‹ Science de la moraleChapitre 74 sur 147 · DU BEAU BN GÉNÉRAL I^S · texte numérisé non relu

DU BEAU BN GÉNÉRAL I^S

porte sans cesse à confondre et non point à distinguer les cas si nombreux^ si hétérogènes dans lesquels nous croyons apercevoir les éléments de la beauté. On serait tenté de penser qu'il n'est possible de classer les objets de ce sentiment que par rapport aux différentes fonctions humaines où il se mêle ; et que peut-être même ils n'ont rien de commun entre eux, si ce n'est par voie de similitude et d'analogie, grâce à des rapports secondaires, tels qu'il en existe entre des choses quelconques. L'obscurité du sentiment et la pénurie du langage, 8*expliquant l'une par l'autre, auraient forcé de donner un même nom à des impressions vagues et diverses ou à des objets qui les produisent, sans qu'il y eut entre' ceux-ci, non plus qu'entre celles-là, d'autre lien qu'une ressemblance variable aussi facile à sentir que malaisée à fixer et à mettre en catégories.

Mais il n'en est pas ainsi, et l'analyse peut, au contraire, découvrir plusieurs propriétés générales, outre les simples analogies, pourvu qu'on se préserve du vice commun aux systèmes, qui font choix d'un élément, rejettent les autres ou les faussent, et ne tiennent pas compte de l'intervention réelle, bien que parfois cachée, de toutes les grandes fonctions de l'homme dans celle où ils ont jeté leur dévolu. Considérons le beau par rapport à la sensibilité, aux passions, à l'entendement, à la raison morale enfin, sans vouloir établir entre les fonctions diverses, inférieures ou supérieures, une scission, qui sans doute peut toujours se marquer plus ou moins dans le jeu des phénomènes représentatifs, mais qui se comble aussi secrètement sans cesse et avec la plus grande facilité. Ce serait se faire illusion que de chercher à former dans une sphère isolée de la représentation un concept dont le développement appartient à l'homme intégral.

Deux organes des sens sont manifestement exclus du nombre de ceux qui donnent des objets à la beauté : le goût et l'odorat; et il en est de même des sensations qui se rapportent à des fonctions presque tout organiques et physiques, la chaleur par exemple. Un troisième or-

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gane, le tact, admet une sorte de domaine du beau : c'egt grâce à ce qu'il offre en commun avec la vue, et au sentinxeot.des formes auquel il prête un moyen, quolr que imparfait, de s'appliquer. La vue. et Touïe révèlent enfin la beauté. Mais Tagréable, non le beau, domine tout d'abord dans les objets de ces deux sens, si biçn qu'il semble se trouver seul dans les plus simples. On ne peut nier l'existence d'un lien entre le plaisir goûté et la beauté sentie vis-à-vis d'une même ciose, quand elle est de nature à se prêter à l'un comme à l'autre. Cependant, de deux choses Tune : ou nous trouvons un objet agréable, et ne lui appliquons pas le nom de beau ; ou, si nous le lui appliquons, ce que nous trouvons d'agréable en lui n'épuise pas, ne rend pas la notion de ce que nous y trouvons de beau. Réciproquement, il faut bien convenir que le plaisir peut cesser de qualifier le beau, lorsqu'il s'agit d'objets complexes et qui mettent franchement enjeu ou les passions ou lç& catégories de l'entendement : j'entends qualifier proprement et provenir de l'objet sensible comme source, car une jouissance quelconque est toujours attachée à l'émotion forte ou faible qui accompagne le sentiment du beau. Concluons de là que ce qui caractérise le beau, même dans les objets sensibles, appartient plus spécialement à l'application des fonctioné autres que la sensibilité.

Les passions en premier lieu se présentent. Celles qui se joignent aux sensations des formes et des sons ou qui en résultent peuvent être généralement exemptes d'intérêt proprement dit, et leurs fins n'être pas directement agréables ou utiles, mais demeurer toutes contemplatives. En ceci déjà la condition essentielle du beau se trouve satisfaite. Elles apportent avec elles un agrément qui s'unit à celui qui tient aux sensations mêmes. Mais ce nouveau plaisir est d'un caractère tout particulier dont le désintéressement est la condition et sur lequel j'insisterai dans la suite. Je constate seulement que des passions sont éveillées par les objets de la vue et de l'ouïe ou par les combinaisons qui se for-

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ment de leurs éléments : elles le sont surtout indirectement, comme le désir, la sympathie, l'ardeur, la mélancolie et toutes sortes d'états de Pâme et de pensées^ à cause des associations d^idées, naturelles ou acquises, instinctives ou habituelles, et à cause des signes ou symboles plus ou moins obscurs, mais réels et profonds,, que les phénomènes sensibles offrent continuellement aux, fonctions passionnelles, intellectuelles et morales* Daii0 les cas où nous appliquons le nom de beau à quelque objet très simple des sens (à une couleur unie par exemple) si l'expression ne dépasse pas notre sentiment et si le nom d'agréable ne suffit pas pour le rendre, c'est que la sensation se rattache secrètement à un état de passion, ou nous en suggère Tidée par voie d'association, ou en manière de symbolisme, ou se lie enfin à l'urife de ces formes de l'entendement qui ont des représentations sensibles dont la reproduction ne nous lasse jamais, ne fût-ce qu'un plan manifesté par une couleur, ou une durée par un son monotone. Mais ceci concerne la fonction intellectuelle.

La fonction intellectuelle apporte, pour développer le jugement du beau, et certainement aussi pour le rendre applicable, pour en constituer tels éléments impossibles à séparer, des idées comme celles d'ordre et d'arrangement dans l'espace et dans le temps, de perfection des moyens employés et disposés pour une certaine fin, d'unité dans les choses diverses et de variété dans celles qui s'unissent, d'adaptation réciproque et de convenance des parties d'un tout, et d'heureux emploi^ d'expression exacte des forces ou désirs de l'homme dans ses œuvres quelconques, ou dans celles-là mêmes qui lui sont étrangères et supérieures, mais qu'il juge comme s'il eût été appelé à les ordonner. En tout cela, la notion de finalité doit se présenter comme désintéressée et réduite pour ainsi dire à sa forme. Il en est de même des passions qui se joignent aux formes intellectuelles dans le sentiment du beau : leurs fins sont en représentation ou en image seulement ; à l'instant où la passion et sa fin deviendraient actives, près-

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santés, impérieuses, le bien prendrait la place de la beauté.

Enfin la raison morale amène encore d'autres caractères et les prête aux objets que j'ai considérés jusqu'ici, pour les faire envisager comme beaux. Elle a, dans l'ordre delà beauté, ses objets propres dont je parlerai plus tard, mais elle communique aux premiers, c'est-àdire éminemment aux formes, aux couleurs, aux mouvements et aux sons, des beautés particulières, grâce aux symboles que l'esprit trouve dans la nature pour exprimer l'élévation, la force, la douceur, etc., et à d'autres plus complexes qui ont servi dans la mythologie et dans les arts.

Les métaphores du môme genre et toutes celles qui tiennent au symbolisme des passions s'unissent, d*une part, aux qualités purement sensibles et, de l'autre, aux propriétés intellectuelles pour constituer le beau dans le langage, ensuite dans la poésie. Ici les phénomènes de la sensibilité deviennent décidément accessoires ; l'objet du beau réside surtout dans les idées et dans les passions exprimées par des signes ; les signes eux-mêmes peuvent à la fin n'être que conventionnels.

Ainsi la beauté, considérée comme complète, c'est-àdire avec tous ses éléments réunis, où toutes nos fonctions prennent part, consiste dans un spectacle de l'ouïe ou de la vue, auquel se joignent d'un côté des passions et de^ idées dont les objets sensibles sont les occasions, les symboles ou les simples signes, mais qui demeurent à l'état désintéressé, et de l'autre des notions plus ou moins composées, plus ou moins implicites de coordination et d'adaptation réussie des parties d'un tout et des moyens d'une fin.

Les passions et les produits de l'intelligence ou de l'activité de l'homme se trouvent être des spectacles pour l'homme, et, par là, des objets du jugement du beau, en se liant aux formes et phénomènes de la sensibilité et se prêtant aux mêmes eflFets que les objets purement sensibles. Mais si nous les considérons abstrai-

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