‹ Science de la moraleChapitre 26 sur 147 · DU SENTIMENT RELIGIEUX CHEZ L'AGENT MORAL ISOLE · texte numérisé non relu

DU SENTIMENT RELIGIEUX CHEZ L'AGENT MORAL ISOLE

Une religion développée suppose Faction mutuelle et les communications des hommes. Toutefois^ à son origine et dans son essence, une religion implique aussi comme éiémenls de certains apports personnels^ individuels. Ces apports sont de deux genres : il y a un sentiment nécessairement tout personnel, quoiqu'il puisse et doive être commun à plusieurs, et puis un travail de la raison pour concilier les notions morales avec le spectacle du monde ; et il y a des visions ou révélations, encore personnelles mais éminemment communicables, à Taide desquelles l'imagination religieuse se met en rapport avec les puissances rectrices qu'elle prépose aux phénomènes externes. Je n'ai ici à considérer la religion que comme un sentiment de l'homme, et ce sentiment que dans son rapport avec la raison.

Le sentiment religieux peut à la rigueur se comprendre et se définir, sans dépasser la sphère de l'agent moral abstrait que je considère. En effet, la loi d'ordre et de liberté que j'ai déterminée chez cet agent, les vertus et les devoirs que je lui ai reconnus parce que de luimême il peut toujours les connaître ; d'une autre part le désordre et le mal nécessaires qui éclatent à ses yeux, par rapport à lui, dans le monde inorganique et dans le monde vivant, et qui ne laissent pas d'être mêlés de beaucoup d'ordre, se fixent dans une opposition singulière et lui posent un problème, le même, dans cette sphère élémentaire d'expérience et de connaissances, que les métaphysiques et les théodicées scrutent si vainement avec des méthodes et une élaboration plus raffinées. 11 ne s'agit encore que du mal appelé physique, et ce n'est pas un grand effort d'esprit que de se demander comment ce mal est possible dans l'univers, alors que l'agent moral, ne regardant que lui, concevrait et voudrait le bien seul et la coordination de toutes

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choses pour ses bonnes fins. Or le sentiment religieux, dans sa plus grande portée, suppose la croyance intime à l'existence d'un ordre universel où ce problème trouverait sa solution.

Un grand exemple de Tintervention antique des idées religieuses dans le domaine moral nous est donné dans la question de la conduite de Thomme envers les animaux. Je veux parler de la permission divine d'assujettir les animaux et de manger leur chair (permission liée d'ailleurs à Thypothèse d'une afiFectation première de toutes choses au service de l'homme) ; puis des sacrifices, des offrandes, par lesquels on cherchait à légitimer, à l'aide de la complicité divine, un usage auquel avait dû d'abord répugner la conscience. Mais ceci n'est pas maintenant de mon sujet, non plus que les grandes explications du mal physique par le mal moral, la doctrine des métempsychoses, etc., etc.

L'antinomie du bien moral et du mal physique est résolue rationnellement, pour l'agent raisonnable comme tel et borné dans sa sphère, de cela seul qu'il peut parvenir à rester, ou du moins à se concevoir ferme dans sa vertu et dans son devoir constamment rapporté à lui-même, quelles que soient et deviennent les choses hors de lui ; et de ce qu'il peut prendre à l'égard de celles-ci une attitude et des principes qui n'entraînent point la violation de sa raison.

Le mobile religieux s'ajoute au mobile rationnel, lorsque l'agent raisonnable ne parvient pas seulement, comme je l'ai fait voir dans l'abstrait, à concilier ses devoirs envers lui-même avec ceux qu'il se prescrit visà-vis du monde, et en les ramenant tous aux premiers dans le fond, mais que de plus il croit les seconds commandés par une puissance rectrice des phénomènes, ou par un ordre général quel qu'il soit dont il doit accepter la dépendance. Alors les devoirs envers le monde et par suite les devoirs même envers soi deviennent religieux, de simplement rationnels qu'ils étaient.

Je n'ai pas à examiner ici comment il arrive à l'homme de multiplier les permissions et les défenses, de les

altérer, de les tourner à l'arbitraire, puis même de violer ses devoirs rationnels en se faisant prescrire ses devoirs religieux par ses erreurs et par ses fautes et cherchant le bien dans la justification du mal. Je ne veux que poser les deux points essentiels qui fixent le rapport et permettent la conciliation du sentiment religieux et de la raison. Les voici en peu de mots :

Un mobile religieux de Taccompiissemenl des devoirs est possible, car il existe réellement, et ses égarements ou ses dangers ne prouvent pas qu'il soit illégitime ni vain. Si la raison pure ne doit, ne peut le déterminer, elle ne doit pas davantage Tinterdire à la croyance. Seulement, elle pose des bornes, qui sont ses propres lois observées et sa domination sur Tonsemble de la nature humaine, moralement impossible sans elle.

L'antinomie de la conscience et du monde est donc résolue pratiquement par la limitation réciproque des devoirs de respect et de bonté d'une part et du devoir de conservation, de l'autre, tous devoirs ramenés au centre de la personne. La même antinomie n'est peutêtre pas essentiellement insoluble de soi, ou dans l'univers, quoique la solution n'en puisse être obtenue. Un certain accord inconnu suprême des lois du monde et de toutes les fins individuelles suflisamment prolongées se comprend et se peut croire. C'est une hypothèse indéterminée, mais nullement contradictoire; qui ne fait pas que le mal n'existe point ou soit expliqué dans l'origine, mais qui l'élimine de la fin et promet au bien la primauté et l'empire. C'est donc une foi et une espérance, pour les appeler par leur nom. Mais la raison domine tous les éléments de l'agent moral, et n'en exclut aucun. Ceux-ci composent son attitude religieuse vis-àvis du monde. Us ne sont pas nécessaires à la moralité, mais lui viennent par surcroît et lui apportent un principe d'affermissement que par elle-même elle n'a point à demander ni à refuser, mais que demandent ses rapports avec l'ordre externe des choses et avec ce qu'en envisagent nos passions (V. chap. xxviii et xlv).

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