‹ Science de la moraleChapitre 32 sur 147 · DISCUSSION DE LA MAXIME : NE PAS FAIRE A AUTRUI. ETC · texte numérisé non relu

DISCUSSION DE LA MAXIME : NE PAS FAIRE A AUTRUI. ETC

Le sens ordinaire de la maxime ancienne et presque universelle : Ne pas faire à autrui ce que nous ne voudrions pas qu'on nous fit, n'est assurément point que nous devons nous abstenir de tout acte de nature à causer préjudice ou désagrément à quelqu'un, encore qu'il soit très vrai que nous ne voudrions jamais que quelqu'un nous causât préjudice ou désagrément à nousmêmes. La maxime ainsi entendue serait inapplicable dans la société, en vue de laquelle nous devons la supposer conçue cependant, et contraire à la justice. II n'est pas possible de rendre àVun ce qui lui estdû, et moins encore de lui faire un pur don, sans, je ne dis pas faire tort à un autre, mais lui occasionner une privation et quelquefois lui infliger une peine. La sagesse des nations n'a certainement pas dû se fixer sur une pensée aussi contraire à toute police.

Selon ce même sens, la maxime que j'ai énoncée sous la forme négative serait identique à celle qu'on formule positivement ainsi : Faire à autrui ce que ton voudrait qu'autrui vous fît. On voudrait que les autres vous fissent toutes sortes de biens. Tous les biens ou point de maux, ce sont expressions pleinement équivalentes, entre agents tenus d'agir et dont les actes sont pour eux d'un intérêt mutuel. Mais il ne serait pas possible de suivre ainsi les meilleures impulsions passionnelles à l'égard du prochain quelconque, et de lui procurer tous les biens dont on dispose et qu'il pourrait souhaiter, à moins de renoncer à toute règle d'action, à toute raison, et de commettre par le fait les plus grandes injustices.

Si la maxime signifiait le sacrifice et le renoncement, si elle ordonnait de substituer l'intérêt d'autrui au sien propre, en tant que mobile des actes, et de préférer ce qu'autrui voudrait, et ce que nous voudrions à sa place,

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à ce que nous-même nous voudrions à la nôtre, ce principe du pur amour nous jetterait hors de la sphère de la justice et dans un ordre de questions que j*aborderai plus loin. Mais alors la maxime aurait une forme bien singulière, en ce qu'elle fonderait sur le sentiment de l'intérêt le renoncement à Tintérèt. Quoique plus d'un auteur ait paru entendre ainsi le commandement : Fais à autrui, etc., il ne me semble pas naturel de s'arrêter à ce sens.

Le sens caché, mais qu'on devine, parce qu'on porte en soi les notions nécessaires à cet effet/ tout en demeurant le plus souvent incapable d'en rendre compte, c'est la justice. On entend, dans le fond, par cette volonté qui voudrait ou ne voudrait pas la volonté raisonnable et réglée, et on suppose quelque chose de la dignité et du respect, des fins propres d'autrui et en un mot de Vobligatioîi pratique. Mais comme ce quelque chose demeure vague, le précepte ne vaut pas mieux que s'il ordonnait simplement de bannir l'égoïsme et de consulter l'utilité des autres hommes d'après l'expérience qu'on a de la sienne propre. C'est-à-dire qu'il vaut sans doute, mais pas plus pour la science de la morale, qu'un axiome quelconque pour la géométrie, ou une bénédiction pour la théodicée.

On garde pourtant l'habitude de célébrer cette maxime vulgaire des Grecs et des Chinois, qui se retrouve aussi dans le Nouveau Testament. Le lieu commun à ce sujet prouve combien les hommes se contentent encore de peu en fait d'études sur eux-mêmes et d'analyses morales. La formule ainsi vantée exprime, il est vrai, la réciprocité, le renversement des termes du rapport entre personnes, essentiel à la notion analysée dujuste;mais c'est tout; l'expression, suffisante à l'origine sans doute, doit paraître aujourd'hui grossière et défectueuse, n'ayant pas un mot qui indique la présence de la raison, qui distingue entre la volonté simple, le désir et la volonté réglée, et pose d^s limites à cette volonté : si bien qu'on est excusable de ne pas toujours voir clairement laquelle des deux formes, de la positive ou de la

négative, est à préférer ou se prête le mieux à rendre la pensée d'une obligation morale.

La forme négative me semble de beaucoup la plus convenable pour exprimer ce que je crois être l'idée des plus anciens moralistes. Ils ont dû songer beaucoup plus à écarter Thomme du mal, et du plus élémentaire et facile à apprécier, qu'à lui ouvrir la connaissance de la morale par un simple précepte. Dans ce but, ils ont voulu lui dire à peu près ceci : « Prends garde de te borner à ton point de vue et de trop abonder dans le sens de tes passions. Méfie-toi d'un penchant naturel à ramener toutes choses à toi, et quand tu voudras savoir si tu es sur le point de faire tort à autrui, tout en ne le voulant peut-être pas, suppose autrui à ta place et suppose-toi à la place d'autrui. Tu jugeras alors, et ensuite tu agiras. » Les moralistes dont je parle ont fait en cela une remarque plus juste et donné un précepte pi us utile que ceux de leurs ambitieux successeurs qui ont cherché dans la même formule une expression de la loi objective des actions mutuelles, et ramené par la sans réflexion la morale aux passions. On peut même dire qu'ils ont préparé la science en employant, sous la forme populaire d'un dicton, l'idée confuse de la relation entre deux agents raisonnables.

Revenons maintenant à cette relation, telle que nous l'avons définie. Voyons comment il est possible de l'appliquer, et comment il est possible de la généraliser.

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