TRANSFORMATION DU DEVOIR EN D^BIT
qu'ils sont des personnes semblables, ou égales, entre lesquelles cette identité divisée et la substitution mutuellatoujours rationnellement possible établit ce qu'on nomme une relation bilatérale et des rôles pratiquement renversables. Il suit en effet de là quand Tun s'oblige en conscience, il ne s'oblige pas seulement envers soi (comme dans les cas de la section précédente), et en telle sorte que l'obligation puisse finir avec la situation morale toute personnelle qui y a donné lieu, mais envers un autre soi qui n'est pas lui, de manière qu'elle se conserve tant que n'a pas changé celui-là dont le changement peut seul le dégager. La raison établit donc une espèce de communauté et de solidarité morale, dans cette réciprocité. Deux personnes se trouvent n'être plus moralement qu'une personne unique, mais à la condition que cette unique se pose double, et le sens de l'obligation est entièrement changé par là. On verra plus loin si la raison opère seule dans cette œuvre ou quels secours lui sont nécessaires (chap. xxix). Les questions se divisent et l'on ne peut tout dire à la fois.
Dans l'ordre composé des deux agents, l'obligation dont le sens est ainsi transformé prend le nom de droit ou crédit chez l'un et de devoir ou débit chez l'autre, savoir en une seule et même relation réciproque. Ils sont supposés tous deux avoir promis^ soit positivement, soit tacitement et naturellement, par le fait de l'association morale où ils sont entrés. En tant que chacun reçoit la promesse, il a un crédit, un droit revendicable sur autrui ; en tant qu'il la donne, un débit à remplir à l'égard d'autrui ; et le crédit de l'un fait le débit de l'autre, et réciproquement. Ce droit et ce devoir unis composent la justice. On dit en effet qu'il ^si juste de remplir son devoir, juste de réclamer son droit, et la justice est formée de ces deux choses justes qui toujours se répondent implicitement.
Le lieu du droit est éminemment constitué par cette relation contractuelle, ainsi qu'on pourrait la nommer, essentielle et naturelle aux agents raisonnables. Si les
56 SPHÈRE SUPiRlEURE DE LA. MORALE
auteurs, à vues si diverses, qui font du mot droit un usage continuel, voulaient sortir du vague où ils se renferment en l'employant, ils reconnaîtraient bientôt que le droit est, de son essence, revendicable sur quelqu'un, est un crédit^ et par conséquent suppose \q devoir ou débit de quelqu'un. Inversement, on ne saurait définir un devoir, de l'espèce de ceux que je considère maintenant, et ne pas attribuer un crédit en même temps à celui vis-à-vis de qui le débit existe. Mais à cause de l'étendue plus grande du mot devoir^ il peut être convenable d'envisager les questions de la sphère de la justice plutôt sous le point de vue (nécessairement restreint) du droit que sous le point de vue inverse du devoir, encore qu'équivalent (s'il est également restreint). Cette remarque explique, sans la justifier, l'erreur de théorie des moralistes qui admettent la primauté du droit sur le devoir. Ceux qui, par une autre erreur, soutiennent ici la primauté du devoir ne manquent jamais d'en prendre la notion dans sa plus grande généralité, soit qu'ils veuillent par là s'élever à un idéal qui les séduit et leur fait perdre la justice de vue, soit et plus souvent qu'ils aient une sourde tendance à affaiblir la nature de l'obligation à force de l'étendre.
J'ai dit que la conscience devait exister d'un bien commun essentiel impliqué dans l'association des agents raisonnables, ou relation de débit et de crédit, relation de justice. C'est ce que j'ai maintenant à développer afin de remonter au principe le plus élevé.