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L'AGENT RAISONNABLE ET LES ANIMAUX. LE DEVOIR DE BONTÉ

J'ai mis la nature en regard de l'agent raisonnable, et la seule existence des forces brutes, universelles et nécessaires, ensuite celle du monde végétal, avec ses fins spéciales, spontanément divergentes entre elles

et divergentes des nôtres, m'ont apporté une sorte de première antinomie de la morale. Je Tai résolue, sans autres éléments que ceux que me fournissait la raison. Le devoir de respect et le devoir de travail, conciliés par la raison pratique ; le travail dirigé par l'utile, et le respect maintenu par Texistence du bien naturel et par le sentiment du beau ; planant sur le tout, dans la sphère naturelle, la recherche intéressée, puis désintéressée du vrai, telles sont les formules de la solution.

Le désordre et le mal éclatent sous un aspect nouveau et plus sombre, quand l'agent moral se place en regard du monde de Tanimalité. Les animaux lui présentent le spectacle de natures sensibles, ayant manifestement leurs fins sans que la raison les dirige, et des fins contraires entre elles qui ne s'atteignent que par le sacrifice des unes aux autres. Le règne animal est essentiellement celui de la lutte et de la fatalité, et l'homme y tient par ses racines, y plonge par ses besoins. Au contraire, le règne de la raison est celui de l'ordre et de rharmonie réalisés par la liberté. De là une autre antinomie, forme plus accusée, forme terrible delà première.

11 faut la déduire clairement par rapport au devoir et la résoudre. Voici d'abord la thèse :

Les animaux sont doués de sensibilité et de passion. Ils sont pourvus d'une organisation et d'une part de fonctions mentales semblables aux nôtres. Ils peuvent être des objets de nos propres passions, et le sont en effet, mais n'étant point responsables de leurs actes, puisque notre raison ne trouve en eux ni une raison qui lui corresponde, ni par conséquent la liberté, il faut que nous réprimions nos passions envers eux, toutes les fois qu'elles leur sont défavorables. C'est un premier devoir et qui ressort directement de l'ordre que nous devons établir en nous.

En second lieu, le devoir général de respect envers Tordre extérieur quelconque à fondements inconnus, envers l'être de ce qui est, tant qu'il n'est pas désordre à notre endroit et nuisible à l'obtention de nos fins rai-

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sonnées, ce devoir nous oblige à ne point maltraiter les animaux.

Ce devoir est animé, en quelque sorle, et corroboré par la reconnaissance dans Tanimal d'une nature sensible comme la nôtre, et par la sympathie que nous éprouvons pour les douleurs de tout être sensible, par la pitié, par le sentiment d'une espèce de communauté. De là le devoir de ion^^ envers les animaux.

Je ne veux pas ici déduire un devoir d'un sentiment pur et simple, d'autant mieux que, en fait, il nous arrive souvent de recevoir des impressions contraires. C'est de la raison que toutes mes déductions doivent partir. Or la raison se meut sur le théâtre des passions. Les passions qu'elle se propose d'ordonner et de régler, elle ne se borne pas à les voir directement en rapport avec les biens qu'elle compare, et à les conformer à la poursuite du meilleur; mais elle les distingue ensuite plus généralement en bonnes et mauvaises. La fin raisonnable et souveraine ne saurait être toujours présente à la pensée, même en s'adaptant aux sphères particulières qui la limitent pour la connaissance. Il faut que, l'habitude aidant, l'agent moral arrive à reconnaître au seul aspect, pour ainsi dire, ceux de ses états de conscience qui sont bons et qu'il doil encourager, soutenir en lui-môme, et ceux qui sont mauvais et qu'il doit rejeter et remplacer. Enfin ces mêmes étals ne sont pas seulement favorables ou défavorables directement aux buts de la raison, mais ils se lient, dans l'ensemble de la nature morale et en vertu de la grande loi de l'association des idées, à d'autres états qui ont ces propriétés. Quand on a égard aux enchaînements et aux similitudes, il se trouve qu*un état mental, une passion qui semblaient d'abord n'appartenir qu'au domaine du sentiment et ne pouvoir dépendre du jugement approbateur ou désapprobateur de la raison, en dépendent pourtant à cause de leurs liaisons.

Cela posé, le devoir de bonté vis-à-vis des êtres vivants et souffrants n'est pas difficile à conclure. Je ne veux encore envisager l'agent moral que par rap-

port à lui-même, mais cela suffit. Entre les sentiments de sympathie et de bonté qu'il éprouve d'une part, et les passions haineuses, le penchant à la violence et à la destruction, qu'il peut se reconnaître aussi dans certaines circonstances, le choix de la raison ne saurait être douteux. L*ordre et la raison en nous ont la plus grande affinité avec les premiers, outre que la conscience est satisfaite quand ils régnent. Les seconds tendent au désordre en nous, en même temps qu'à la destruction au dehors ; nous les condamnons comme mauvais, sans hésiter ; ou si nous nousy abandonnons, notre conscience nous adresse d'abord des reproches, et ceci est de Tordre du sentiment ; ensuite l'expérience vient nous apprendre que nous n'avons pas pu subir l'empire de passions subversives qui semblaient indifférentes à la poursuite de nos fins raisonnables, et conserver notre domination sur celles qui touchent visiblement au plus près notre existence morale.

Après la thèse, voyons la trop facile antithèse. Les animaux, par le fait des relations qu'établit entre eux la loi naturelle, ne tendent pas seulement à nous faire perdre le respect de la nature ; la fatalité de leurs luttes pour la vie, cette loi de la dévoration mutuelle des vivants, la douleur prodiguée, les fins multipliées, contraires, en apparence manquées, ne sont pas seulement pour nous l'exemple du désordre, l'incitation au mal et, comme je le disais déjà plus haut, le scandale delà raison ; mais notre propre conservation matérielle et par suite nos fins plus élevées se trouvent en jeu dans la guerre universelle. Attenter à la vie des animaux, ce n'est que leur faire ce qu'ils se font et ce qu'ils nous font à nous : c'est souvent une nécessité de la défense. Contracter avec eux n'est pas plus possible tacitement et naturellement que positivement, car les notions du droit et du juste leur sont étrangères. Hors la loi quant à nous, ils ne peuvent donc être les objets que du seul devoir de bonté, dont la nature a rendu l'observation malaisée.

Que conclure maintenant ? S'il fallait donner satis-

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faction au sentiment du bien sans limites, étendre la moralité à Tunivers et lever le scandale, il faudrait aussi renoncer à la science, car elle ne dispose ^ point des faits ; et si le moraliste voulait porter sa vue et ses théories dans les questions qu'on nomme de métaphysique et de théodicée, il n'aurait rien gagné que de reconnaître et de constater d'autres empêchements et d'autres bornes. Mais quoique l'explication des phénomènes soit refusée, celle du devoir est possible. Le devoir est conciliable avec les faits tels qu'ils sont, et en cela la solution de l'antinomie est réelle.

En effet, la formule générale du respect est applicable avec les mêmes conditions et sous les mêmes réserves que ci-dessus : applicable, non pas directement aux animaux, mais à l'ordre général des choses en eux. Je dois respecter leur existence comme bonne, utile ou indifférente à mes propres fins ; utile bien souvent eu égard à l'ensemble des données du monde, ce que l'expérience est venue plus d'une fois m'apprendre. Or ce respect s'étend jusqu'au point où une nécessité manifeste et le travail de mon établissement sur la terre ne nie forcent pas d'y déroger. Partout où il se porte, le devoir de bonté l'accompagne et le transforme d'une manière convenable aux passions de ma nature et à la nature particulière des animaux. Mon sentiment répond à leur sensibilité, comme le respect répond à l'ordre inconnu des fins universelles ; et ma raison approuve mon sentiment comme du genre de ceux qui sont liés à mes vertus, tandis que les sentiments contraires sont plutôt liés à mes vices.

Là où le respect cesse de s'appliquer, il semblerait y avoir contradiction à ce que la bonté demeurât possible. Toutefois l'acte dicté par la raison n'exclut pas toujours le sentiment qui, s'il était suivi, empêcherait cet acte. Mais ce sentiment est de ceux qui ne se commandent guère. A tout le moins la raison exige que les sentiments contraires ne prévalent pas et soient réprimés, jusque dans les cas où les fins nécessaires ou supérieures de l'agent moral lui font, pour lui-même, un devoir

4o SPHÈRE MOYENNE DE LA MORALE

de combattre les animaux. Il peut les tuer pour sa défense, les détruire, s'attaquer, si sa sécurité et son repos le veulent ainsi, à des espèces entières; mais alors c'est un travail qu'il accomplit, et la passion ne doit jamais souiller son œuvre.

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