‹ Science de la moraleChapitre 39 sur 147 · I>U DROIT, DU DEVOIR BT DE L OBUGATION CHEZ KANT · texte numérisé non relu

I>U DROIT, DU DEVOIR BT DE L OBUGATION CHEZ KANT

même homme sait et avoue qu'on devrait faire en général si Ton regardait la conscience^ non la coutume ou les nécessités nées de la volonté des autres. Il y a, sans doute, diverses doctrines de morale, mais il n'y en a aucune dont les préceptes ne fussent très suffisants, pour constituer la moralité individuelle au-dessus de ce que nous la voyons être. On peut ne pas tomber d'accord sur la théorie, puis différer encore sur la pratique proprement dite ou sur ce qu'il y a à faire dans un cas donné ; mais on s'entend presque toujours sur le précepte et ce que j'appellerai ici la pratique abstraite et généralisée, c'est-à-dire formulée sous certaines conditions que l'expérience, dit-on, ne réalise pas actuellement ; et presque toujours on s'éloigne en pratique de cette pratique-Ià. Ceci est vrai des personnes en particulier, mais bien plus constamment et universellement des peuples et de leurs assemblées, quoique en pareil cas les résolutions soient soustraites plus souvent qu'on ne pense à Tempire des passions égoïstes et des intérêts de ceux qui délibèrent.

Le moraliste ne manque pas d'alléguer la faiblesse humaine, qu'il voit dans l'individu, et cette cause réelle, qu'il s'exagère en la prenant à part, le dispense d'en regarder une autre ^qui fait en grande partie l'efficacité de celle-là. Je veux parler de la faiblesse dans la masse, ou, pour mieux préciser, de celle que chacun est à peu près assuré de trouver dans chacun et dans tous, dans l'homme à qui il a affaire et dans les personnes quelconques des volontés desquelles, non moins que de la sienne, doivent nécessairement dépendre les conséquences de ses actes pour autrui et pour luimême. L'inéyitable considération de l'état de moralité des autres pour décider de la possibilité des actes moraux de chaque homme, supposé moral en principe, est une espèce de solidarité humaine qui s'ajoute à tous moments à celle qui déjà antérieurement a agi pour établir l'état de moralité de tous en dehors plus ou moins des lois rationnelles de la conduite. En dépit des principes les plus absolus, qu'il se plait à recon-

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naître et qu'il se garde d'appliquer, tout agent rai«oifiable (on dit alors de sens ccmmtm et de bon sens) détQ^ mine tels ou tels de ses actes; dans une mesure on dans une autre, vis-à-vis d'un autre agent, les détermine, dis-je, en raison de ce qu'il croit pouvoir attendre à son tour de celui-ci et de plusieurs autres, actu^ lement ou dans la suite. Il ne considère pas cet autre et ces autres comme des agents raisoTtnables sin^lemeat ; il se soustrait de fait aux obligations pratique et caiégôrique ; il sort de la morale en tant que science et susceptible d'une application stricte. Et cornèrent n'es serait-il pas ainsi ? Les conditions d'une telle science appliquée ne sont point données.

C'est pour cette raison, ce n'est pour aucune autre, que les moralistes les plus rigides sont réduits à distisguer les devoirs en larges et stricts,parfaits et imparfaits, puis à établir en face du terrain de la science, dès lors énervée, celui d'une casuistique^ c'est-à-dire d'une dialectique morale sans principes fixes qui sert à mettre en doute les vérités, pour l'application, et à substituer aux règles certaines des règles probables dont les éléments mêmes de probabilité restent flottants. Kant lui-même, concession et faiblesse trop peu remarquées, admet des devoirs larges et ne sait comment marquer la limite des devoirs stricts, formule des suites de points de casuitique et n'ose discuter et résoudre les cas qu'il énumère, assuré qu'il serait ainsi de favoriser le relâchement ou d'exiger de l'agent moral des vertus impossibles.

Le second fait qui me frappe est une sorte de coexistence de deux morales dans l'esprit de la plupart des hommes de notre temps. L'une de ces morales s'attache à un idéal de bonté, de pardon et de sacrifice à réaliser en chaque personne et de liberté à laisser à toutes : ou encore, car il convient de réunir ici deux doctrines d'ailleurs différentes, cette première morale prend la raison et la liberté, la raison qui commande seule, sans secours étranger, la liberté qui spontané* ment exécute, pour les coefficients uniques des actes dits moraux. Mais à côté de celle-ci, on connaît une

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autre morale qui parle de justice matériellement obli» gatoire, de devoirs imposés par contrainte, de man«quements à la loi châtiés, de libertés mutuellement limitées sous la sanction de la force. Encore ici nous rencontrons Kant, lui, Tauteur du principe de VaiUonO" mie delà volotiié, parmi ceux qui font de la contrainte tin élément rationnel du droit et qui dans le concept de la justice pure introduisent les formes propres de Tinjustice.

Cette alliance de mots, de choses qui jurent ensemble est tellement habituelle, soit dans les doctrines méditées, soit dans les esprits, qu'on voit passer à tout instant d'un point de vue à l'autre, elle est d'un usage si commode dans le milieu à demi libre, à demi violent au nous vivons tous qu'elle ne nous étonne point et que nous sommes à peine capables d'y faire attention. On se l'explique sans peine, une fois remarquée, par rinfluence d'une passion de l'homme qui veut à la fois envisagerson idéal dans les faits, se flatter de l'y retrouver, et porter dans l'idéal, afin de le rendre mieux applicable, des maximes, des notions nées des faits mêmes où l'idéal se trouve renversé. J'aurai à examiner comment de la justice libre une justice de con-* trainte peut se déduire, mais en tenant compte alors des éléments empiriques de l'homme et de l'histoire ; tandis qu'en mêlant la morale pure avec celles de ses applications qui se font sous des conditions qu'elle n'accepte point, on fausse d'abord la science, on la rend impossible, toute science exigeant des données abstraites et toujours concordantes; ensuite on tente inutilement d'imposer des lois fixes invariables et certaines, des lois autres que de tendance, absolues autrement qu'^ la limite, à des phénomènes aussi irréguliers et troubles que ceux qu'entraîne le conflit des volontés humaines. On arrive ainsi à formuler des préceptes, ou trop rigoureux, destinés à demeurer vains, en tant que l'on prétend ramener à la raison toutes les conditions empiriques du devoir, ou vagues et qui n'obligent que dans les mots et pour des circonstances indé*-

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finies, on ne sait quand réalisées, en tant que Ton avoue aussi l'existence de perturbations dont on ne possède pas la théorie. On peut même encourir ces deux reproches à la fois : je crois permis de les adresser à Kant. ■

Le fait de la double morale généralement admise a les mêmes racines que l'autre fait, que j'ai d'abord signalé, et qui consiste dans l'écart plus ou moins inévitable entre la pratique et la théorie chez tout homme, considéré même comme raisonnable et moral. La cause radicale qu'il faut reconnaître, c'est en un mot la solidarité du mal ; j'ai expliqué ce que j'entendais par là, et je le répète en rappelant que tout homme se trouve placé quant à l'œuvre de justice, par exemple, à l'égard d'autres agents, dans des relations telles qu'il doit juger extrêmement probable que les conditions du débit et du crédit ne sont point remplies de fait, et que, par conséquent, son obligation propre ne saurait être estimée justement dans les termes rigoureux de la science. Si nous voulons nous assurer de cette vérité, commençons par réclamer d'une personne quelconque, médiocrement morale, l'aveu de son écart propre habituel : nous n'aurons pas de peine à l'obtenir; demandons-lui ensuite s'il pense qu'un tel écart puisse être annulé pratiquement tout entier chez qui que ce soit et chez celui-là même qu'on appellerait un saint : il répondra négativement ; alors demandons-lui si la morale pure lui paraîtrait bien difficile à réaliser, si lui-même n'espérerait pas sérieusement conformer sa conduite à son idéal, dans l'hypothèse où on pourrait lui garantir dans les actes présents et futurs des autres personnes une conformité pareille et des déterminations toujours correspondantes à la justice des siennes; ici, c'est par l'affirmative qu'il nous répondra, ou plutôt lui-même nous aura prévenus en alléguant pour sa justification, après son aveu, une raison qui est dans la bouche de tous en toute occasion et ne saurait être valablement récusée sur ce motif que les scélérats aussi y ont recours.

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II ne faut pas de bien profondes réflexions maintenant pour s'apercevoir que le défaut de vérité et le défaut de liberté, le mensonge et l'appel à la force, tant dans les relations des individus que dans la constitu* tion sociale à l'encontre de chacun d'eux, proviennent en grande partie de la solidarité du mal comme je l'ai définie, sans que l'on soit obligé, pour tenir compte des faits, d'introduire dans la science de la morale des conditions qui la pervertissent, puis de transporter dans la morale appliquée, par une contradiction dès lors natu- l

relie, les purs préceptes inapplicables à la rigueur qu'on >

n'a pas pu ne point poser dans la science. Mais il aplu aux philosophes, toujours possédés du besoin de l'absolu, d'une part, de considérer la science, encore que toute rationnelle, comme quelque chose qui se doit purement et simplement porter dans le domaine de l'expérience et de l'histoire ; d'une autre part, d'envisager dans les principes de l'ordre social, comme nous les voyons, une nécessité morale et une vérité morale pures, quoique ces principes soient en partie immoraux et subversifs de la liberté et du bien à ne consulter que la raison.

La théorie que je développe résout des difficultés^ des antinomies dont j'imagine que nous avons tous au fond quelque sentiment, et qui nous embarrassent beaucoup sans que nous voulions jamais les regarder ^

en face. J'ai donc la prétention d'apporter un éclaircissement tout nouveau pour la science de la morale et les principes du droit. C'est ce que j'achèverai d'expliquer en critiquant quelques thèses de Kant. Il est bien entendu que j'accepte, quant à l'idée, le plan de ce philosophe, et aussi, on l'a vu, quant à l'exécution de parties essentielles. Je cherche après lui à constituer une science, et cela sous les conditions d'une science, la généralisation, l'abstraction, la rationalité des données. C'est ce qu'il appelle construire une métaphysique des mœurs, mot peut-être malheureux dans la bouche du démolisseur des métaphysiques, idée juste en

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ce que toute science, faite ou à faire, repose sur des idées générales et sur des faits généraux, soit constatés soit à découvrir. Ici les idées sont des concepts a priori^ comme il les nomme, non pas tellement a priori cependant qu'ils ne dépendent aussi d'une certaine constatation expérimentale que chacun opère en luimême et qui s'accorde avec les constatations pareilles d'autrui. Le seul point très grave sur lequel je m'éloigne de Kant en ceci, c'est que je n'entends pas réduire la loi morale à la raison qu'on appelle pure, mais à une raison moins abstraite, complétée et fortifiée par les éléments généraux passionnels de la nature humaine (V. chap. xxviii et suivants).

Pour ne pas m'éloigner maintenant de mon sujet, il faut que j'examine le principe de Tobligation, tel que le conçoit Kant. L'obligation morale résulte d'un jugement synthétique qui lie dans la conscience une fin à atteindre avec un devoir à remplir (chap. v). C'est bien aussi la pensée de Kant ; il fait reposer la morale sur un système de connaissances pures, ^prioriques, d'où elle tire sa valeur obligatoire, son caractère de législation intérieure universelle; mais il n'essaie pas de démontrer, il ne se demande même point comment il se peut faire que l'obligation se conserve pure quand il s'agit des relations mutuelles des personnes, et quand ces relations, qui par hypothèse ne sauraient dépendre d'une seule de ces personnes, cessent d'être conformes à la donnée abstraite des êtres raisonnables et de leurs concepts aprioriques purs. Loin de se poser ce terrible problème qui devrait l'arrêter dès le début, il veut transporter l'obligation dans l'ordre empirique des choses et la fortifier encore en quelque façon ; il prétend déduire, et analytiquement cette fois, non pas en invoquant un second jugement synthétique, l'existence d'une législation juridique, extérieure et de contrainte : d'où se tirent des devoirs toujours stricts, qu'il appelle de droit, en regard des autres devoirs toujours larges qui se rapportent à l'obligation intérieure et qu'il appelle de vertu.

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Qu'est-ce que cette prétendue démonstration ou Vf

preuve analytique ? Kant la cherche, avec les publi- t

-cistes du xviii* siècle, dans la considération des liber- fj

tés et de leur limitation mutuelle, et passe, sans y pren- |

dre garde, de la métaphysique à une grossière physique I

-des mœurs. Il peut bien sans difficulté définir le droit J

<c un ensemble de conditions qui permettent à la liberté -de chacun de s'accorder avec celle de tous, » formuler ce précepte général du droit : a Agis extérieurement de telle sorte que ta liberté puisse s'accorder avec celle de tous suivant une loi générale » : ce sont là des notions régulièrement applicables, en effet, à la société des êtres raisonnables qui s'estiment tous liés par la relation bilatérale de débit et de crédit, par la loi générale du respect et par celle de la généralisation des maximes (chap. xiv, xv, xvii, xviii). Mais com- , ment tirer de là sous le prétexte de tenir compte des mobiles de la nature humaine sensible, une loi de contrainte matérielle dont la nécessité, dès qu'elle existe, •constate précisément que les conditions essentielles du grand contrat ne sont pas remplies ? Gomment arriver à dire que « le droit implique faculté de contraindre », qu'il existe « un accord entre la contrainte générale réciproque et la liberté de chacun » et qu'enfin un tel accord est le droit même *? Ce n'est plus le même droit, ce n'est plus la même liberté ; la dignité de la personne et le respect sont anéantis.

Kant raisonne ainsi : la faculté de contraindre résulte du droit même, dit-il, parce que toute action conforme au droit, c'est-à-dire conciliable avec la liberté de tous, étant juste par définition, l'obstacle à une action de ce genre est injuste, et, par conséquent l'action qui lève cet obstacle est juste à son tour, ou conforme à laliberté générale*. Il est triste qu'on puisse détruire en quel-

1 . Kant, Métaphysique des mœurs, première partie : doctrine du droit, p. 4i-46; seconde partie: doctrine de la vertu, p. 38-4 1» traduction de M. Barni (F.Alcan).

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