DU PRINCIPE DE L'UTILITÉ GÉNÉRALE
Travailler sur soi pour conformer la nature humaine à son idéal, envisager Tidéal dans la sphère certaine de la raison pratique, remplir ainsi ses devoirs envers sôimème, travailler pour autrui, c'est-à-dire remplir ses devoirs envers autrui et observer la justice, c'est aller à l'utilité générale par le plus sûr chemin. Ceux qui ont reproché à Kant de n'avoir point défini ce qui constitue le bien en général, tout en donnant un critère assuré de la moralité, n'ont pas voulu voir que tout le bien moral est là ; et que Tautre bien, ou le bonheur, ne pouvant ni s'en déduire, ni se le subordonner, ni d'ailleurs être connu en général, il n'appartient point à la morale de le déterminer. Ils n'ont pas senti non plus, ce qui est cependant assez manifeste, que toute la part de bonheur et par conséquent d'utilité que les hommes peuventtirer les uns des autres, dans la sphère de la morale, résulterait de leur soumission respective à la loi morale. Combien cette part est grande, on le fixerait difTicilement, mais on n'a point de peine à le pressentir.
Les principes de la politique et de l'économie politique, la science à faire, la science faite et accomplie, si elle Tétait, qui déterminerait les moyens extrinsèques de travailler à l'utilité générale, a sans doute de grands rapports avec la morale. Ce sont essentiellement des rapports de sujétion, si la morale est vraie. Mais la politique et l'économie ont des contenus que la morale ignore, et n'ont rien de ce qu'il faut pour imposer ce que la morale impose. La morale n'apprend point 'à^ l'individu en quoi consiste son bonheur ou celui des autres, justice à part ; elle n'exige pas qu'il le sache ; et la politique, en cherchant ce bonheur, ne demanderait rien à la conscience, ni la conscience à la politique qui le cherche, si ce n'était qu'il y a des lois supérieures à
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toute science et à toute satisfaction externes et qu'oD doit respecter, sans aucune exception possible. Si donc nous prenions l'utilité générale pour principe de la morale, nous supposerions que tout être moral a le& connaissances nécessaires, ou du moins un critère quelconque pour décider de ce que cette utilité réclame en un cas déterminé : hypothèse que la morale et la politique même n'ont pas les moyens de réaliser ; et noua supposerions de plus que l'utilité générale, devenue pour nous la loi supérieure, renferme en soi quelque chose de capable de commander à toute personne. Mais cela n'est point ; nous l'avons déjà reconnu en traitant des mobiles de l'intérêt et de l'utilité relativement à l'individu ; il sera bon d'y revenir encore.
Il faut entendre par l'utilité générale la collection dea utilités individuelles; sans quoi nous passerions à des doctrines d'une autre nature, doctrines métaphysiques ou religieuses qui, pour établir leurs thèses d'utilité suprême ou pour nous en imposer la loi, nous feraient sortir de la sphère de la morale (V. les chapitres suivants). Alors vient le problème de l'accord des utilités individuelles. Supposons-nous une conciliation implicite, en sorte que la poursuite de l'intérêt commun soit recommandée à chacun comme son intérêt propre ? Ce n'est pas tout de supposer, il faut prouver, et faire abstraction, pour la prétendue preuve, des cas de conflit donnés dans l'expérience universelle ; ensuite, chercher une voie de persuader à chacun que son intérêt n'est pas l'intérêt que lui constituent ses goûts, ses passions et son caractère tels qu'ils sont. Admettons-nous l'antagonisme de fait, mais voulons-nous déterminer, réaliser un milieu social autre que les milieux connus, dans lequel les divergences d'intérêt ne soient plus possibles ? Nous contruisons des systèmes de politique et nous sortons de la morale, aussi bien que si nous proposions des philosophies ou des religions pour la dominer ; nous avons même cette fois la prétention de la rendre inutile. J'examinerai plus loin le principe de ces systèmes. Avouons-nous enfin que l'utilité particulière
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peut être opposée à l'utilité générale, et exigeons-nous de la première qu'elle se subordonne ? Quelles bornes faut-il mettre à ce sacrifice, et sur quoi fondées ? Si petit soit-il, au nom de quelle puissance nous est-il donné de le demander? A cela, Futilité ne peutrépon- <lre ; il faut se référer au moins tacitement à d'autres principes.
Soit que Ton suppose alors la sympathie, ou le sens moral, ou les goûts élevés et désintéressés qui se forment par la culture humaine, ou la vraie notion de la perfection individuelle, ou la passion du bonheur universel, afin d'apporter dans l'utilité la moralité qui en «st naturellement absente, on sort toujours du principe qu'on avait assuré être suffisant, et l'on se tient dans une position confuse, difficile à attaquer parfois, mais peu flatteuse pour le philosophe qui la prend, car elle ■est due au défaut de clarté des idées et de sincérité de l'esprit. Implicitement, on reconnaît partout de bien autres mobiles que l'utilité, d'autres principes de bien faire; puis, quand il s'agit expressément d'un de ces derniers, on fait des efforts que j'ose appeler misérables pour en trouver la source dans ce même principe d'utilité qu'ainsi Ton distingue et qu'en même temps on -confond.
C'est ce qu'un philosophe utilitaire essaiera pour la justice, par exemple. Il cherchera l'étymologie ancienne du mot dans cela qui désigne la loi ; il placera la notion primitive dans l'idée de conformité à la loi, pour n'arriver qu'ensuite à l'idée de ce que la loi devrait être ; et il ne songera pas que jamais les hommes n'ont pu imaginer de se donner des lois, fût-ce en croyant les recevoir d'un Dieu, et ne pas penser en même temps qu'une loi doit prescrire une chose plutôt qu'une autre, et n'a même que cette destination ! Il placera la distinction originelle du mal d'avec le bien moral dans la passion qui nous fait désirer de voir certains actes punis, et la source du désir de punir les agents de ces actes (désir qu'il lui convient d'appeler justice) dans le mouvement de la défense personnelle, joint à la sympathie
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intéressée que nous éprouvons pour ceux qui souffrent. Et il ne remarquera pas que nous ne désirons jamais qu'une action soit punie, sans prétendre et nous persuader que nous voulons cela parce qu'elle est injuste ; et que si nous pourvoyons à notre défense personnelle ou à la défense de ceux dont nous lions les intérêts aux nôtres, ce n'est pas, psychologiquement, avant d'avoir conçu quelque idée de justice, mais bien toujours sous l'impression fondée ou non fondée d'une injustice qu'on veut ou qu'on pourrait nous faire : car il s'agit de tout autre chose ici que du pur mouvement de conservation physique, lequel n'est nullement un fait de moralité, ne renferme rien des données et des conditions d'un fait de cette espèce. On ne parviendrait pas à faire sortir la morale de ceux des phénomènes de l'agent où les éléments moraux n'entrent point. 11 semble que c'est là ce que les utilitaires se proposent !
Il est extrêmement à regretter qu'une école recom-mandable par les efforts qu'elle fait, non sans succès^ pour assigner une fin positive au travail de l'humanité, et dégager les mobiles humains des liens des doctrines métaphysiques ou religieuses, soit poussée par l'esprit de réaction au point de nier la vérité la plus nécessaire à l'établissement de ces mobiles tels qu'elle-même les comprend. L'utilité générale, en tant qu'on réussit à la déterminer, est un principe de la morale, mais sous la suprématie du devoir envers soi de l'agent, et de la justice. Ce principe se déduit de la justice, à cause de l'existence du bien commun dont la poursuite impose des devoirs et donne des droits à toutes les personnes (V. chap. xiv), en tenant compte d'ailleurs des sentiments dont la justice ne se sépare point. L'utilité générale serait déjà satisfaite en partie, de cela seul que la justice, qui n'en suppose point la connaissance, aurait son accomplissement. Pour le surplus, c'est encore la justice qui fixe les limites dans lesquelles on peut exiger que chaque personne s'emploie ou se subordonne au bien commun, de quelque manière qu'on arrive à le connaître.
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