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DU SENS MORAL

Le sens moral est une combinaison naturelle de la sympathie ou bienveillance dont je viens de parler, du penchant social qui en est la suite, avec la raison qui pose l'égale dignité des personnes, avec la justice qui est le respect de cette dignité. En tant que les éléments psychiques de la combinaison ne sont point démêlés^ et que la justice demeure engagée dans la sphère obscure des affections et presque des instincts, on peut y voir une sorte de sentiment complexe, et le nom de sens n'est pas trop mal appliqué. En effet, la réflexion elle-même existe en puissance chez l'homme, avant de venir à l'acte ; ceux des produits de la raison qui plus

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tard se distingueront si nettement des impressions et des sentiments commencent par en affecter la forme ; ainsi le sens moral peut être pris comme un premier degré de la nature morale, et, en même temps, comme la donnée conflise proposée à l'analyse. Beaucoup d'hommes ne s'élèvent pas au-dessus de ce degré ; pour eux, le sens moral est Tunique forme et par conséquent le principe dé la morale ; pour tous, il est un principe secondaire, parce que tous, en un grand nombre d'états et d'actes de la yie, sont déterminés exclusivement par des sentiments très mêlés dont la réflexion se dégage à peine et ne dégage point le contenu.

Mais vouloir prendre le sens moral pour principe de l'éthique, c'eût été déjà chez les anciens qui avaient fait de si belles et fortes analyses, ce serait aujourd'hui, à plus forte raison, inventa fruge glandibus vesci. L'œuvre de la science consiste à faire sortir les vérités des sentiments et non à les y faire rentrer, à chercher les lois cachées sous les données naturelles, et à les formuler aussi rationnellement que possible, non à les envelopper dans une existence concrète. D'ailleurs, ce n'est pas seulement la science, c'est aussi l'homme qui n'atteint complètement son état d'agent raisonnable qu'à la condition d'opérer le dégagement de ses mobiles de conduite au lieu de les tenir enfermés et dissimulés sous la rubrique d'un sens.

Toutefois on retrouve, au plus haut degré de l'état de moralité, quelques-uns des caractères qui conviennent à l'état le plus bas. Kant lui-même, si peu porté qu'il fut vers la morale du sentiment, après avoir développé les formules de l'obligation et de l'autonomie de la volonté, arrivé au bout de sa déduction, remarquait que les principes déduits tendaient à se manifester comme intuition et comme sentiment pour la conscience. En cela il reconnaissait dans la loi quelque chose de semblable au sens moral ; il posait dans le cœur humain une fonction intégrale, un accord de la raison, de la volonté et des affections, et rendait à l'instinct ce qui après tout était descendu de l'instinct. Que

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n'a-t-il insisté sur celte vue profonde et restitué partout à la nature humaine son intégrité, lui qui avait si bien posé les fondements de l'œuvre en détruisant la métaphysique de la raison pure!

Le retour des principes rationnels à l'intuition et âu sentiment qui les ont d'abord enveloppés a lieu de deux manières : premièrement au fond, en vertu de Tunité des fonctions humaines, car l'analyse qui le^> distingue ne les rompt pas, et il faut bien que l'agent qui, dans la pratique, a nécessairement tiré tous ien principes et mobiles de ses actes d'une puissance préexistante, et que le philosophe qui, dans la théorie, n'a pu que définir et coordonner les parties de cet unique, sujet restituent à la fin l'unité d'où ils sont partis ; or celle-ci se témoigne par un sentiment et rien autri' n'est propre à la témoigner. Ensuite le retour a lieu par l'habitude de la vertu. Et, en effet, l'habitude de.^ actes que la réflexion et la raison engendrent tend à en ramener les principes à la forme de l'instinct. L'agent moral reviendrait donc par cette voie à l'état d'indistinction et de confusion des notions, qui fut son point de départ, et se trouverait de nouveau réduit au sens moral. Mais de même que les synthèses auxquelles parviennent les sciences diffèrent en vertu des analysés faites, et que le savant n'oublie point, des synthèses confuses et grossières que fournit d'abord la nature, de même il faut que l'agent moral ne laisse point sa réflexion s'oblitérer, ne perde jamais de vue les motifs raisonnes des actes qu'il arrive à faire comme sans motif, et que le sens moral chez lui diffère aussi, par l'analyse faite, de ce que ce sens a pu être antérieurement à l'analyse.

Le sentiment, dont je viens de parler, n'a rien diï commun que le nom avec un autre principe éthique qui consiste, pour certains, à donner la préférence h l'amour sur la raison comme premier mobile moral : question que je toucherai plus loin.

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