‹ Science de la moraleChapitre 16 sur 147 · DU DROIT RELATIVEMENT A L* AGENT MORAL ISOLÉ · texte numérisé non relu

DU DROIT RELATIVEMENT A L* AGENT MORAL ISOLÉ

de rhonnête homme, et Ton est même fondé à dire que ce contrat avec soi-même est de l'essence de la vertu, €t en fournit une définition, si on l'envisage en général -et non dans ses déterminations particulières. Toutefois^ il n'y a pas là Qne seconde personne qui puisse réclamer de la première en un cas spécial l'exécution de la promesse, et constituer l'existence du droit en face du devoir. S'il arrive que les dispositions de la personne obligée envers soi changent, et le cas est possible sans qu'elle renonce à la raison, bien plus la connaissant et s'y conformant mieux, elle est demeurée libre : ni d'autres personnes ne peuvent la contraindre moralement, puisque par hypothèse il n'en est point d'autres ; ni elle-même ne le peut, étant changée, ne reconnaissant plus la valeur des lois qu'elle s'était faites, et n'étant pas tenue, tant s'en faut, de séparer sa volonté de ses motifs moraux d'agir, pour lui conférer le droit de les contraindre. Sans doute, elle doit alors peser en conscience les inconvénients et les avantages que présentent pour sa propre nature le maintien ou le changement de la parole qu'elle s'était donnée, mais, encore une fois, elle a conservé sa liberté ; il ne s'élève de nulle part un droit contre elle, il n'y a toujours et partout que devoir.

Une autre question célèbre de casuistique morale est celle du suicide. Demandons-nous d'abord si le suicide serait permis, ensuite s'il pourrait s'appeler un droit au point de vue où nous restons placés. La vertu et les devoirs, tels que je les ai déduits, se résument dans la possession et la direction de la nature propre, raisonnable, et en conséquence impliquent la conservation de la vie qui en est une condition ; il est donc clair qu'ils ne sauraient en autoriser logiquement la dissolution volontaire. Mais, d'une autre part^ces devoirs, cette vertu se fondent sur une certaine connaissance et sur la poursuite pratique du meilleur entre les biens. En supposant l'agent moral isolé, je lui suppose naturellement la passion de se conserver, et je ne suppose pas moins, sans l'avoir dit, que les conditions

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externes dans lesquelles il est placé, et qui sont néces* sairement telles qu'il ait pu s'y produire et s'y développer physiquement, sont telles aussi qu*il doive en somme s'y plaire. Avec de pareilles données, le suicide ne peut paraître qu'une contradiction, et un tel acte doit être jugé impossible, autant que contraire au devoir envers soi. Mais s'il advient parle fait que l'agent moral, ayant tout considéré, se détermine en son for intérieur à penser que le meilleur des biens est pour lui la mort qui les exclut tous avec tous les maux, alors notre édifice de la moralité élémentaire manque par la base, et nous ne sommes plus reçus à dire que le suicide est condamné par le devoir. C'est nous dans ce cas qui nous contredirions, puisque le devoir consiste dans le choix du meilleur.

La seule ressource ici contre le suicide sera cette remarque, que les efforts moraux de la personne résolue de vivre, ses douleurs mêmes subjectivementvaincues, et enfin le sentiment de l'existence avec les fonctions intellectuelles qui y sont attachées, composent un ensemble plus conforme à la nature morale, tant qu'il peut durer, que la résolution tragique de mettre fin à tout. Mais ce jugement, supposé que l'agent soit en état de le former, n'aura jamais une valeur absolue pour lui, et demeurera subordonné à ses sentiments, puisque par hypothèse il rapporte tous les biens possibles à lui-même, et que la possession de la raison qui lui sert à les comparer ne lui paraîtra peut-être pas toute seule un bien suffisant pour contre-balancer tous les maux.

11 ne reste plus qu'à savoir si la question prise dans sa contre-partie, c'est-à-dire à l'égard de la notion du droit, reste aussi claire. C'est du droit, en efiFet, qu'ont toujours argué les moralistes en réprouvant le suicide : j'entends qulls ont pour cela rapporté la personne et ses devoirs à d'autres personnes ou à quelque puissance externe et supérieure. Mais les fondements de cette idée du droit nous font défaut jusqu'à ce moment : nous les établirons plus tard. Le seul droit admissible

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ici est un pur mot, le corrélatif nominal du devoir, ainsi que nous Tavons vu. Par conséquent nous ne pouvons opposer encore au suicide que les raisons qui se tirent de la simple notion du devoir envers soi, supposé dans les conditions d'un exercice possible (V. chap. xix).

Je terminerai ce chapitre par une remarque utile à l'éclaircissement de ma méthode. Les auteurs qui ont traité du droit naturel ont pris souvent leur point de départ dans l'homme à Vétdt sauvage^ état d'ailleurs assez mal défini comme primitif. Cette hypothèse arbitraire, non justifiée en histoire, obscure en psychologie, mauvaise en morale, a pourtant cela de commun avec mon postulat de Y homme philosophique abstrait, qu'elle pose une indépendance première de l'agent moral. Ces auteurs procèdent du pûysique, ainsi que je procède du rationnel : aussi manquent-ils les notions éthiques dès le début. Ils attribuent à Thomme ainsi placé dans l'indépendance un droit sans limites sur toutes choses et ne lui voient point de devoir; dans mon hypothèse, au contraire, le devoir seul est alors compréhensible et le droit n'a pas encore de sens. Ce qu'ils nomment le droit n'est pas en effet que le pouvoir, sous les mêmes conditions d'application, et je ne puis admettre Futilité d'employer à l'avance le mot droit et d'en défigurer, ou plutôt d'en supprimer la signification pour rendre une idée aussi simple que celle de puissance.

Je me suis donc contenté de signaler à l'attention cette contre-partie logique du devoir, que dans toute obligation on nomme le droit. J'en ai accusé la présence, purement nominale dans la sphère élémentaire où je me renfermais, et j'en réserve l'application, pour la trouver entière et nette dans les rapports entre personnes, dans les contrats, ou naturels, implicites, latents, ou formels et positifs, que ces relations personnelles entraînent.

Quant au devoir, que ces mêmes auteurs méconnaissent, il m'a suffi pour le définir de considérer un être moral sans lui supposer d'autres objets que lui-même, et son milieu matériel et la conduite raisonnable de son

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corps, de sa vie et de ses intérêts. De quel autre terrain plus logique et plus indispensable pouvais-je partir que de la nature morale et de la conscience, quand c'est la science morale qu'il faut composer, la conscience qu'il faut étudier? J'ai pu me rendre compte ainsi d'un premier et incontestable domaine de la moralité, celui du devoir envers soi, fondé sur le seul fait de l'existence de la raison qui travaille à mettre Tordre dans les biens. Maintenant je verrai le devoir s'étendre et se spécifier, et le vrai droit paraître enfin à sa place, à mesure que j'avancerai dans mes déductions en restituant à mon objet les éléments d'abord écartés par l'abstraction sans laquelle il n'y a pas de science.

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