CHAPITRE XIV
LA RELATION RÉCIPROQUE. NAISSANCE DU DROIT OU CRÉDIT TRANSFORMATION DU DEVOIR EN DÉBIT
La personne étant supposée seule avec sa raison, et en face d'un monde où rien ne pouvait lui paraître égal à elle, où nulle réciprocité avec elle n'était possible, nous avons pu comprendre des devoirs envers soi, les déduire, et les définir même en un sens qui permet à la rigueur de les nommer des devoirs envers le monde. Mais ces devoirs se tiraient tous de l'idée d'un devoir faire ou d'un devoir être conformes à la nature raisonnable de l'agent; ils n*admettaient l'existence d'aucun droit corrélatif, et, par conséquent, la conscience de l'obligation ne paraissait pas encore là dans toute sa force.
Nous étudierons maintenant les relations réciproques des agents moraux en partant du cas le plus élémentaire : c'est celui d'une personne mise en regard d'une autre personne. Rendons-nous compte du fait simple et général posé dans cette hypothèse, et tâchons de formuler le principe rationnel qui doit s'y trouver engagé. Ce fait général est ce que j'appellerai l'association naturelle de deux agents raisonnables. J'entends que deux agents de cette espèce, se connaissant chacun soi-même et puis mutuellement comme tels, sont nécessairement portés à concevoir un bien commun résultant de leurs biens réunis, un effort de leurs efforts et une fin de leurs fins. Au contraire, ils ne peuvent pas ignorer qu'ils sont physiquement capables^ soit spontané-
5a 8PH&RE SUPÉRIBURE DE LA MORALE
ment, soit par leurs volontés, de troubler leurs fins Tun à Tautre et de se causer des maux. Premièrement donc^ la notion du bien, qu'ils se représentent constamment et que naguère ils appliquaient chacun pour soi, avec Taide et au besoin à Tencontre de la nature, ils l'appliquent maintenant à un ordre qui les comprend tous deux et de deux manières : en ce que l'un a, généralement parlant, la même fin que l'autre, quoique propre et individuelle, et en ce que tous deux ensemble aperçoivent des biens qui naissent de leur association. C'est ce que j'appellerai d'un seul mot le bien commun. Secondement, si un tel ordre est possible, chacun estime qu'il est du devoir envers soi de chacun de mettre tous ses soins à le réaliser : cela résulte de notre étude de ces sortes de devoirs. Troisièmement, les deux agents savent que leurs volontés qu'ils conçoivent incoercibles et libres font partie des conditions de l'ordre composé ainsi conçu.
Mais l'association naturelle que je viens de définir est encore toute de concept. C'est de la nature raisonnable qu'elle dépend, et il faudrait savoir si elle est d'ailleurs compatible avec la nature des choses. L'énoncé seul de l'union supposée de deux volontés libres, avec les erreurs de jugement et les fautes de conduite qui sont dès lors possibles et probables, jette un doute sur la réalité du concept de l'ordre composé des deux raisons. Chaque agent voudrait n'être responsable que de ses propres déviations. 11 voudrait aussi pouvoir s'assurer d'abord d'une constante bonne volonté de son associé^ correspondante à la sienne propre.
Le concept de Tassociation naturelle nous place donc sur le terrain du droit et du devoir, que nous pressentons. Mais il faut les déduire.
Les devoirs envers soi ne suffisent plus ici. Sans doute ils posent toujours le fondement des devoirs quelconques à la reconnaissance desquels nous pourrons nous élever, des devoirs envers autrui, par conséquent, ou de l'admission des droits d'autrui. Et, en effet, si l'on veut réfléchir un moment seulement et rentrer en soi,