CONDITIONS DB L OBLIGATION PRATIQUE
vertu de la raison* et que la conscience rend obligatoire pour eux. Ce contrat représente généralement et supplée le contrat positif qu'ils pourraient et devraient faire, étant doués de volonté comme de raison Tun et l'autre, toutes les fois qu'ils rencontrent un objet d'intérêt commun et peuvent se proposer une fin commune. Ils connaissent la justice, universellement parlant, et veulent y demeurer fidèles. Mais leurs actes doivent se fonder en outre sur des jugements particuliers; comment donc tomberont-ils d'accord, quand il s'agira de déterminer leurs fins propres et respectables et leurs justes parts dans la fin commune, dans le bien commun ?
Le contrat positif répondrait à tout, s'il était toujours possible, et si d'ailleurs les contractants n'étaient pas sujets à se tromper à leur détriment mutuel et chacun à son détriment propre, si l'application, l'interprétation de la justice étaient aussi aisées qu'en est le sentiment, ou résultaient logiquement de la formule générale dans les cas particuliers.
Le contrat naturel est virtuellement ce que le contrat positif serait, s'il existait, rien de plus. Il ne suppose point de lumières spéciales et ne saurait être fixé indépendamment du jugement des agents moraux, lesquels sont sujets à varier et à se tromper. Encore une fois, la conscience qui cherche la justice voudrait une règle pour la déterminer. Mais où trouver cette règle.
Une telle règle objective n'existe pas. Les moralistes qui en ont entrepris la poursuite se sont fait de leur science une fausse idée, contraire à la nature de la morale. Eux-mêmes et les hommes qui, sans appareil scientifique, ont désiré quelque chose de semblable, par l'effet d'une illusion qui tient à la comparaison vicieuse des lois morales avec les lois mathématiques et physiques, ont tendu à faire de l'éthique une doctrine morte,
I. Je suis obligé de remettre plus loio (chap. xxix) les explications et amendements que réclame Tusage exclasif que je parais foire de la raison dans toute cette suite d'analyses.
et à rendre la conscience inutile, ce qui ne se peut point.
Consultons cette conscience en éloignant toute prévention et en nous élevant au plus haut dans Tidéal du juste. Elle nous dira que nous pouvons devant elle être certains d^observer la justice, savoir quand nous pensons et agissons, à un moment donné, en nous conformant de toute la force de notre bonne volonté à Tobligation définie par le principe pratique (V . le chapitre précédent) ; mais non pas de Vobserver en un autre sens qui impliquerait Tinfaillibilité du jugement et Tentière impersonnalité des fonctions de la raison qui compare les fins et détermine les meilleures. Ainsi la morale ne peut ni ne doit résoudre la difficulté que nous avons soulevée, car la morale suppose des agents raisonnables en puissance, et elle leur enseigne les conditions auxquelles ils peuvent être effectivement raisonnables et moraux, mais ne prétend pas les rendre infaillibles. Bien plus, elle cesserait elle-même d'exister si elle pouvait les rendre impeccables.
Remarquons encore ceci : si la moralité d'un acte dépendait de ce qui est bon ou mauvais en soi, extérieurement, c'est-à-dire sans qu'il fût au pouvoir certain de l'agent de le connaître, quelle que fût sa bonne volonté,. si la justice résultait d'une science acquise et qui peut manquer, et d'une certitude absolue qui manque toujours, le caractère d'obligation ne pourrait plus exister et il n'y aurait pas strictement devoir. Mais la conscience impose des devoirs et n'impose point de certitude externe. L'utilité d'un acte, sa conformité aux fins réelles de l'agent ou de la personne d'autrui, indépendamment du jugement particulier et actuel, sont dépourvues du caractère indispensable d'un critère : celui de pouvoir être connues et maniées. Sans doute^ cette utilité et ces fins, en tant que supposées ou crues, servent aussi de mobiles aux actes et entrent nécessairement dans la matière du devoir (ceci sera développé plus loin) ; mais cette intervention de nos affections naturelles et de nos jugements sur le bien ne fournis-
CONDITIONS DE l'oBLIGATION PRATIQUE 65
sent pas la forme de Tobligation et ne renferment pas l'essence du juste.
Puisque tout acte où la moralité est engagée implique une détermination quelconque du bien, et que la moralité supposant obligation, d*une part, le bien «xterne, d'une autre part, ne saurait être connu obligatoirement, il faut que les données propres et internes de la conscience contiennent la caractéristique de la moralité. Or cette caractéristique est précisément la présence de la justice comme nous l'avons déiSnie, la reconnaissance de la dignité et de Tégalité, le droit et le devoir que l'on pose en soi-même et en autrui, le ferme dessein de n'employer jamais la personne d'autrui en guise de simple instrument pour atteindre des fins quelconques. La condition est générale, et c'est pour cela qu'on la peut dire nécessaire ; et la condition doit être suffisante, parce qu'il n'y .en a pas d'autre à notre portée. Que la conscience l'applique ; il n'en faut pas plus pour qu'elle soit morale, si vraiment elle l'applique sans doute possible sur sa propre pureté et son intégrité.
Ainsi, les jugements particuliers sont éliminés de l'essence de la justice, aussi bien que de toute autre vertu, par conséquent, de la morale entant que science pure et théorie générale. La moralité en elle-même est affranchie de la connaissance réelle des fins et de toute considération d'utilité, soit universelle, soit particulière. On pouvait déjà pressentir quelque chose de cette vérilé dans le principe de la bonne intention, que la morale religieuse s'est efforcée de faire prévaloir sur l'estime trompeuse de la bonté extrinsèque de ce qui advient et sur rhabitude de juger des actes par leurs conséquences. Je dis quelquechose, en ce que du moins le mérite et le démérite étaient envisagés dans la seule conscience de l'agent moral. Mais alors le principe était vicié par l'idée d'intention, qui supposait cet agent appelé à se diriger essentiellement d'après la fin même, telle qu'il la comprenait, et non pas avant tout d'après une règle à laquelle toutes les fins possibles doivent
SciEMCB DE LA. MORALE, I. 5
66 SPHiRB BUPÂRIBURB DE LA MORALE
dtre subordonnées. De là sont provenues en partie les aberrations condamnables des écoles qui ont admis le principe de la justification des moyetispar la fin.
C'est à Kant que la gloire appartient en ceci d'une réforme de la morale dont la portée est immense, tant pour la moralisation pratique de Thomme que pour la fondation scientifique de Téthique. N'eût-il apporté que la célèbre distinction des impératifs hypothétiques et de Vimpératif catégorique, ainsi qu'il les nomme, c'était assez pour renverser complètement l'ancien point de vue de l'esprit sur l'essence de la moralité : révolution toute semblable, en morale, à celle qu'il introduisit dans l'étude de la raison, quand il substitua à l'ancien et impossible objet de la science le sujet lui-même, où l'on ne voyait avant lui qu'un instrument banal, bon pour tous les emplois, et pour les plus contraires. Déjà les derniers théoriciens du stoïcisme dans l'antiquité, abandonnant le point de vue de cette nature à laquelle il fallait, suivant les premiers, se conformer, avaient voulu réduire la moralité à ce qui dépend de nous ; mai& il restait, pour la science, à déterminer théoriquement ce qui dépend de nous. Or c'est ici que se place l'œuvre de Kant. Mais je n'entends parler que des premiers principes, non de certaines conséquences qu'il a cru devoir y rattacher, qu'on a toujours qualifiées de paradoxales et que je ne crois pas justes.
Une obligation hypothétique est l'obligation morale qu'on se reconnaîtrait à l'égard d'une action nécessaire pour atteindre une fin déterminée, dans le cas où l'on supposerait celte fin entièrement connue, claire, distincte, sûre et obligatoire. Or une telle hypothèse est sans valeur sitôt que la conscience envisage des objets placés hors de son ressort immédiat. Une obligation catégorique est l'obligation morale qui présente une action comme nécessaire par elle-même et indépendamment de toute fin particulière, cela par conséquent dans la conscience de l'agent raisonnable, laquelle est, suivant cet agent, identique à celle de tout être de son espèce; en sorte que l'obligation, d'individuelle qu'elle
GiNÉRAUBATION DE L*OBLI6ATJON 67
pouvait paraître, devient, par le fait de cette croyance, objective et universelle. Toute véritable obligation e&t de ce dernier genre, on peut s'y ramener ^
J*ai défini l'obligation morale et la justice sous la forme de principe pratique suprême, en ne considérant que deux agents moraux en relation réciproque. Cette relation généralisée généralisera la formule.