‹ Science de la moraleChapitre 54 sur 147 · DU BONHEUR ET LES FINS VOULUES POUR ELLES-MÊMES · texte numérisé non relu

DU BONHEUR ET LES FINS VOULUES POUR ELLES-MÊMES

Au milieu de tant d'éléments que l'analyse morale devait écarter pour obtenir des lois et constituer la science, il y en avait un qui demeurait toujours présent, même sans qu'il en fût fait mention, et qui n'occupait pas au fond une moindre place que la raison. Si, en effet, la raison apporte la règle des actes moraux, et si elle doit par là devenir à son tour un mobile pour les produire, elle n'en est pourtant pas naturellement le premier moteur. Ce moteur, celui que j'entends ici, n'est pas non plus la volonté, qui a besoin d'une loi et qui la cherche soit dans les passions, soit dans la raison ; mais c'est la cause finale, principe des passions, le bien en général, le bonheur. La raison n'a de prix et ne se fait reconnaître qu'autant qu'elle est supposée lui être conforme et le servir.

Le bien est une fin voulue pour elle-même, constamment et toujours : ce que nul moraliste ne conteste. 11 est vrai que le bien est aussi une idée générale, et

laO PRINCIPES SECONDAIRES DE LA. MORALE

qu'à ce titre il n^iinplique nécessairement aucune fin en particulier. Il n'empêche donc pas la raison de poser la loi morale qui vient les primer toutes. Mais lorsque cette loi estposée, et qu'elle Test, je suppose, en vertu du principe d'obligation de conscience, il faut que Tagent moral croie qu'elle est bonne, non seulement comme obligatoire, non seulement à cause des sentiments qui le portent à vouloir se conformer à son essence raisonnable, et dont je traiterai dans les chapitres suivants, mais en tant que la plus propre de toutes à assurer le bonheur de celui qui la suit. C'est en vue du bonheur, ou du bien en général, c'est-à-dire des satisfactions de tout genre que poursuit la nature sensible, passionnelle et intellectuelle de l'homme, mais considérées universellement, que la raison et le devoir envers soi d'abord, ensuite et plus éminemment la loi morale peuvent exiger de lui qu'il renonce à ce bonheur, à ces mômes satisfactions dans les cas particuliers. Autrement, il y aurait une antinomie insoluble, une contradiction dans le système des fonctions humaines.

Il est vrai que la contradiction existerait et que le bonheur serait loin de sembler toujours compatible avec la soumission à la loi morale, si l'idée générale de bonheur se renfermait dans la série des satisfactions clairement appréciables et positives. Mais la conscience de l'humanité ne se reconnaît pas entière dans cette borne, et la plupart des religions la franchissent, se réclamant en cela, au fond, de la psychologie et de la morale, que vainement elles prétendent conduire. La morale envisagée en elle-même n'est pas une religion et ne conduit nécessairement à aucune religion, mais elle est en état de leur fournir le principe d'une conciliation finale entre le devoir et le bonheur, sôit dans la vie présente, soit au delà.

En se tenant, dans les termes de la science, on peut remarquer que l'idée du bonheur est tout à fait générale ; qu'elle meut les êtres raisonnables, comme tels, précisément par sa généralité, non par des applications spéciales ; que l'ignorance où nous sommes de l'avenir.

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