CHAPITRE XXXVIII
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On dit communément qu'il n'y a point de mérite à ne faire que son devoir, et la maxime est vraie en théorie. Les mots mérite et devoir, autrement, auraient les mêmes objets, correspondraient aux mêmes actes moraux, avec cette seule différence que le premier exprimerait de plus l'existence d'une difficulté à vaincre pour l'agent, Tadmiration causée chez le témoin de l'œuvre, et le sentiment d'une récompense due. Mais la théorie pure ne saurait admettre qu'il soit difficile de faire son devoir, ni qu'on doive être récompensé pour l'avoir fait, comme B\ on avait excédé en quelque chose le paiement de ce qu'on devait. La théorie suppose l'homme placé dans le milieu représentatif normal de la raison, de la sensibilité et des passions, sans que ses erreurs et ses fautes lui aient créé des chaînes; et elle doit l'envisager aussidans un milieu social harmonique avec son propre degré de perfection. Sous ce point de vue, le devoir est la raison même appliquée à la conduite de la vie, et il n'y a ni difficulté ni mérite, rien d'admirable à ce que I agent remplisse les fonctions de sa nature raisonnable, parmi des personnes fidèles à cette même nature : ou du moins la difficulté, Tefifort propre à la surmonter ne dépassent point alors la mesure obligée de cette raison personnelle dont l'un des noms est cette vertu qu'on appelle la force.
Il n'en est pas de même dans la pratique, ou dans Tordre du mal une fois supposé. Le même sentiment Tulgaire qui professe qu'il n'y a point mérite à ne faire
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que son devoir, et qui attache par cette maxime un caractère de nécessité morale aux lois de la raison, se change facilement en admiration devant les plus sim» pies devoirs remplis, et loue comme méritoires des actes qui consistent simplement à s'abstenir de choses agréables, mais nuisibles, injustes même et connues pour telles, quand il semble facile et présentement sans danger de se les procurer. Cette contradiction apparente provient de ce qu'il y a véritablement mérite à faire son devoir dans le milieu moral actuel, milieu particulier, milieu général des idées et des passions comme elles sont et de l'injustice accoutumée, et lorsque ce n'est pas sans effort qu'on peut se soustraire aux influences et aux précédents qui contrarient le devoir.
D'après cela, dans l'ordre de la théorie et de la morale pure, où placerons-nous le mérite ? Il faudra que cesoitdans des actes impliquant quelque chose de diflicile, un effort nouveau et pouvant provoquer l'admiration, se prêter à la pensée que l'agent s'est mis pour ainsi dire en avance sur ce qu'on attend de tout homme dans la situation où il se trouvait. Ce sera donc dans le bien cherché au delà du simple devoir envers soi-même^ au delà de la justice. Mais qu'est-ce que ce bien et en quoi exige-t-il un effort nouveau de la part de l'agent ? Le devoir envers soi-même, au plus haut point d'universalité possible, est, on l'a vu, cette espèce de justice qui dédouble la personne et la considère, d'une part, comme un agent particulier soumis à la raison, de l'autre, comme une personne en général qui serait la raison même, et qui aurait des droits au travail de la première et lui prescrirait sa conduite (V. ch. xxi). Ce devoir épuise tout le contenu du bien moral possible, relatif à la personne seule. 11 faudrait, pour en juger différemment, recourir à des lois ascétiques, dans la pratique desquelles on ferait alors consister le mérite. Mais de telles lois, quand même la raison les avouerait, n'ont jamais de sens que dans un état de lutte et de désordre moral, et il ne peut en être question ici. Le devoir envers soi, dans sa plus grande généralité, n'implique
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donc rien de méritoire dans Tacte qui l'accomplit, qui est ridentiiîcation de l'agent empirique avec sa propre nature idéale mais normale. Quel effort particulier pourrait exiger et quelle admiration provoquer cet acte de conformité à soi, cet acte d'être soi-même, quand on ne tient pas compte de Téloignement de fait où l'agent se trouve de sa nature vraie et des circonstances qui le tiennent en grande partie enchaîné ?
C'est donc, je le répète, au delà du devoir envers soi-même et au delà de la justice ou des relations mutuelles des hommes et de l'ordre issu de ces justes relations, qu'on doit chercher la place théorique du mérite. On supposera d'abord les vertus essentielles régnantes et la justice satisfaite, à titre de premier des biens et seul indispensable. On se gardera de traiter le devoir de méritoire, comme ceux qui ont sans cesse les mots sacrifice et dévouement à la bouche en payant leurs dettes réelles, et on n'oubliera pas que la simple théorie du Juste étend déjà très loin la sphère du travail exigible de chacun dans la poursuite du bien commun. Mais on remarquera qu'il peut cependant rester à l'agent une part disponible de travail, après que ses devoirs sont remplis. 11 est libre de donner son temps à sa pure satisfaction personnelle, peut-être à ses plaisirs, peut-être au développement utile, mais enfin particulier de son intelligence et de ses goûts, ou de le consacrer à l'accroissement du bien en général, ou du bien d'autrui et de telle personne qu'il lui plaira. L'effort nouveau, par delà la vertu, consiste alors dans le don que l'agent peut faire de ce qui lui appartient en propre et qu'il ne doit point, dans la privation et dans le changement de destination de ce qu'il avait le droit de se réserver, à plus forte raison dans la peine qu'il prend pour le bien des autres et dans les renoncements personnels qu'il s'impose en augmentant le fonds commun des biens de l'humanité par des travaux qui passent la mesure de l'obligation. Gela posé, et toujours sous la réserve du devoir strict accompli préalablement, même envers soi, le mérite appartient à la préférence
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qu'on donne sur ce qui est particulier ou personnel à ce qui intéresse l'universel ou les autres personnes.
Il y a donc toujours dans l'acte méritoire quelque chose de ce qu*on nomme dévouement ou sacrifice. 11 semble même que nous ayons défini le sacrifice en définissant le mérite. Et il en serait ainsi efiPectivement, si Ton n'entendait jamais par ce mot sacrifice le dévouement sans réserve qui exclut la raison et n'admet pas même le principe de la conservation de soi, ni, pour ainsi dire, le fait de l'existence personnelle, si ce n'est pour commander de la donner et de la perdre.
Quel est maintenant le vrai mobile du mérite chez l'être raisonnable ? Quelles en sont les bornes ? Si le mobile de ce bien faire QxlTème et de ces libéralités était tout entier dans le sentiment de l'amour appliqué à l'objet de la bienfaisance, on ne pourrait pas dire assurément qu'il y eut vice, injustice de l'agent, puisque celui-ci est supposé ne donner que du sien, mais il n y aurait pas mérite non plus ; l'ordre et la conformité à quelque loi sont indispensables en tout ce qui est de la raison ; aucune passion obéie ne saurait faire mériter l'être passionnel, non plus que la justice rendue l'être rationnel ; et l'amour, même le plus noble, quand il est particulier, se montre plutôt propre à entraîner jusqu'au manquement à la justice. D'un autre côté, l'amour est nécessaire dans tout acte de renoncement pour le bien d'autrui. La solution de ce litige dépend de ce que l'amour doit, pour constituer le mobile du mérite, être un amour raisonnable et qui ne veut voir dans l'homme que l'homme sans acception de personnes.
Le mobile que nous cherchons est la notion d'une solidarité libre entre tous les hommes, le sentiment de l'humanité, mais généralisé, devenu rationnel, la bonté, mais dans l'ordre de la raison et appliquée à la poursuite active de cette fin commune de tous qui se composerait des fins propres de tous atteintes et possédées.
On a vu (chap. xxii) que la bonté, considérée par rapport au devoir, n'est point un débit, mais bien un
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iîevoîr envers soi, fondé sur la nécessité morale où se reconnaît l'agent de cultiver en lui-même les bons sentiments, desquels l'humanité est naturellement le premier. C'est ce devoir envers soi qui entièrement rationalisé ici, étendu à l'objet universel du désir de Thomme social, transfiguré par la notion du but où tend la société humaine au delà même des préceptes obligatoires observés et de la justice rendue de chacun à chacun, change de caractère, devient, de subjectif -qu'il était, objectif, et pose le fondement du mérite.
On a vu (chap. xxiii et suivants) que le devoir d'as- :sistance d'homme à homme existe d'une manière générale selon la justice, la loi morale ordonnant de travailler à l'obtention de la fin propre de chacun, comme partie de cette fin commune de tous, objet de l'idée d« société ; mais que la justice même empêche que ce <levoir ne soit universellement applicable aux cas individuels : ceci, non pas seulement à cause des erreurs ou des fautes que l'agent peut commettre en contractant des liens particuliers, permis et nécessaires en prin- -cipe, mais aussi par l'établissement d'un droit positif -en général, entraînant propriété et responsabilité partagée entre les personnes. Cette sorte d'antinomie ne pouvait se résoudre que par le retranchement, opéré dans la sphère du Juste, d'une espèce de bien moral qui semblait d'abord y être renfermée. Ici, la part retranchée, et nous dirions presque cette justice empêchée par la justice, reparait au delà de ce qu'il a fallu définir comme justice pure, mais reparait en supposant celle-ci accomplie, et dès lors sous une forme différente, pour constituer l'objet du mérite, et non plus du devoir ^
Le mérite ainsi défini s'applique à plusieurs sphères
I. On objectera peut être que la justice reparaissant après tous «mpé- «faements levés est toujours la justice, et ne change point de nature. Mais il faut se rappeler que le droit positif, la propriété reconnue et la responsabilité propre imputée aux partageants ont pour effet de modifier l'état de la question et de limiter les devoirs d'une manière irrévocable, ainsi que je crois l'avoir démontré aux chap. xxv et xxvi.
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<l'actîvîté. On peut d'abord l'envisager dans l'action de l'agent sur lui-même, quand ce dernier consacre une part disponible de son travail à son propre perfectionnement et à l'extension de ses dififérentes puissances xi'agir, en vue, non de sa simple satisfaction personnelle, mais de Taccroissement du capital commun de l'humanité. On le trouve encore dans les efforts de Tagent vis-à-vis de ses associés, quand il veut les amener à consacrer un travail commun à l'amélioration physique et morale de ceux d'entre eux qui demeurent, «près que la justice est supposée rendue, au-dessous du degré d'avancement obtenu par d'autres. On le voit enfin se déployer directement dans toutes les œuvres d'assistance individuelle ou collective dont cette justice rendue laisse subsister une matière.
Ces deux dernières tâches dévolues au mérite con- ■sistent donc (et la première admet au fond le même point de vue) dans une sorte de distribution des biens restés disponibles aux mains de chacun, toutes dettes payées: distribution dès lors gratuite, jamais arbitraire, ■qui se réglerait sur une bonté rationnelle et tiendrait •compte des facultés, besoins et conditions de chacun, autant qu'il est possible d'en juger. Une société dont tous les membres seraient méritants de cette manière, <^ n'est guère que dans celle-là que le mérite de cha- -cun pourrait se développer et atteindre son plein effet, réaliserait l'idée platonicienne de la justice distribuHve, mais non dans une monarchie avec un rot philosophe : ■dans une république de rois également appelée à posséder et à donner. N'oublions pas seulement que la justice distributive n'est pas la justice, et que d'ailleurs la même association de mots a été appelée plus logiquement par Aristote à désigner l'altération que la justice subit dans une société de fait où n'existe pas l'égalité des personnes (V. chap. lui).
Quoi qu'il en soit, l'agent méritant fait partie de la république pour laquelle il travaille; il en est l'unité constitutive, et la morale fondée sur la personne ne se prête point à feindre de ces touts métaphysiques qui
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engloutissent leurs composants, et par là s'annulent à leur tour en qualité de sommes réelles et intelligibles. Il y a donc des bornes naturelles au renoncement dans le mérite. Les propres besoins, la conservation et le développement de chaque unité physique et morale sont supputés parmi les objets de la distribution des biens: chacune se compte, et ne doit pas seulement être comptée par autrui. C'est ainsi que le sacrifice rationnel inhérent au mérite se distingue de celui qui émanerait du pur amour, de la passion, ou de cette charité religieuse dont l'exaltation provoquée par le règne du mal pousse le saint à se livrer tout entier pour le salut des méchants.
La justice distributive des biens, pour donner encore ce nom à l'œuvre de bonté rationnelle, est un domaine libre que le mérite crée. Lui faire une autre place dans la morale entraînerait à violer les droits de l'homme au profit de quiconque serait investi, sans mutualité ni garantie possible, du privilège et des devoirs de distributeur. Il faut donc que d'abord la justice règne, que les droits rationnels de l'humanité soient respectés en toute personne et qu'enfin la fidélité aux devoirs positifs qui naissent des contrats soit pour ainsi dire épuisée, avant que le mérite ait sujet de s'exercer ; à moins que le libre consentement des hommes, dans une société donnée, n'érige en devoirs légaux et désormais obligatoires, des actes qui ne constituaient auparavant que des mérites. Mais c'est là ne dépasser la règle que pour y rentrer immédiatement et la confirmer.
Le propre du mérite, ainsi conçu dans la sphère de l'idéal, est de n'admettre pas de démérite correctif; et cela est tout simple. La société où ce mérite pourrait s'étendre et se distinguer sans peine de la simple vertu est celle que l'observation générale et constante de la justice approcherait de la perfection, et qui n'en serait plus séparée que par cette sorte d'intervalle et d'excédant que laisse le devoir accompli. Mais ce ne serait pas alors démériter que de ne point mériter. Le démérite implique dans notre pensée quelque chose de stricte-