LE PRINCIPE SUPRÊME DE LA MORALE. AUTONOMIE DE LA RAISON
Après avoir déduit de la personne seule et de ses idées constitutives, qui sont Tunique fondement d*une science rationnelle, les principes généraux de la morale, il faudrait rechercher si, en fait, rétablissement de la vertu est possible socialement ; ou comment, entre quelles limites, avec quelles garanties la raison et la justice peuvent régner, et ce que devient la moralité théorique et pratique delà personne dans un milieu où le mal moral a établi son empire.
Quand nous considérions la personne seule et ses devoirs, ses devoirs rapportés alors à elle-même ou à la nature qu'elle se subordonnait, les résultats et la sanction de ses actes ne la dépassaient point. Soit qu'on la supposât restée dans le devoir, ou très éloignée en fait de son propre idéal, on pouvait lui dicter les préceptes nés de cet idéal, et tout s'arrêtait là. Mise en regard d'autres personnes ses égales, on peut encore lui montrer ses devoirs qui deviennent les droits d'autrui et ses droits qui deviennent les devoirs d'autrui, lui enseigner la justice, sans employer d'autres éléments que la connaissance d'elle-même, à laquelle il suffit de la ramener. Mais il s'en faut bien alors que tout soit fini, que ses déviations ne regardent qu'elle ou que les déviations d'autrui ne la regardent point.
Socialement, et quand on pose le fait de la faillibilité humaine, et du mal moral passé à l'acte, il se forme un état général solidaire, composé des états individuels de moralité et de leurs altérations réciproques ; de nouveaux principes d'action apparaissent, dont il n'est
LE PRINCIPE SUPRÊME DE LA MORiULE Il5
plus possible de faire abstraction ; de nouvelles Justices entrent dans le monde : justice défensive,] ustice répressive. Pour aborder un sujet si différent du premier, il faut considérer le juste et Tinjustis, non plus simplement, mais au point de vue de leur mutuelle influence et dans Tordre de la solidarité humaine. Il faut tenir compte de Thistoire, au moins générale et psychologique, et de celles des lois de cette histoire qui portent le caractère de la nécessité. Ce serait se faire une grande illusion, d'espérer qu'on poserait sur d'autres fondements des règles de morale appliquée et de droit positif, pour une société dont les membres ne vivent pas habituellement dans la justice et où de nouvelles idées de justice naissent précisément de ce que la justice ne se fait pas. Si elle se faisait, la société parfaite et ses lois naîtraient de soi, sans théorie, de l'application des préceptes purs, en vertu du consentement universel soutenu de la constante bonne volonté de tous.
L'objet des livres suivants sera de réintégrer les divers éléments moraux que j'ai dû écarter pour l'établissement des principes les plus généraux et les plus abstraits de la morale : abstraits, mais qui n'ont pas moins l'irrécusable valeur et la haute supériorité qu'ils tiennent de leur pureté même et de la force de la conscience. Je considérerai donc de nouveaux mobiles, aussi bien ceux qui altèrent et peuvent détruire la moralité que ceux qui lui viennent en aide. Ensuite je poserai les problèmes, je déduirai les antinomies de la morale appliquée au règne du mal.
Mon premier livre, tout relatif à la personne, n'est arrivé à la société que par elle et en elle, c'est-à-dire en raison de ce que la loi de la société des personnes n'est ni plus ni moins que la loi même d'une personne. En effet, la raison générale est la raison individuelle répétée, la justice générale est la justice individuelle répétée. La société est une collection d'agents raisonnables, et, comme telle, sa loi est la loi de chacun d'eux, répétée dans chacun et appliquée aux rapports de chacun avec chacun. Ceci me conduit à une conclusion qu
est en même temps une récapitulation philosophique et le principe suprême de la morale, admirablement formulé par Kant quoique sous un nom contestable : l'autonomie de la volonté.
Nous avons trouvé le droit et le devoir inclus dans deux grands principes de la raison pratique avoués par toute conscience : le principe de la généralisation des maximes, qui sont tenues de valoir comme lois universelles ; le principe du respect de toute personne par toute personne, en tant que fin pour soi au même titre qu'elle-même. Or l'idée générale de ce double principe,, dont l'unité est sensible, c'est l'idée d'une volonté qui agit dans l'ordre pratique en se reconnaissant obligée par une loi universelle de la raison ; c'est donc l'idée de la volonté de tout être raisonnable, en tant que tel, considérée comme volonté législatrice universelle ; et c'est F autonomie de la volonté ou plutôt de la raison* puisque l'agent raisonnable trouve sa loi en lui-même et la suit librement, et que cette loi n'est dans tous que parce qu'elle est ainsi dans chacun, ou universelle que parce qu'elle est éminemment particulière et tout à fait propre et constitutive de toute conscience.
La propriété du principe suprême de la morale est de n'impliquer aucune connaissance expresse des biens objectifs et des fins réelles des êtres ni de soi-même^ quelles qu'elles puissent être. Il vaut toujours de sa nature, ou par sa forme, indépendamment de la matière à laquelle il s'applique d'ailleurs nécessairement (Voir le chapitre suivant). Cette même indépendance a souverainement lieu pour les agents moraux à l'égard les uns des autres. Le droit et le devoir sont donc réduits à la conscience, elle-même réduite à son essence comme législatrice et loi. Rien d'extérieur ne peut être opposé au droit et au devoir, à la justice dans sa pureté. Nulle impossibilité ne la touche : elle n'en reconnaît
I . Kant a donné la préférence à la formule obscure autùnonde de la oolonié, obscure surtout en ce qu'elle a trait chez lui à l'incomprébeDsible théorie de la liberté pure identique à Tobligation morale.
LE PRINCIPE SUPRÊME DE LA MORALE l f 7
point. Si les hommes observaient la loi, si l*idéal et le réel se confondaient ainsi dans leurs consciences, telles •qu'elles se déterminent, la société, le monde des êtres raisonnables existerait par là même, et ce règne des fins dont parle Kant serait établi en vertu seulement de la législation propre à toute personne comme citoyen d'un tel monde : une union systématique d'êtres raisonnables, sous des lois communes aptes à leur faire atteindre leurs fins particulières, une association parfaite qui, sans doute, n'implique point l'accession de la nature à l'harmonie ni par conséquent le bonheur accompli, mais qui est seule et entièrement obligatoire comme loi morale, et dont l'établissement produirait, en sur- -croit de la justice, tous les biens que l'humanité peut attendre d'elle-même *.
I. Kant, Fondement de la métaphysique des mœurs, trad. Tissot, S*» éd. p. $t «t suirantes ; Id.^ Barni, p. 11.