DES MOBILES DU PLAISIR ET DE LA PEINE
Il ne parait pas que le plaisir soit moins recherché des modernes qu'il ne Ta été des anciens, ni qu'il occupe une moindre place qu'autrefois dans les préoccupations réelles de la vie. Cependant les moralistes, en général, ne concèdent au plaisir que la plus faible part possible d'attention dans leurs théories, et semblent embarrassés de sa présence, soit qu'ils l'accueillent, soit qu'ils le repoussent. Les utilitaires mêmes, successeurs naturels des épicuriens, le voilent ou affectent de l'attacher principalement à un ordre de jouissances qu'ils disent le plus élevé, et qui n'y tient qu'au plus faible degré. Cette disposition commune des philosophes modernes est due probablement aux effets de la pression exercée pendant si longtemps sur les intelligences par une religion qui excluait le plaisir du nombre des mobiles légitimes de la vie. Il en est résulté une cause secrète de discrédit pour la philosophie morale, qui semblait faire du principe du devoir, ou de celui de l'utilité, moins une règle, une loi supérieure, qu'un moyen de proscription de tous les charmes de la vie, et s'opposait ainsi sans autorité suffisante ni raison péremptoire aux tendances naturelles des hommes. Par suite, on a vu les esprits se tourner plus volontiers du côté de cette même religion, tolérante en pratique autant qu'exclusive en théorie, dont la théorie même est singulièrement adoucie, facilitée dans ses approches par la primauté qu'elle accorde à l'amour sur la raison, c'est-à-dire à la passion sur la règle, et qui, enfin, donne et promet à ses adhérents des jouissances toutes particulières.
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La question morale du plaisir est aisée après ce qui a été dit de la loi et des devoirs d'une part, du bonheur et des fins recherchées pour elles-mêmes de l'autre. Qu'est-ce d'abord que le plaisir ? J'ai défini le bonheur par l'ensemble des satisfactions sensibles, passionnelles et intellectuelles de la nature humaine. Gela posé, le plaisir est une de ces satisfactions particulières, envisagée au moment où elle est goûtée. Cette jouissance est donc un élément du bonheur. Les conditions de durée, d'ordre et de conciliation, soit des plaisirs entre eux et dans leur succession, soit du plaisir avec d'autres faits moraux n'y entrent nullement. En un mot, rien de rationnel n'en fait partie. Mais quoi qu'il en soit, il suffît que le plaisir soit un élément constituant du bonheur pour qu'il soit une fin comme lui, et devienne en quelque sorte un des mobiles constituants de ce mobile universel.
Le plaisir est donc poursuivi constamment et nécessairement par l'agent sensible et passionnel ; et la peine est fuie, soit qu'on nomme ainsi la simple privation ou la douleur formelle. Je me borne à mentionner ce terme contraire dont les propriétés se déduisent toujours facilement de celles de l'autre terme.
Mais l'agent sensible et passionnel est aussi Tagent raisonnable, et il est en rapport avec des égaux. Il se forme un idéal de vie d'où naissent des devoirs envers soi-même, ne fût-ce que pour assurer ses plaisirs et les accorder. Il sent et comprend la justice et se reconnaît des obligations. Dès ce moment, il n'est plus permis de dire que le plaisir, non pas même le bonheur intégral soient sa fin première, puisqu'il les subordonne à une loi, mais ils sont toujours sa fin en tant qu'il les poursuit dans les limites de cette loi, ou que cette loi est observée. Et comme le mobile même de la raison et de la loi est toujours accompagné d'un autre qui est pris des choses désirées pour elles-mêmes, comme cet autre est lié à des satisfactions passionnelles, c'est-àdire souvent à des plaisirs, on dira très justement que l'agent peut poursuivre encore le plaisir, même quand il
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renonce à un plaisir, et qu'enfin il peut poursuivre le plaisir pour le plaisir même,' indépendamment dea autres objets que sa raison lui propose. Il ne le pour» suit pas seulement pour la conservation ou le développement de son ,être, et dès lors accessoirement, mais, aussi pour le goûter, ce que veut sa nature sensible et ce que sa raison ne lui défend pas.
Les plaisirs purement sensibles sont loin d'occuper dans la nature humaine le rang infime où les relèguent les moralistes. Ceux de l'ouïe et de la vue tiennent de la manière la plus étroite au sentiment esthétique,, quelque part qu'on veuille faire à la raison ; et les arts entrent assurément dans le plus haut idéal de la vie heureuse. D'aytres, ceux du goût par exemple, se lient aux jouissances les plus délicates de la sociabilité, pour ne rien dire de la relation, excellente sans doute, puisqu'elle est si nécessaire, qu'ils soutiennent avec les loisprofondes et mystérieuses de la vie. Et celui qu'on n'ose ordinairement nommer, le plaisir de l'union sexuelle est inséparable de l'amour, vérité qui peut bien être indifférente à la raison pure, mais que les mystiques ont toujours sentie et que leurs raffinements de langage laissent transparaître en voulant la dissimuler.
Toute passion est accompagnée de plaisir, au moins imaginé, dans la fin qu'elle se propose ; il faudrait donc bannir la passion pour bannir le plaisir des mobiles de l'être raisonnable ; mais la raison est législatrice des passions et ne saurait les repousser en général sans se priver de sa propre matière : elle n'agit pour ou contre les passions qu'avec une passion motrice, elle ne règle les autres fonctions qu'à la condition de les mettre en œuvre.
Les plaisirs intellectuels mériteraient bien peu ce nom de plaisir s'il fallait les placer, comme on parait le faire quelquefois, dans les travaux même de l'entendement, c'est-à-dire dans la peine que la raison nous engage à prendre pour éviter d'autres peines, ou nous procurer des plaisirs, ou remplir des devoirs. Comprenons bien la condition du travail en tous genres : le
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plaisir en est essentiellement absent et la peine y est présente, puisqu'il n'y a travail, par définition (chap. xxi), qu'en tant que Ton produit des actes qui ne sont des biens et n'amènent de satisfaction ni en euxmêmes, ni souvent dans leurs suites prochaines, mais seulement par l'obtention d'une fin plus ou moins éloignée. Mais comme il arrive que l'imagination rapproche le but, et comme il peut se faire aussi que dans le cours du travail on atteigne accidentellement des fins désirables (exercice et montre de la force, passions déployées, etc.), quelques esprits ont glissé dans l'illusion et confondu logiquement les propriétés du travail même avec ses propriétés finales ou adventices. C'est précisément ce que Ton ferait en parlant des plaisirs intellectuels, si Ton comprenait sous ce nom l'exercice laborieux d'un entendement discipliné, et non pas ce mouvement et cet échange libre de sentiments et d'idées, ces communications et ces déploiements faciles de l'intelligence, d'ailleurs liés aux sensations et aux passions, en un mot des jeux aimables dont le prix est en proportion de la peine qu'on s'est donnée auparavant pour se mettre en état d'y trouver et d'y apporter du plaisir. Le plaisir est donc primitivement un bien, et la peine primitivement un mal, je veux dire tant qu'il n'est pas tenu compte de la raison. Mais la comparaison des biens divers et les notions du travail sur soi-même et des devoirs envers autrui, la raison et la justice changent souvent en un mal, à tout prendre, ce qui était simplement un bien; et réciproquement. 11 s'ensuit de là que le plaisir ne peut jamais servir de principe dans la morale. Nous avons vu que l'utilité même n'y suffirait pas, quoique l'utilité embrasse avec le plaisir les autres intérêts et y joigne un élément rationnel. Mais le plaisir est dans les cas particuliers de la vie, comme l'utilité dans le plan de la conduite, et comme le bonheur universellement parlant, un mobile aussi légitime que nécessaire, étant donné l'empire à la nature raisonnable dont le propre est de savoir s'imposer la peine.
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