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DU DEVOIR D'ASSISTANCE CONSIDÉRÉ SOCIALEMENT

L'opposition de la justice et de la bonté est réelle, mais elle est levée par la suprématie nécessaire de la justice partout où elle apparaît. Un ordre est apporté par la raison dans nos affections, et, sans cet ordre, nous ne serions capables ni d'aucune société entre nous ni de nous régler nous-mêmes. Que par suite il y en ait, parmi nos sentiments, et de ceux que généralement nous devons estimer les meilleurs ou les plusxionformes à rharmonie en nous et dans le monde, qu'il y en ait, dis-je, dont nous avons à réprimer le développement dans beaucoup de cas, celui qui en fait la remarque, ne fait autre chose au fond qu'aflirmer l'existence du mal et l'impossibilité morale de tout accepter et de tout concilier dans la nature. Or c'est précisément cette impossibilité qui nous oblige à régler la nature humaine par la raison.

L'opposition des devoirs, dans la sphère même de la justice, est entièrement levée par l'institution de la propriété qui, juste en soi, a pour effet de décharger chaque personne de la responsabilité du travail de chacune des autres dans la poursuite de la partie indispensable et fondamentale des fins individuelles.

Mais il y a nécessairement dans la société, et par l'effet des conditions naturelles où elle doit se mouvoir et se développer, des cas nombreux de force majeure qui posent la question de l'assistance sans qu'on puisse dire que pour cela personne ait violé la justice ; d'autres, où du moins les réclamants ne l'ont pas eux-mêmes violée. Ces sortes de cas sont quelquefois complexes et

par leur entente que par des œuvres tout individuelles. Les devoirs de ce genre incombent alors à la société, comme les devoirs de justice, en tant qu'ils incombent à ses membres ; ils sont seulement plus faciles à remplir et plus efficaces, dès qu'ils sont possibles. La possibilité en est d'ailleurs subordonnée à des conditions matérielles et à d'autres de justice, ainsi que le veulent la nature, à laquelle on ne fait pas la loi, et des devoirs contractés nécessaires et antérieurs. De plus, le devoir devenu social, et qui n'est tel que parce qu'il est individuel au fond, cesserait presque d'être individuel et, par suite, réel en proportion de ce qu'il serait social : je ne veux pas dire ici en ce que l'œuvre de tous remplacerait celle de l'un quelconque, mais bien en ce que l'individu ne saurait répondre du consentement d'autrui pour Tœuvre commune. Il ne faut donc demander à l'individu que son effort, et c'est toujours à lui, à lui seul, qu'il faudra revenir pour lui dicter un devoir.

Voulons-nous envisager les sociétés telles qu'elles sont ? Nous trouverons qu'elles se prêtent en effet à des œuvres d'assistance, en partie grâce à l'initiative individuelle, ou plus ou moins composée, en partie au moyen d'institutions publiques. Seulement, nous serons obligés de dire à leur charge que n'étant constituées que très imparfaitement, à peine fondées sur la justice, les sociétés n'arrivent guère, dans l'ordre de la bonté, qu'à organiser une sorte de réparation (et combien misérable !) pour des injustices tout autres que privées et accidentelles, pour celles qui se commettent en corps et pour les flagrantes violations de droit que ious les Etats, toutes les constitutions et presque toutes les lois impliquent.

Mais envisageons plutôt la société rationnelle dont nous traitons ici. Celle-là est supposée avoir tout fait d'abord selon la justice. Elle est supposée n'avoir pas été rendue elle-même impossible ou trop défectueuse par les fautes de l'humanité. Elle existe, c'est-à-dire que l'entente des hommes se produit suffisamment et avec assez de rectitude pour appliquer des efforts com-

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muns à raccomplissement de ceux des devoirs de tous qui comportent une action collective. Les devoirs de justice passent les premiers et portent un caractère d'obligation auquel il n'est rien de comparable. Ensuite, soit désordre et mal dans la nature, soit erreur humaine^ et soit faute, en une mesure compatible avec le règne de la raison, il se produit au détriment des personnes des accidents et des maux du genre de ceux qui touchent le sentiment et la sympathie mutuelle et auxquels s'appliquent les devoirs de bonté. La même société, ou plutôt les membres unis et libres qui la composent s'appliqueront à les guérir autant que la nature et les souveraines nécessités du droit et du devoir le permettront. Si l'empire suprême de la justice nous parait dur» c'est que nous ne remarquons pas assez combien il est nécessaire, combien la règle de la conduite humaine, la raison, est indispensable à la garantie, à la durée et à la bonne administration de nos biens, et que nous ne savons pas nous rendre compte des désordres qu'entraîne partout et toujours le sentiment pris pour mobile exclusif des actes ; c*est aussi que nous ne sentons pas la beauté du Juste, et que nous lui reprochons d'exclure les affections qu'il ne fait que régler, nous laissant tromper peut-être par l'hypocrisie de ceux qui couvrent leur insensibilité sous le manteau d'une froide et fausse raison. Si enfin l'empire de la justice nous semble insuffisant pour le bonheur des hommes, c'est que nous sommes malheureusement privés de ce spectacle que la terre n'a jamais contemplé. Jamais les hommes n'ont pu se rendre compte, et même de bien loin, de ce qui arriverait dans un monde où chacun ferait son devoir, je dis seulement à peu près, et en supposant qu'il ne le ferait que par devoir, tous sentiments exclus, si c'est possible. Mais ce n'est pas possible ; en réalité, ce monde où la raison commanderait serait un monde où la bonté, libre enfin des chaînes dont l'iniquité la charge de toutes parts, nous paraîtrait régner toute seule. La justice ne serait pas plutôt établie, si véritablement elle l'était, qu'on verrait le mérite éclater de toutes parts

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dans les relations humaines (Voir, au sujet du mérite, ci-dessous chap. xxxviii).

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