‹ Science de la moraleChapitre 64 sur 147 · DU PRINCIPE DE LA FIN DE L^OMME · texte numérisé non relu

DU PRINCIPE DE LA FIN DE L^OMME

Beaucoup de moralistes ont été naturellement amenés à regarder la détermination et la poursuite de la fin de l'homme comme le premier principe de la morale, car la fin est identique au bien, et il est clair que la morale vise à atteindre le bien. Mais la fin ou le bien, c'est le bonheur, c'est aussi le développement des facultés, c'est ce développement sous la conduite des passions ou sous la direction de la raison. Le mot fin n'a pas la vertu de mettre Tordre dans ces éléments dont l'accord n'est pas toujours apparent. De plus, la fin est individuelle, ou elle est générale et portant sur l'humanité : autre conciliation à obtenir. Et d'où tirer soit la suprématie, soit la subordination de la justice par rapport à la fin, quand il est manifeste que la fin, comme on croit la voir, et la justice sont souvent contraires.

Si pour établir le principe de la morale on se met dans la dépendance d'une loi à connaître, laquelle déterminerait la fin de l'homme avec des éléments autres que purement moraux et nécessairement connus de tous, une fin objective, personnelle d'ailleurs ou universelle, on élève une doctrine et on consacre Xhétéronomie de la raison : c'est-à-dire qu'on fait dépendre la direction morale de l'arbitre, de la connaissance certaine de ce qui constitue le bien en soi, hors de la conscience. Cette doctrine, il faut la faire recevoir et la soustraire aux débats sur le souverain bien, qui ne finissent jamais ou recommencent toujours les mêmes. Il est vrai que la morale, de quelque manière que nous l'entendions, nous avons dans tous les cas à la fonder comme science et à la faire reconnaître ; mais la situation est bien différente selon que nous y introduisons des éléments complexes, où se trouvent impliquées, comme on disait jadis, toutes les connaissances divines et hu-

iSs PRINCIPES SECONDAIRES DE LA MORALE

maines, ou que nous la réduisons à quelques points fondamentaux dont le siège est dans la raison de tout homme venant en ce monde. C^est tout autre chose de demander à l'agent moral d'avouer la loi morale, ou de s'engager à lui révéler sa destinée entière et celle de l'humanité. Ici, il ne faudrait rien moins que résoudre tous les problèmes de la vie ; là on se tient dans les conditions rigoureusement limitées d'une science qui a ses définitions et ses axiomes, et, comme on ne sort pas de la raison personnelle et de ses données constantes on pose Vautonomie de la raison.

Si par la fin de l'homme on n'entendait rien de plus que cette fin qui est de s'en proposer une comme être raisonnable, par-dessus toutes celles que comporte la nature sensible et passionnelle (et sans les exclure), ensuite de reconnaître à autrui une fin semblable, delà respecter et de la servir, on rentrerait dans la morale telle que je l'ai exposée. Il suffirait de déduire les préceptes moraux du contenu de la nature humaine, sans rien supposer sur les fins externes et sur l'ordre général des choses. Le principe de la fin, entendu de cette manière, s'identifierait avec celui de la science, car la conscience qui fonde ici la science part de ces faits premiers qui lui sont propres, savoir, qu'elle s'attribue une fin selon la raison et qu'elle attribue une fin pareille à toute personne. De cette fin, toujours connue ou connaissable généralement parlant, dérivent les devoirs envers soi et la justice. Ses déterminations particulières, ainsi que le choix des mobiles et la poursuite des fins subordonnées de la nature, sont laissés à la responsabilité de l'agent qui doit se guider sur la fin maîtresse et s'aider du critère des préceptes qui s'en déduisent.

La fin maîtresse est donc le devoir et la justice. Dans toute autre hypothèse qu'on voudra faire, on rencontrera les difficultés vraiment insurmontables que j'ai indiquées, et dont l'histoire des systèmes de morale n'est pour ainsi dire que le développement. Mais, de plus, on subalternisera le devoir et la justice, à l'égard du principe quelconque dont on aura la prétention mal

DU PRINCIPE DE PERFECTION OU DE PERFECTIONNEMENT l53

justifiée de les faire descendre. Il y aura une fin supérieure à ces fins, et à laquelle elles devront au besoin être sacrifiées. Un devoir objectif, une justice objective se trouveront posés, si Ton veut, qui altéreront la pureté subjective de ces notions, telles que la seule conscience les possède. Les moyens d'atteindre la fin envisagée hors de la conscience, moyens nécessaires d'une fin jugée obligatoire par elle-même, seront nécessairement justifiés par cette fin, et on verra paraître dans la morale une maxime, avouée ou non, mais dès lors inévitablement supposée, qui en est le renversement. La morale ne sera donc plus que la servante dégradée d'un système et le fanatisme usurpera la place de la conscience.

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