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et de la plupart des bonnes conditions d'une vie actuelle particulière et de toutes celles d'une vie future nous met dans Timpuissance de déterminer positivement les éléments certains de notre bonheur ; que c'est dans cette situation que la morale s'impose à nous, comme principe de conformité de nous-mêmes à notre propre nature selon la raison, et que dès lors nous devons accepter le postulat d'une conformité finale quelconque de cette même loi avec le bonheur, afin d'éviter une contradiction dans le sujet de notre étude et de le soumettre tout entier aux lois de la pensée. Cette acceptation, cette croyance, en termes généraux seulement, car ils suffisent et ils sont la dignité du savant, est l'induction, l'hypothèse propre de la morale.
Je ne nie pas qu'il ne soit possible à l'homme de pousser l'abnégation de soi jusqu'à la renonciation au bonheur, entière, définitive et sans réserve, pour obéir à sa conscience. Ne lui est-il pas possible, inversement, de placer le bonheur en première ligne, et de 9e proposer, comme s'il le connaissait, d'en tirer les lois de la conscience ou de les y soumettre ? Mais je nie que l'homme soit tenu à cet effort, non plus qu'à cette théorie, et que la science ait mission suffisante de les lui demander et de l'y suivre, quand il faut pour cela qu'elle coupe en deux la nature humaine et en en rejette la moitié, l'une ou l'autre moitié, on ne sait sur quel fondement.
La morale ne conduit donc pas seulement parla meilleure voie aux spéculations sur la religion dans les limites de la raison^ ainsi que l'entendait le fondateur du criticisme ; mais, dans sa propre sphère, elle parvient à l'aide de la généralisation nécessaire de l'idée du bonheur, à un postulat également général qui pose l'harmonie naturelle et finale des phénomènes, et dont elle a besoin pour former la contre-partie de la loi de raison. Elle ne saurait, en effet, repousser l'idée d'un but universel, tandis qu'elle promulgue une loi universelle des mêmes actes qui se dirigent en fait et cons-
tamment vers un tel but, bien ou mal compris, mais toujours supposé par toute conscience.
Il ne serait pas juste d'objecter que la morale perd de son indépendance et de sa pureté, si elle invoque et suppose un principe étranger pour elle, étranger de plus à Texpérience et à toute science possible. La morale, comme je l'entends, ne suppose pas ce principe pour se fonder, mais, après qu'elle est fondée, elle l'apporte en commun avec les passions, dont elle vient expliquer et compléter les données propres à le suggérer. Elle demande qu'on le lui concède pour l'accord de ses données propres avec l'ordre des phéno- . mènes qui lui échappent et qui fuient l'expérience, mais auxquels il est inévitable qu'on pense et dont une supposition quelconque est engagée dans le fait de la poursuite du bonheur par tout agent sensible. Lui refuse-t-on le postulat ; elle ne laisse pas d'exister, elle s'impose toujours, et avec toute la force qu'elle tire de ses principes, les seuls pleinement rationnels et entiers, nécessaires et suffisants dont la nature humaine soit en possession. Seulement, voici la conséquence.
Le sentiment de l'obligation pratique et la lo! catégorique du devoir ne sont pas, ne peuvent pas se trouver atteints en eux-mêmes, ou dans ce qui les constitue. Mais le refus du postulat emporte cet aveu qu'il peut exister une antinomie entre la loi du devoir et la loi naturelle de la recherche du bonheur. De là un affaiblissement du sentiment de l'obligation et de l'empire de la raison pratique, un aflaiblissement qui ne devrait pas être, puisque d'un côté il y a assurance et pleine lumière, et de l'autre, doute seulement ; mais qui sera, si le doute amène l'hésitation et la crainte, et surtout s'il fait place, comme on le voit souvent, à la négation décidée de l'harmonie entre le bonheur et la vertu. Alors l'agent moral opposera peut-être à l'obligation de justice une autre obligation, celle de sa conservation propre, et au devoir l'intérêt, tel qu'il se le représentera, car on se le représente toujours de quelque manière. Au nom de quoi lui enjoindrons-nous d'opter pour le devoir? Nous
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fonderons-nous sur ce que le devoir est certain par luimême, n'impliquant aucune connaissance extérieure à la raison, tandis qu'il est douteux que le véritable intérêt y soit contraire ? Mais ce sera recourir obscurément au pos* tulat, en supposant qu'il peut au moins se faire que l'intérêt et le devoir s'accordenttoujours au fond malgré les apparences les plus sensibles, et en engageant cet agent à tenir compte de cette possibilité. Nous serons donc réduits, si nous voulons éviter toute hypothèse, à favoriser celle où nulle harmonie n'existerait, puis à imposer néanmoins le choix de la justice et de la raison. Or, l'agent sommé de se conformer à sa nature raisonnable, opposera sa nature sensible de laquelle il faudrait qu'il se séparât. Tel, je le veux, se portera vers la première, y trouvera son vrai bonheur y la satisfaction de son sentiment dominant. Mais ce n'est pas tout de compter sur la simple possibilité de cette assiette de la conscience, il faut pouvoir en combattre une différente. Tel autre infirmera la loi morale en alléguant le vœu de la nature et tous les jugements empiriques à l'appui, faibles pour la raison, plausibles dans la vie. Il pourra même juger la satisfaction des passions mieux adaptée aux fins de l'homme que le devoir, qui n'est peut-être qu'un pur sacrifice. Et pour l'engager à sortir de cette position, logiquement inexpugnable, il faudra lui soumettre le postulat qui réclame Tharmonie entre Tordre complet et connu de la raison et l'ordre inconnu des phénomènes en leur enchaînement total.
Ce postulat est donc le complément de la science de la morale : non pas un postulat de la morale, c'est-à-dire nécessaire pour la fonder, mais plutôt en ce sens un postulat des passions, nécessaire pour les légitimer et les faire entrer dans la science : une induction pour Taccord de la morale avec l'ordre et le développement des fins objectives dans le monde, et, par suite, un moyen de son ferme établissement dans l'esprit humain à qui cet ordre quel qu'il soit ne peut rester indifférent, puisque l'impérieuse donnée en est inscrite et constatée dans le caractère universel des passions.
ia4 PRINCIPES SECONDAIRES DE LA MORALE
Une autre question d'une importance capitale se présente maintenant, et nous la résoudrons comme la précédente en donnant satisfaction à la loi de la recherche du bonheur. Le bonheur étant toujours une grande fin voulue pour elle-même, il n'est pas légitime d'interdire à l'agent la poursuite des fins qui le composent et qui se joignent à la fin rationnelle du devoir. L'obligation de faire son devoir uniquement par devoir, en vue du devoir seul, est un paradoxe de Kant. Cette réduction de la loi morale à la forme, indépendamment de toute matière^ est vraie sans doute, en ce sens que la loi, comme générale, se subordonne tous les cas particuliers, toutes les fins particulières ; elle n'est ni ne peut être vraie, quand on entend par là que l'acte conforme à la loi devrait être fait en dehors de la tendance à la fin universelle ou au bonheur, soit même à une fin particulière quelconque et encore que justifiable par la loi.
En fait, la détermination à agir n'a jamais lieu que pour une fin déterminée, et ce fait universel, lui aussi a force de loi. La détermination se fonde sur un jugement particulier, lequel ne se rapporte jamais exclusivement à la loi morale qu'il y a lieu d'appliquer, mais bien encore à quelque chose bonne et désirable en soi. On ne peut donc pas refuser à l'agent la faculté morale d'agir, en se conformant au devoir, pour des fins que ses passions lui présentent et sans lesquelles il cesserait d'être un agent naturel et serait à peine intelligible dans l'abstrait. Mais Kant lui-même admettait des sources de moralité en dehors de la conscience de la loi ; il n'était donc pas plus fondé à exclure les grands mobiles des déterminations particulières qu'on ne le serait d'éliminer la raison, laquelle est une donnée universelle comme eux et n'intervient dans les actes humains qu'à ce titre, et plutôt pour les régler que pour les inspirer.
La réduction du devoir à sa forme entraîne naturellement une conséquence qui répugne pratiquement à la conscience : c'est la thèse célèbre des stoïciens, de