L'ASSERVISSEMENT DES ANIMAUX ET L'ALIMENTATION ANIMALE
Je ne peux pas, je ne veux pas éluder la question de savoir si l'homme, pris dans toute la rigueur de sa nature raisonnable et morale, a pu s'asservir les animaux, puis les employer à son alimentation. Le devoir de défense personnelle etcelui qui se comprend à mer^ veille sous le nom de travail d'établissement étant l'un et l'autre très clairs, en vertu de la nécessité de conservation et de développement de l'agent et de son espèce (car je peux bien ici penser à l'espèce sans rien supposer des rapports mutuels de famille ou de société) j'ai vu comment la destruction de l'animal pouvait être autorisée en conscience. Je l'ai trouvée soumise à une condition unique en somme, la condition même de la moralité, la condition d'être accomplie par devoir et non pas seulement par passion. Il ne s'agit, on le sait, que du devoir envers soi-même. Là où seront les limites de ce devoir, là seront celles du pouvoir que l'agent peut s'attribuer moralement. Je dis enfin pouvoir et non paiS droit, le droit n'ayant rien à faire ici, comme je l'ai montré.
Quelles sont ces limites ? je remarque d'abord que la domestication des animaux va de soi, paraît pleinement légitime, si nous considérons les espèces qui acceptent naturellement l'homme CQmme conducteur et lui rendent des services en partie spontanés. Le devoir ne devient spécial ici que dans deux cas, auxquels il faut
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faire attention : l'un provient de ce que l'animal associé (pour la chasse par exemple) obéissant à sa nature, est entraîné à des actes de destruction que la raison ne confirmerait pas, et de là pour l'homme lui-même un danger d'entraînement dont il doit se préserver, des précautions, dès soins particuliers à prendre, une éducation à donner à son serviteur pour le subordonner aux fins humaines. Si la chasse devenait un plaisir et une fin de pur amusement pour l'agent raisonnable, de même qu'elle est pour la bète une passion, mais utile, le devoir tel que je l'ai défini serait violé, la nature raisonnable dégradée.
L'autre cas consiste en ce que celui qui tient à l'état de domesticité des animaux, non seulement sensibles mais encore aptes à éprouver des sentiments analogues aux siens, se trouve avec eux dans les conditions d'une sorte de contrat sui generis où l'on ne saurait s'empêcher de voir un diminutif des contrats entre personnes. Il est plus facile de sentir que de définir une relation de cette espèce : c'est quelque chose de semblable au rapport diminué qui existe aussi entre les facultés d'entendement des animaux et les nôtres. Je n'insisterai pas sur les devoirs plus communément sentis qu'obéis qui naissent d'une telle association.
La difficulté morale commence quand l'homme s'asservit l'animal, i® en vue de détourner à son profit une partie des produits naturels de ce dernier (le laitage ou les œufs, par exemple) et de les afi*ecter à sa propre alimentation ; 2° pour le plier à des travaux qu'il peut bien s'imposer à lui-même par raison, mais qui sont contre nature à l'égard des êtres tout d'instinct et de passion que l'on y contraint ; 3® pour se faire de ses chairs meurtries une nourriture.
Sur le premier point y a-t-il eu nécessité ou souveraine utilité pour la vie de l'homme ? il y a eu devoir. D'ailleurs on admettra que l'exploitation a pu être dirigée, en combinant l'assujettissement avec les bienfaits, de manière à ne violer ni le respect, qu'ici l'utilité ne fait taire qu'en partie, ni la bonté demeurée possible
lia SPHÈRE MOYENNE DE LA. MORALE
envers Tanimal à qui rien n'est proprement dû. Passons donc au second point.
Dans la sujétion de Tanimal au travail, il est manifeste que la bonté souffre, car on n'a pu Vy réduire sans contrainte et durs traitements, et la contrainte se continue visiblement pour lui jusque dans les habitudes prises. Y a-t-il à cela nécessité essentielle, on ne le voit pas clairement, puisqu'il n'est pas évident que l'agent raisonnable ne pouvait se conserver et se développer à l'aide de son travail seul. D'une autre part, le jour est venu où l'espérance n'est nullement chimérique de substituer le travail des machines, c'est-à-dire celui de la nature brute aidé du nôtre, aux services des animaux. Si je considère les conditions de développement de l'agent moral envisagé dans la nature et aussi dans l'histoire primitive de l'homme, laquelle ne nous est pas suffisamment connue, la question que je me pose tient d'une casuistique obscure, et je manque d'éléments pour la bien définir. Si je me renferme dans l'abstrait, jedoisdirequele travail de l'animalne semble pas indispensable à l'existence humaine. Si j'ai égard à un état acquis des familles, des races, qui se sont créé des habitudes et des besoins dont l'origine ne serait pas dans la nature raisonnable, alors il se peut qu'il y ait nécessité, par conséquent légitimité relative, ou actuelle. Mais celle-ci prendrait fin avec celle-là.
Quand je dis nécessité, j'entends toujours utilité très grande et qu'il faut apprécier pratiquement en conscience. Je ne saurais en effet parler simplement d'utilité : ce serait sacrifier à la moindre utilité possible un devoir de respect et de bonté dont l'importance pour la nature morale est très considérable; et je ne peux pas me borner davantage à la nécessité stricte, telle que par exemple elle apparaît dans les cas où l'agent défend immédiatement sa vie menacée, car je ne tiendrais pas compte de son développement, de son établissement et des conditions qu'y met sa prévoyance.
C'est donc la nécessité seule, ainsi entendue, ou primitive ou dérivée, qui sert de règle : il suffit qu'elle
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existe. On a souvent recours à un autre argument dont la portée est plus grande et s'étendrait même à la dernière question que j'aurai à examiner. On fait valoir cette considération que l'homme établi sur la terre, se l'appropriant, excluant par là les espèces rivales de son propre développement, devient le véritable auteur des races qu'il bannirait, alors, qu'il les conserve sous condition de les façonner pour sa propre utilité. La contrainte qu'il leur impose est donc le prix de la vie qu'il leur assure. Cette raison n'est pas bonne : le pouvoir moral et même le devoir d'exterminer les animaux, quand la conservation de Thomme est en jeu, sont constants selon les principes posés ; mais il n^y a point d'issue pour passer de là au pouvoir moral de la contrainte envers eux. D'un côté l'existence ne leur est pas due; de l'autre, si on la leur conserve, la nécessité seule autorise à la changer en servitude, puisqu'on manque aux devoirs de respect et de bonté ; et dès que la nécessité peut s'alléguer, l'espèce de contrat unilatéral qu'on suppose est sans emploi. Le respect et la bonté demeurent en tant que compatibles avec la nécessité.
Reste le troisième point et le plus grave. Je n'examinerai pas ici la question de savoir jusqu'à quel point et pour quelles fins devenues nécessaires, il est inévitable ou permis, dans les conditions actuelles de l'humanité, dans celles qu'elle s'est créées, de continuer l'usage de l'alimentation animale (V. chap. lvi). Le problème porte sur l'utilité essentielle ou le devoir de Tagent moral de faire servir les animaux à sa nourriture, ainsi qu'ils le font entre eux à la leur. Il ne faut point parler du droit, je me suis assez expliqué sur ce sujet : ni les animaux n'ont des droits, ni nous-mêmes n'en possédons à leur égard, et de part ni d'autre rien n'est dû. C'est le devoir envers nous qu'il faut regarder, c'est le respect de la vie et puis notre suprême utilité qui l'efface, et c'est la bonté. Or qu'il y ait nécessité intrinsèque, utilité seulement à user de nourriture animale, on a pu le contester en se rendant compte de l'or-
ganisation physique de l'homme, on peut le nier en songeant aux qualités de l'être moral qui sont toutes et tellement liées à l'abstention d'une pareille nourriture que, parmi ceux qui en font usage, il en est peu, de ceux dont les sentiments sont élevés et la raison cultivée, qui consentissent à se livrer habituellement aux occupations que d'autres acceptent pour la leur procurer. Nos vertus tiennent, au moins indirectement, aux sentiments qui nous font répugner à cet emploi de nos forces, quand même il s'agirait de remplir en ceci des fonctions devenues presque machinales ; et nos vices tiennent de même aux passions qui nous porteraient à les remplir spontanément*.
L'homme a manqué d'une manière grave et profonde au devoir de bonté, quand il a tué les animaux pour se nourrir de leur chair. De plus il a altéré dans son cœur, non pas peut-être nécessairement, logiquement, mais réellement, vu Tétat de sa raison et la spontanéité de ses sentiments et de ses passions, la notion de la justice. Les conséquences de cet acte ont été immenses pour lui et de plus d'un genre : pervertissement des relations humaines, par voie d'analogie ; pervertissement des idées religieuses. 11 s'est abaissé, avili, ensanglanté, condamné pour les siècles à l'imitation de cette nature dont il applique ainsi la grande loi fatale, essentiellement contraire à son essence d'agent moral. Cet abaissement et celte perversion sont amoindris par l'habitude ; mais l'habitude à son tour est devenue comme un empêchement insurmontable à l'amendement de l'homme. 11 commence du moins à se faire une juste idée du moindre de ses devoirs, se reconnaît obligé envers lui-même à adoucir le sort des animaux dans tout ce qui n'est pas incompatible avec ce qu'il se croit
T. Les vertas et les vices qui sont intéressés dans ce cas appartiennent principalement à l'ordre de la justice, auquel mon sujet ne m'a pas encore amené. Mais je n'ai pas youIu séparer la question des devoirs envers les animaux de celle des devoirs envers nous-mêmes, auxquels seuls ils se rapportent d'une manière directe, dans ce que j'appelle la sphère moyenne de Ut moralité.
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nécessaire, à réduire Tindustrie du meurtre et les industries accessoires en système rationnel, à les mettre enfin ^n l'état où elles peuvent se remplir comme par -devoir.
Mais quelque réforme partielle qu^on obtint, et pûton même en imaginer une radicale sur ce point, Tagent moral, placé comme il Fe&t dans le milieu humain et historique, serait toujours bien éloigné de Tidéal qui s'envisage dans l'abstraction de sa seule nature. Quand j'observe combien la violation du devoir de bonté envers les animaux, si grave en elle-même et par ses conséquences, est chose légère eu égard à la violation du devoir de justice entre les hommes, combien l'injustice, devenue pour ainsi dire constitutionnelle à la personne, pèse aujourd'hui plus lourdement sur les destinées humaines, et combien il paraît plus difficile à la raison d'y porter remède ; et quand je songe à l'espèce -de ridicule qu'il y a à prêcher les petits devoirs à ceux dont on ne peut obtenir les grands ; alors, quoique je sache que tout est lié dans la morale, il ne faut pas moins que la force de la vérilé, comme je la sens, pour me faire conserver ces pages.
Les mêmes principes qui m'ont guidé sont applicables à une question plus circonscrite mais non moins cruelle : celle de savoir si la raison approuve qu'on prenne les animaux pour sujets et victimes d'études destinées à accroître la science ou le bien-être de l'homme. Il faudrait pour l'examiner fixer d'abord des points de fait ou justifier des espérances conçues; laissons-en la charge aux savants. Au demeurant, chacun doit en conscience et selon ses lumières, juger des cas où les devoirs de respect et de bonté cèdent au devoir de l'humanité envers elle-même.