persévérant de deux volontés libres ; il ne résulte de là ni que l'idéal doive être imposé comme la justice, ni qu'il soit possible de le faire entrer de force dans les mœurs où il ne règne pas, et de le maintenir en dépit des faits qui viennent en rendre l'application

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impossible, dans les liens mêmes où sa présence avait d'abord été reconnue. Nombre de penseurs ont cru, tout au contraire, qu'un moyen de rendre des liens durables serait d'en admettre de temporaires ; et il en est bien peu qui voulussent nier, à ne consulter sérieusement que la raison, les injustices et les maux de tout genre dont la société se rend complice en mettant au ban de sa loi des masses de faits naturels qui pourraient être moraux dans leurs suites, aussi bien qu'en eux-mêmes, et qui portent des conséquences criminelles.

L'objection juridique la plus commune, opposée à cette manière de voir, est empruntée de la considération de l'état des enfants et de leur avenir ; car je ne parle pas des croyances religieuses qui sont hors de cause, et je ne veux pas tenir compte des sentiments faux ou aveugles, prétendus moraux, de ces hommes qui entendent concilier la licence et ^impureté dans la pratique avec des préceptes sévères absolus, et d'autant plus commodes, dans la théorie. Or tout ce que le droit de l'enfant peut demander sans nuire au droit des autres est réservé, dès que les conditions sont remplies qui déterminent son origine et mettent vis-à vis de lui chaque responsabilité en pleine lumière. Aller au delà, ce serait vouloir substituer au devoir des personnes un jugement et une permission de la société. Encore un pas, on irait presque à s'arroger le contrôle et puis logiquement à assumer la charge morale de la population : sorte de communisme incompatible avec la liberté. Ou ce serait, au contraire, viser à l'établissement de certaines familles fermées, pures ou non, c'est une autre question, mais pourvues de biens sufllsants qu'on n'aimerait pas voir se disséminer par des séries d'alliances d'un sexe et de l'autre ; quoique, à la vérité, ceci advienne également par l'efTet des veuvages, suivis de remariages qu'on n'interdit point. Ce point de vue oligarchique est le mobile ordinaire de ceux qui font valoir le droit des enfants contre la liberté des alliances, comme si un tel droit pouvait aller jusqu'à défendre à

d'autres enfants d'être conçus ! je considère la liberté des agents moraux en face de leurs devoirs, et je conclus au nom de cette liberté. Si d'ailleurs il se trouvait que la société fût amenée par une réelle nécessité des choses à chercher des moyens de limiter la population, et s'il pouvait en exister de vraiment efficaces, je ne dis pas ici de justes, qui allassent à supprimer la liberté des personnes au lieu de s'appuyer sur elle, alors seulement, et dans la supposition où d'autres plus légitimes ne seraient pas applicables, il faudrait aviser. Mais c'est ce que je n'ai nulle raison d'admettre.

J'ai traité la question de la formation et de la dissolution du mariage, conformément aux principes du droit personnel ; en d'autres termes, celle de la loi morale de la monogamie, de son abus dans les faits et des limites que la violation même du devoir oblige d'y introduire. La question du gouvernement domestique, autre face du droit quant au lien de mariage, viendra dans le chapitre suivant. Je terminerai celui-ci, comme ceux qui se rapportaient aux différentes restrictions de la liberté dans Vétai de guerre, en formulant quelques généralités sur les droits et devoirs appliqués à un ordre de faits où le droit rationnel est plus ou moins ' violé.

Ailleurs, la violation du droit et la négation de l'idéal se manifestent surtout dans les institutions sociales, telles que l'esclavage et les lois politiques destructives des libertés, encore qu'au fond il faille toujours dire que la responsabilité du mal remonte aux personnes ; mais ce sont elles qui, au sein d'une société où s'est enracinée l'injustice, ont à s'efforcer pour réaliser ensemble ou séparément un ordre de la raison. Ici, quand il s'agit des relations des sexes, on voit au contraire un certain idéal, excédant même le droit, vouloir s'imposer socialement, les personnes se montrer incapables de le recevoir, l'avouer en principe, le mépriser en acte ; si bien que, de cet écart, procède une corruption pire que celle qui naîtrait d'un état de choses où se-

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raient licites des rapports, môme décidément inférieurs, au-dessus desquels les personnes auraient toujours la liberté de s'élever.

La source première de cette anomalie n'est pas dans une religion ennemie du plaisir et presque de la nature, dans la volonté qu'auraient eue les fondateurs du christianisme de consacrer les droits de la femme en dépit des mœurs, si ce n'est directement et rationnellement, ils étaient loin d'y songer, au moins par voie de conséquence, en condamnant les coutumes qui rappellent la polygamie en quelque chose et favorisent le changement. Ce que cette religion a pu faire, c'est d'ajouter à l'odieux des mœurs en ajoutant à l'exigence de l'idéal, que même elle plaçait hors du mariage, et d'aggraver d'un autre côté ce qu'il existait de servage pour la femme en constituant à celle-ci un devoir plus sacré que jamais dans le respect quand même d'un lien auquel il n'avait pas les mômes moyens de contraindre l'homme à rester fidèle. Il importait peu en effet que l'homme ne pût répudier la femme, s'il était libre de faire plus mal qu'en la répudiant, et la femme ne gagnait rien pour sa dignité ni pour son bonheur à rester assujettie à un maître contraint qui ne la respectait pas. Sous l'influence de la monogamie absolue, consacrée religieusement, jointe à la proscription du plaisir en théorie et au culte de la virginité, il est arrivé que le vice n'a rien perdu de la place qu'il occupait dans le monde, que des actes naturels condamnés, réputés vicieux, sont devenus tels effectivement, et que la nature a été souillée dans l'imagination des peuples, sans que la justice ait avancé d'un pas. Mais on ne saurait dire que la première cause de l'écart entre l'idéal social et les mœurs individuelles ait été une cause religieuse ; il faut remonter plus haut et s'adresser en môme temps à quelque chose de profond qui subsiste toujours.

Les nobles races éthiques qui bien avant le christianisme et loin de toute idée chrétienne ont institué le mariage, ont certainement obéi à un sentiment élevé de

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la dignité de la femme et de Thonneur de la famille. Elles ont eu devant les yeux l'idéal que nous avons toujours. Ce qu'elles n'ont pas fait» ce que le christianisme n'a pas fait et ce que nous ne faisons point, c'est d'envisager dans le mariage une réelle égalité des droits et devoirs de l'homme et de la femme, si ce n'est en partie, et même alors nominalement. Toute la corruption est venue de là. L'idée du mariage impliquait cette égalité ; mais il n*a pas plu aux hommes qu'il en fût ainsi ; l'iniquité les a rendus illogiques, et toutes les dérogations que la liberté personnelle à sauvegarder et les violations du devoir d'un côté ou de l'autre pouvaient amener dans la loi de la monogamie, ils les ont stipulées exclusivement en leur faveur. Pendant que l'injustice prenait sa grande forme sociale, et de plus en plus abusive, par l'institution de l'esclavage, que ne connaissaient pas originairement les races dont je parle, la justice conservait la sienne par le mariage et les défendait d'une dernière décadence. Mais les lois iniques et les mœurs plus iniques encore venaient donner un démenti à la raison qui avait créé la monogamie. De là l'écart entre le véritable idéal social et la pratique. De là rétablissement d'une autre sorte d'esclavage formé des parias de la famille. Le mépris de la loi d'égalité dans le mariage en est la source.

En eflfet, ce mépris se marque par le libertinage et a pour conséquence, d'une part la prostitution, de l'autre l'existence d'une classe d'enfants qui ne se connaissent pas de famille ou n'ont pas de droit positif à se réclamer d'une famille. J'entends par acte de libertinage, l'acte quelconque, habituel ou non, par lequel une personne d'un sexe, mais surtout du plus indépendant, entraîne une personne de l'autre à une relation dans laquelle la première prétend se soustraire à l'effet des promesses orales, ou simplement tacites et supposées, et aux obligations légales ou naturelles qu'elle contracte vis-à-vis de la seconde et des enfants qui* peuvent naître ; j'entends encore, chez les deux sexes, l'acte commis en violation d'engagements réels contractés

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d'un autre côté. Quant à la prostitution, ce n'est pas seulement le fait de la vénalité dans les relations sexuelles. Ce manquement à la loi esthétique de l'amour, si répugnant qu'il puisse être, est plus répandu qu'on ne veut l'avouer, et s'étend très communément jusqu'au mariage et dans le mariage tel que nous le pratiquons. Mais la prostitution est essentiellement l'état des personnes du sexe féminin qui, exclues de la famille par les mœurs établies et sans protection de la part des lois, se font de l'amour simulé ou du simple plaisir procuré un moyen d'existence. Cette plaie sociale a pour contre-partie naturelle l'existence des enfants auxquels ni la coutume ni la loi n'accordent leurs droits ou la totalité de leurs droits envers leurs pères. La violation du devoir par les personnes est donc la cause du mal, et nous voyons la société y joindre une sorte de consécration, en tant qu'elle permet par l'insuffisance ou la tolérance des lois ce qu'elle condamne au nom de la morale, qu'elle use en môme, temps de la sévérité outrée de son idéal monogamique pour laisser sans défense et sans garantie les droits qui se produisent par des faits en dehors de cet idéal, et pour tout dire, enfin, qu'elle donne un encouragement effectif à la licence et à l'injustice du sexe dominateur.

Le devoir des personnes dans l'ordre social de fait est maintenant facile à définir. Il l'est d'autant plus que, pour une grande partie, il se trouve d'accord avec les exigences de la morale publique ou communément reçue, ce qui n'avait point lieu quand nous considérions l'individu dans un milieu constitué par des lois radicalement injustes (l'esclavage par exemple), qui lui créaient des droits ou devoirs positifs contraires au droit rationnel, et des dangers, des difficultés sans nombre, quand il voulait s'en écarter. Ici les luttes de l'agent moral contre la société deviennent relativement aisées, je ne dis pas plus aisément efficaces ; à tout le moins le devoir rigoureusement personnel rencontre moins d'obstacles pour s'accomplir. Le champ des efforts est presque tout situé comme celui des devoirs envers soi-

mème^ et la difficulté la plus sérieuse consiste à s'affranchir de la corruption du milieu, ce qui dépend essentiellement de l'agent.

Ce devoir personnel nous est immédiatement donné par ce qui a été dit de l'application de la justice aux relations sexuelles, et ensuite des maux engendrés par le mépris de Féquité, non moins que par Toubli des fins. Apporter la raison, la réflexion dans les actes, et subordonner à cet efl*et la loi esthétique à la loi morale ; contracter, promettre aussi clairement et ouvertement que possible et se promettre à soi-même, afin de prévoir et de régler les suites de l'union actuelle ; observer fidèlement tous les engagements, même tacites, quand ils résultent soit de préceptes moraux que l'on reconnaît, soit d'une attente naturelle et habituelle à laquelle on n'a substitué formellement aucune autre stipulation licite ; respecter de même les engagements des autres ; s'interdire enfin tout acte de nature à conduire, directement ou indirectement, personnellement ou par l'œuvre d'autrui, à des faits de prostitution ou de nonreconnaissance d'enfants, tel est le devoir.

Un droit y correspond souvent, à cause du devoir semblable d'autrui dans les contrats de nature bilatérale (sous toute réserve des droits des enfants et des tiers). C'est dire que le devoir peut disparaître en certains points ou se modifier d'un côté, si le droit n'est pas respecté de l'autre. Les conflits nés de cette situation sont aggravés, non seulement par la mauvaise foi, mais souvent aussi par la divergence des vues touchant le droit pur, par l'imprévoyance de ceux qui ont contracté, par l'insuffisance de leur entente à l'endroit de ce qui a été ou dû être mutuellement promis, et, pardessus tout, par la teneur absolue de la loi de la monogamie à laquelle se joint l'anathëme que prononcent les mœurs hypocrites du monde.

Que deviennent les devoirs réciproques des sexes dans ^n mariage dont le principe est violé ? Ne tenons pas compte d'abord des exigences du droit social positif, et supposons, comme de raison, que les droits ra-

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tîonnels des tiers et des enfants doivent demeurer saufs ? Ce qu'il sera possible de répondre en général, sans entrer dans la casuistique et parcourir un dédale de questions, c'est que le problème se présente ici de la même manière que pour les relations de justice plus complexes déjà examinées (chap. Lxxii et suivants). Il s'agit du rapport entre deux personnes seulement, mais l'opposition de la justice de Tun et de l'injustice de l'autre paraît, et le droit de défense se montre. Plusieurs autres oppositions se déclarent également sur cet étroit théâtre, et souvent avec plus de force que sur tout autre : celle de la passion et de la raison ; celle des fins extérieures, ou d'utilité, et de la loi morale ; celle des faits subversifs et de l'idéal, entre lesquels il faut que la liberté se détermine. 11 y a une grande différence toutefois. Quand le conflit portail sur des faits de la société générale, ou l'intéressant directement, la rupture de celle-ci était le plus grand de tous les maux, une entreprise d'ailleurs au-dessus des forces individuelles. Mais ici le souverain remède est à sa portée, en supposont seulement que la puissance sociale ne s'emploie pas à en interdire l'application. Dans ce cas, la personne a dans ses mains le droit et le devoir : tout dépend d'elle. Le droit, si le contrat bilatéral est violé d'un côté, c'est, de l'autre, la rupture, et c'est ensuite la liberté, sous les réserves que j'ai plusieurs fois exprimées. Mais le devoir consiste-t-il alors dans la revendication rigoureuse du droit? C'est une autre question.

On ne pourrait le soutenir qu'en oubliant les conditions de Vétat de guerre, l'existence de la grande solidarité du mal, à laquelle nulle personne n'échappe, la permission et même la nécessité morale de consulter directement l'utilité, d'avoir égard aux fins et au bonheur d'autrui, aux siennes propres, dans un état de choses où il est certain que la pure loi rationnelle du droit et du devoir n'est point adéquate au développement réel des relations. Ici, particulièrement, l'agent qui n'aurait jamais ni excuse ni pitié pour les faiblesses.

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des autres, qui mettrait sa dignité, son honneur à ne pardonner en aucun cas une offense, et qui (pour le supposer juste il faut supposer cela) s'affirmerait luimême imperturbable en ses passions et toujours droit dans sa volonté, celui-là pourrait encore être accusé d'avoir l'honneur bien dur et la dignité cruelle ; Timpeccabilité prétendue qui lui interdirait toute sympathie ne serait au vrai que Tégoïsme, ou fondé sur Tabsence des passions nobles, ou soutenu secrètement par la présence de quelques passions mauvaises. Je compte sans balancer parmi ces dernières une condescendance exagérée pour les jugements d'un monde corrompu, et les préjugés d'origine religieuse qu-e l'injustice de ce même monde a su façonner à son usage.

Ainsi le devoir ne se mesure pas à l'exigence d'un droit impitoyable. Il doit se déterminer, selon les cas, à Taide des mêmes règles dont on a vu ailleurs des applications : rappel constant de l'idéal dans l'esprit, afin de prévenir les effets du relâchement forcé dans la pratique et de les réduire aux moindres proportions; ferme volonté de réaliser ce qui est ou reste possible de l'ordre de la raison; consultation des moyens possibles ou utiles pour les fins désirées ; choix, entre tous, de ceux qui sont le plus propres à ramener l'ordre auquel il a été dérogé en fait. Il ne demeure pas moins vrai que la rupture définitive d'une relation donnée peut se trouver le seul remède moral en certains cas, le seul compatible avec la conservation de la dignité, soit de l'homme, soit de la femme, un devoir par conséquent. Mais alors vient Fobstacle social.

La loi des nations qui n'admettent pas le divorce institue une sorte d'esclavage des honnêtes gens dans le mariage, et change en impossibilité pour eux, non seulement les simples difficultés nées des conflits entre les époux, lesquelles pourraient se résoudre amiablement, c'est-à-dire justement, mais aussi celles qui tiennent à l'obligation où ils sont de pourvoir aux droits des enfants qu'ils ont actuellement et qui leur naîtront dans de nouveaux liens. Les conditions morales imposées

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aux relations sexuelles, sous ce dernier rapport, sont irréalisables, si ce n'est quelquefois en fraude de la loi ; ei la publicité, cette garantie, presque toujours nécessaire, soit des conventions, soit des droits et devoirs naturels inhérents à l'union des sexes, est rigoureusement refusée. En même temps que la loi met, pour ainsi dire, hors la loi la nature et la justice, les mœurs, singulièrement plus tolérantes, pour les hommes du moins, excusent des liens illégaux, et jusqu'à des liens immoraux, n'obligeant à rien, condamnables de tous points, l'adultère et la séduction, cause de prostitution. D'une autre part un certain idéal régnant réprouve, pour les femmes surtout, des actes où la loi morale ne trouve rien d'illégitime en soi. Aux oppositions déjà remarquées, nées du conflit dans le maris^ge, vient donc se joindre encore l'opposition de l'autorité et de la liberté, et d'une autorité, elle-même divisée suivant qu'on regarde à la loi, aux mœurs ou à l'idéal convenu. De là des situations qui apportent aux consciences le plus grand trouble, et dans lesquelles, en un mot, il est souvent impossible de bien faire quoi qu'on fasse.

La détermination et le choix selon la raison sont toujours nécessaires. Tout ce qu'on peut dire du devoir, c'est qu'il est assujetti aux mêmes règles que précédemment, en introduisant de plus parmi les données, ou dans la considération de la possibilité et des moyens utiles, les conditions surajoutées par la loi et les mœurs. Mais de là procède un autre devoir : le devoir imposé à tout homme connaissant la justice et la vérité de travailler par tous les moyens possibles, selon ses forces, dans la mesure morale déjà exposée, à faire entrer le droit dans la loi et à rendre la société de plus en plus conforme à la raison.

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