LB SBNB LE PLUS PROFOND DU JUSTE
par la réciprocité qu'établissent entre eux le crédit et le débit, il n'est pas possible que chacun d'eux, engagé par sa nature dans une telle association, continue purement et simplement à poursuivre ses fins sans avoir égard aux fins de l'autre, ou en se les subordonnant au besoin. Or c'est la reconnaissance même d'une obligation à cet égard, contenue dans la thèse du crédit et du débit, c'est le renoncement implicite à divers biens personnels éventuels, et la réduction de ceux qui sont permis aux limites que l'obligation comporte, c'est l'avantage qui en résulte pour chacun, et c'est enfin et surtout l'élévation rationnelle et le degré nouveau de moralité où il parvient de cette manière qui constituent le bien commun et essentiel né de la relation des agents doués de raison.
Ce bien commun est indispensable à l'obtention de tous les autres que l'association peut poursuivre. Ceuxci peuvent varier, soit en eux-mêmes, soit par l'efi^et du jugement modifiable et faillible de l'être passionnel moral ; Tautre tendra toujours à les ramener à des points fixes: Il sera la garantie de chaque agent vis-à-vis d'autrui en même temps que la mesure de sa propre dignité morale, c'est-à-dire en tout cas le plus grand et le plus indépendant de tous les biens à sa portée. Et ces avantages n'appartiennent pas seulement à l'hypothèse où les agents moraux seraient constamment fidèles à leur loi. Comme ils la portent en eux-mêmes, quelque altérée qu'elle soit pour eux dans les applications, comme ils possèdent toujours à quelque degré la notion du juste et la prennent toujours pour règle en certaines occasions, elle suffit pour les soutenir au point de moralité qu'on voit dans les faits et leur rendre l'association possible.
Cette signification profonde de la justice, qui consiste en ce que l'agent moral, au lieu de subordonner les fins d'autrui aux siennes, considère la personne d'autrui comme semblable à lui et possédant des fins propres auxquelles il doit porter respect, ce principe, le dernier qu'ait pu dégager l'analyse précédente, est
celui que Kant a formulé sous le nom à' obligation pratique OM principe pratique suprême^. On peut l'ériger ainsi en précepte : Reconnais la personne d'autnii comme ton égale par nature et en dignité, comme étant par elle-même une fin, et en conséquence interdis-toi de la faire servir de simple moyen pour atteindre tes fins.
La dignité et le genre de respect que nous envisageons ici sont des termes réciproques, ainsi que le crédit et le débit. Il n'y a que la personne qui ait une dignité, c'est encore une remarque de Kant. Le terme de respect demeurerait vague si l'on ne définissait pas, dans le cas actuel, ce qui fait la personne par opposition à la chose. Mais ce caractère de la personne est la qualité qu'elle a d'être fin par elle-même. Le respect envers la personne est donc parfaitement défini dans la formule de l'obligation pratique. Ce n'est pas qu'il ne soit possible, et que cette hypothèse doive être exclue : que les êtres inférieurs de la nature soient aussi des fins par eux-mêmes en quelque manière. Seulement la conscience d'une obligation détenir comptede ces fins ignorées et supposées n'existe pas en nous, puisque nous devons au contraire les subordonner quelles qu'elles soient à nous et à notre utilité raisonnable (comme je l'ai montré dans la seconde section). Elle existe pleine et entière à l'égard de la personne d'autrui.
Toute notre analyse aboutit à faire envisager la condition de l'obligation envers autrui dans la conscience de l'égalité, ou égale dignité, droit égal des personnes. Reconnaître cette égalité, admettre en conséquence, ce que nous verrons dans la suite, qu'on doit juger les autres et être jugé soi-même, s'il y a lieu, à l'aide d'un
I . Je préfère le mot obligation au mot impératif, adopté par Kant et consacré pour quelques personnes. Ce dernier, outre rinconyénient ordinaire du néologisme, appelle dans l'esprit des idées étrangères à l'autonomie du sujet moral, idées que Kant lui-même n'avait nullement l'intention de fayoriser. Je ne saurais voir ce qui manque à la notion de l'obligation morale pour rendre ce qu'il y a de rationnel dans les impératifs de conscience.
LE SENS LE PLUS PROFOND DU JUSTE Sg
renversement, d'une interversion, toujours possible, des termes de la relation morale réciproque où Ton est engagé, c'est la conscience même de l'obligation, dans le cas que nous étudions. Peut-on maintenant remonter plus haut et se demander s'il est pour cette obligation un autre fondement encore que celui du fait de la raison et du fait de la conscience, ou enfin quelque moyen de suppléer à ce fait s'il n'existait pas, et de le faire reconnaître où il ne serait pas reconnu ?Ce serait vouloir dépasser la morale et aussi la science et les appuyer sur quelque chose de moins assuré qu'elles. Pour m'y bien enfermer en connaissance de cause, je répéterai qu'en un sens logique et profond, lié aux principes fondamentaux de la raison, l'obligation envers autrui est réductible au devoir envers soi-même. Ce devoir, en sa plus haute portée, dépend d'un jugement synthétique, original, que la conscience applique aux fins posées ou confirmées par la raison (V. chap. v). En un autre sens, l'obligation envers autrui semble maîtriser nos devoirs envers nous-mêmes, quels qu'ils soient, et les surpasser éminemment par suite de la forme objective que lui donne l'existence réelle de l'agent externe égal à nous, objet au moins de croyance, et en vertu d'une sorte de composition qui se fait de deux personnes dès lors réciproquement dépendantes (V. le chapitre précédent). Le fond de la morale ne se ramène pas moins, comme toutes nos connaissances possibles, au point de vue représentatif. Il faut dire alors que nous devons nous faire du devoir envers autrui ,1e premier des devoirs envers nous-mêmes. Ce devoir transcendant, mais ramené à nous et à notre nature propre, raisonnable et morale, cette obligation supérieure à tout et néanmoins nôtre a la valeur d'un acte, encore plus qu'elle n'est un état passif de la pensée. La conscience d'un homme ne peut qu'inviter la conscience d'un autre, après avoir constaté ce qu'ellemême constate, à produire ce qu'elle-même produit et à déterminer le vouloir en conséquence.
6o SPHÈRE SUPiRIBURE DE LA MORALE